Jean d' Ormesson
Folio
juin 2014
128 p.  6,60 €
 
 
 

Quel lecteur êtes-vous Jean d’Ormesson ?

Sa passion des livres rejoint celle de la vie. Après une année difficile, où il fut hospitalisé durant huit mois, le revoilà en pleine forme, joyeux, s’étonnant du bon tour qu’il a joué à Dieu, au destin, aux médecins… Peu importe. Il est là et bien là et, pour célébrer cette résurrection, publie un livre au titre évocateur, « Comme un chant d’espérance » (éditions Héloïse d’Ormesson), devenu, en quelques jours, numéro un des ventes. Mais c’est autour de ses lectures que nous nous sommes rencontrés. Et comme le préconisent les guides … la visite « mérite un détour ».

Vous souvenez-vous de vos premières lectures ?

Pendant trente ans, je n’ai pas été un écrivain, et je n’avais aucune intention de le devenir, mais j’étais un grand lecteur. A partir de 6 ans, j’ai lu énormément. J’étais un enfant très nerveux, et parfois, j’étais tellement agité par mes lectures, que les médecins m’ordonnaient: « arrêtez de lire et ne pensez à rien ». Je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Des choses qui ne disent plus rien à personne comme Bibi Fricotin, les Pieds Nickelés, Bicot.

Et ensuite ?
Ce que j’ai aimé par-dessus tout, c’est Arsène Lupin. L’inspecteur s’appelle Gallimard, prémonitoire non ? ! Puis, à 15 ans, je suis passé à quelqu’un dont j’ai été fou, Alexandre Dumas, et j’ai dévoré ses mémoires. Après, ce fut le tour de Stendhal. Je me rappelle très bien que j’avais un peu peur de m’attaquer à « La Chartreuse » ou au « Rouge et le noir », alors j’ai commencé par les nouvelles. J’étais très léger, et je n’ai jamais été à l’école. Je suis passé directement des jupes de ma mère à l’hypokhâgne. Mon père était diplomate, ne savait jamais combien de temps il restait en poste. J’ai vécu en Allemagne (j’ai parlé français avec l’accent alelmand jusqu’à l’âge de 12 ans), en Roumanie, au Brésil, et je suivais le cours Hattemer par correspondance.  

On lisait beaucoup chez vous ?
Mes parents étaient de grands lecteurs, mais aux romans, ils préféraient les livres d’histoire, des ouvrages sérieux. La fiction leur paraissait bien futile. Ma mère adorait cependant « Jean Barois » de Roger Martin du Gard, et elle m’a fait lire « Les Thibaut ». 

Que ressentiez-vous quand vous étiez plongé dans un livre ?
Je ne pensais qu’à ça. Je refusais de jouer, je voulais lire. J’ai été un lecteur effréné jusqu’à 30 ans. L’idée d’écrire ne m’effleurait pas, car comment ajouter quelque chose à Cervantes, Chateaubriand et Eschyle? Et quand je suis entré à l’Ecole Normale, je n’avais toujours pas l’idée d’écrire.

Mais pendant vos études, avez-vous continué à lire pour le plaisir ?
Oui, et surtout j’ai découvert la philosophie. Je n’y comprenais rien, mais j’adorais ça. Et puis, en littérature, on pouvait rester deux heures sur deux vers. J’ai compris que les livres était faits de mots, et que ces mots constituaient la clé pour atteindre les sentiments et les passions. J’ai appris ce qu’était le style, que ce n’était pas l’histoire qui était importante, mais la façon dont on la racontait. Et j’y ai découvert enfin la rigueur.

L’un de vos auteurs fétiches est Chateaubriand. Quand l’avez-vous découvert ?
A 17 ans. Ce fut un véritable coup de foudre. 

Comment l’expliquez-vous ?
Je ne l’explique pas, mais ce que je sais c’est que ce ne sont ni « Les Martyrs », ni « Le génie du christianisme » qui m’ont séduit, mais « Les Mémoires d’Outre-Tombe » et « La vie de Rancé », fruit d’une pénitence qu’un prêtre lui avait donné. J’en connaissais des passages par cœur. Chez Chateaubriand, je me sens tout à fait chez moi. Comme chez Proust d’ailleurs. Car ce qui m’a frappé chez Proust, c’est qu’il est tellement drôle. Je ris à chaque page. Je pense que tout grand auteur est un auteur comique, sauf Marguerite Yourcenar qui n’avait aucun sens de l’humour. Et regardez Kafka… L’idée de se transformer en cafard, ce n’est pas une vraie scène de comédie ça? !

Etes-vous un grand relecteur ?
Je passe mon temps à relire. « L’Illiade et l’Odyssée », Rabelais, « Don Quichotte ». Et puis un livre que je mets aussi haut que Chateaubridand, « Les Mille et une nuits », irrésistible de drôlerie. Et comme littérature érotique, c’est drôlement bien.  

