Maylis de Kerangal
Folio
janvier 2014
304 p.  7,70 €
ebook avec DRM 7,49 €
 
 
 
rencontre avec Maylis de Kerangal

MdeK1ter

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De la mort à la vie

« Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal est un des livres les plus forts et les plus inattendus de cette rentrée de janvier. Rencontre avec l’auteure.

« Ce qui m’intéressait, explique Maylis de Kerangal, c’était les résistances que l’on rencontre lors des greffes. Cette part sacrée attachée au corps de celui qu’on aime. Et puis l’on se place toujours du côté du receveur, rarement de celui du donneur. » Un cœur n’est pas seulement un organe, mais aussi le symbole des émotions, des amours, de la tristesse et du bonheur. « Dans « L’Illiade », poursuit la romancière, Achille rend à son ennemi Priam la dépouille de son fils Hector. Je voulais, dans ce livre, interroger le don, le corps, l’humain, l’humanité. »

L’histoire que nous raconte Maylis de Kerangal, se déroule en « 24 heures chrono » et vous prend aux tripes. Si l’écriture est à la fois poétique et percutante, le rythme lui est digne d’une série. Le héros, omniprésent alors qu’il s’absentera bientôt pour toujours, est un jeune homme de 19 ans, Simon. « L’idée que ce garçon en pleine maîtrise de sa force, va mourir a quelque chose de scandaleux.  » Alors qu’il arrive à l’hôpital, en coma dépassé, ses parents doivent décider si oui ou non ils acceptent que le corps de leur fils devienne source de dons.
A travers cette tragédie, Maylis de Kerangal soulève de nombreuses questions. Mais, malgré ses solides fondations (« il y avait des gens proches de moi pour me répondre ») cela reste avant tout une fiction, un roman, une authentique œuvre littéraire. On pleure avec les parents de Simon, qui doivent décider de la mort définitive de leur fils et s’obliger ainsi à un second deuil; on espère avec Claire, cette cinquantenaire qui vivote depuis que son cœur a été touché par un virus et dont Simon va, bien malgré lui, sauver la vie; on suit ces médecins qui ne doivent pas délaisser l’humain pour des prouesses techniques, ne pas oublier que derrière ce corps prodigue en jeunes organes, il y a une destinée brisée, une fiancée anéantie, et une famille dévastée. Le fil rouge de ce récit s’appelle Thomas, l’infirmier mélomane chargé de coordonner les prélévements d’organes. Il chante à tue tête des airs d’opéra pour faire taire la douleur qu’il côtoie au quotidien. Sa mission: bâtir un pont entre le passé et l’avenir, transformer le malheur en espoir. Cet homme-là, Maylis l’a rencontré: « il a déplié pour moi le processus ainsi que le cadre juridique. »

Le récit débute au petit matin: Simon et deux de ses amis n’ont pas résisté à l’appel de la vague. Après quelques moments intenses passés à surfer sur l’océan, ils rentrent sur une route verglacée. Ils sont fatigués, la camionnette dérape, Simon n’est pas attaché. Il est déjà dans le coma lorsqu’il est transporté à l’hôpital. Maylis a lu des ouvrages scientifiques, dévoré des livres philosophiques, s’est plongée dans la mythologie grecque, penchée sur la représentation de la mort dans l’art… « J’ai aussi assisté à une transplantation. Mais cela reste une fiction. Pour moi, il n’était pas important que ce soit vrai, mais il fallait que ce soit réel. »

« Ecrit dans le sillage de deuils de proches », Maylis de Kerangal s’était déjà intéressée à ce sujet en 2007. Elle avait alors signé un petit texte sur une transplantation cardiaque dans le recueil « Qui est vivant? » publié pour les dix ans des éditions Verticales. « Je ne me concentrais que sur l’aspect médical. J’avais toujours pensé que l’on était soit mort, soit vivant. Qu’il y avait une espèce de radicalité. Et bien non, le coma dépassé, c’est l’abolition des fonctions du cerveau, mais pas des organes… C’est quoi être mort, c’est quoi être vivant? J’étais en train d’écrire un autre livre lorsque celui-ci s’est imposé. »

Ce roman présente vraiment les deux facettes: littéraire avant tout, mais aussi documentaire. Ce livre parle de mort mais aussi beaucoup de vie et d’amour. Un récit qui démarre sur un drame et se termine sur un avenir à nouveau possible. Un texte qui s’interroge sur les questions fondamentales de l’existence. Un roman atypique, incroyable, passionnant. Un formidable coup de cœur.

Pascale Frey parle de
« Réparer les vivants » 

 

 
 
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