Mais vous dites aussi être un lecteur léger. Alors, qu’aimez-vous comme lectures légères ?
« Contrerimes » de Paul-Jean Toulet par exemple. Ou Cyranno de Bergerac. Quand je suis entré au comité de lecture de Gallimard, ce qui m’a beaucoup plus impressionné que l’Académie, mon ami Roger Caillois m’a dit: « vous pouvez être fasciste ou communiste, dire n’importe quoi, sauf que vous aimez Cyranno de Bergerac ! »

Comment êtes-vous passé de la lecture à l’écriture ? 
A la sortie de Normale, j’ai traîné un peu pendant cinq ans, en lisant et en allant au cinéma. Et puis j’ai écris un livre pour plaire à une fille. J’ai déposé mon manuscrit auprès de la demoiselle du téléphone chez Gallimard. Comme quinze jours plus tard, je n’avais pas de réponse, je l’ai déposé chez la demoiselle du téléphone de René Julliard. Le lendemain à 7h, il m’appelait pour m’éditer. Mais le problème, c’est que la jeune fille en question préférait les coureurs automobiles ! J’ai publié quatre livres qui n’ont pas marché. J’étais sur la liste noire du Figaro, car j’écrivais dans un journal d’étudiants, et on m’avait donné à recenser un exécrable roman ,« Double cœur » de Pierre Brisson, son directeur. J’avais dit que c’était nul en ajoutant : « il y a tout de même une justice. On ne peut pas être à la fois directeur du Figaro et avoir du talent ! » Vingt-deux ans plus tard, j’en devenais le directeur !

Avez-vous fini par vous décourager de ces livres qui ne marchaient pas ?
Bien sûr, et j’ai écrit mon testament littéraire, « Au revoir et merci ». Puis, je suis resté quatre ou cinq ans à la tête du Figaro, et je n’avais plus le temps ni de lire ni d’écrire. C’était l’horreur. Alors je suis retourné à l’Unesco, où j’avais déjà travaillé auparavant, et j’ai accepté un poste tranquille qui me laissait l’esprit libre. J’ai recommencé un roman, un pavé de 600 pages. Mon éditeur, René Julliard était mort. Chez Grasset, Bernard Privat, l’avait trouvé mortel d’ennui. Je l’ai donc porté chez Gallimard. C’était « La gloire de l’empire » et c’est le moins mauvais livre que j’ai écrit. Je suis entré à l’Académie française sur ce livre, et je suis entré au comité de lecture de Gallimard sur ce livre.

Avez-vous eu l’impression de rejoindre la communauté des gens que vous admiriez ?
Oui, j’ai eu le sentiment d’entrer au club.    

Pouvez-vous lire lorsque vous écrivez ?
Non. Je me vois travaillant sur mon premier livre, avec à côté de moi « Paris est une fête » de Hemingway. Je savais que jamais je ne pourrais écrire comme lui. C’était trop décourageant.  

Vous vous souvenez de plein de passages par cœur, comment faites-vous? Vous vous entraînez ?  
Et oui, tous les jours, j’apprends quatre vers.   

Vous avez comme une petite bibliothèque dans votre cerveau ?
Oui ! Vous savez, j’ai eu une année rayée de la vie, huit mois d’hôpital. J’avais une chance sur cinq de m’en sortir, mais heureusement je ne le savais pas. Il m’était impossible de lire, j’avais des tuyaux partout. Je me suis répété des vers. Les médecins m’ont dit, « vous vous en êtes sortis à cause des vers que vous vous récitiez. Les vers que j’avais oubliés, j’arrivais à les retrouver à cause de la rime. Mais la prose, Bossuet, Chateaubriand, Rousseau, c’est beaucoup plus difficile à reconstituer. Pendant huit mois, je me suis plongé dans ma bibliothèque interne.

En ce moment, qu’êtes-vous en train de lire ?
Je ne lis rien car je viens de recommencer un livre. Un gros pavé de 600 pages, qui sera peut-être mon dernier roman. A chaque anniversaire, on me dit, « alors, un an de plus ». Et je répond
« non, un an de moins » !

Propos recueillis par Pascale Frey

 

COMMENT LISEZ-VOUS ?

Marque-pages ou pages cornées ?
Pages cornées. Un livre doit être lu. Je souligne parfois des passages, j’annote.

Debout, assis, couché ?
Dans l’ordre, couché, debout, assis. Je déteste être assis. Je ne peux pas être à un bureau. Et je lis souvent dans le bain. Je ne sais pas si ça entre dans la catégorie couché ou assis !

Bruit ou silence ?
Silence, pour la lecture comme pour l’écriture. Je peux me trouver n’importe où, mais il me faut du calme.

Jamais sans mon livre ?
J’ai beaucoup fréquenté les médecins depuis un an, alors j’emporte un livre pour les salles d’attente et je fais passer les gens avant moi. Je ne suis plus pressé puisque que je lis.

Un livre ou plusieurs à la fois ?
Il m’arrive d’en lire deux, mais ce n’est pas bien.  

Combien de pages avant d’abandonner ?
Il me reste comme habitude de mon passage au comité de lecture, de faire des sondages: je pioche quelques passages au hasard dans le livre. Parfois j’abandonne à la cinquième, sixième page, parfois je vais plus loin. Mais si ce n’est ni très bon, ni pornograhique, je laisse vite tomber !

 

L’ORDONNANCE DU Dr. D’ORMESSON

 La Bible

Le Coran

« Les Mémoires d’Outre-Tombe » de Chateaubriand

« A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust

« Les Mille et une nuits »

« L’Illiade » de Homère

Les Confessions de Saint Augustin

 
 
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