Andreï Kourkov
Traduit du russe par Paul Lequesne
LIANA LEVI
essais
mai 2014
200 p.  17 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
Rencontre avec Andreï Kourkov

L’auteur du « Pingouin » et de « Le dernier amour du président » était de passage à Paris pour parler de son dernier livre, « Journal de Maïdan ». Le « Maïdan » (qui signifie « place » en ukrainien) c’est la place de l’Indépendance à Kiev, capitale de l’Ukraine. Epicentre géographique et politique de tout un pays qui a vu des milliers de manifestants y converger pour protester contre un régime véreux, incapable de résoudre les crises du pays, qu’elles soient économique, politique ou culturelle, notamment avec son voisin omnipotent et invité permanent, la Russie. Depuis l’invasion de la Crimée par les troupes russes envoyées par Vladimir Poutine, l’Ukraine, présidée depuis le 25 mai dernier par Petro Porochenko, est tiraillée entre l’Est et l’Ouest. Andreï Kourkov, qui a toujours eu pour habitude de gratter les incohérences de son pays à travers des fables animalières à l’ironie subtile et féroce, a troqué la fiction pour un journal de bord. Dans la lignée du journal de Franz Kafka, ou de celui du grand poète russe Alexandre Dovjenko, Andreï Kourkov livre sa vision de l’occupation du Maïdan, qu’il a observée quotidiennement, ayant un appartement « à cinq cents mètres » de la place. Du 21 novembre 2013 au 24 avril 2014, le lecteur suit les rebondissements d’une révolution en marche. Un témoignage historique par la plume la plus emblématique d’Ukraine.

 

Votre journal a été traduit du russe, vous-même êtes né à Saint-Pétersbourg… est-ce fréquent en Ukraine ?
Il y a, en Ukraine, entre 10 et 14 millions de Russes, ou d’Ukrainiens d’origine russe, et beaucoup d’Ukrainiens qui sont des russophones.

Saviez-vous, dès le départ, que vous alliez publier ce journal ?
En ce qui concerne cette période, qui commence le 21 janvier, oui. J’ai seulement coupé quelques passages que je ne considérais pas comme très intéressants dans cet exercice.

Vous précisez cependant que cela fait trente ans que vous tenez un journal…
Oui, et contrairement aux articles que je signe dans des revues politiques, j’ai toujours considéré mon journal comme un document privé. Ce que j’y consigne, ce sont des réactions humaines, personnelles, pas des réflexions ni des analyses politiques. Je montre aussi l’influence de la chose politique sur la vie.

La littérature est-elle une activité de temps de paix ?
Il est plus aisé d’écrire de la fiction en situation de stabilité. Parfois, pendant la guerre ou les révolutions, les écrivains et les poètes changent de style et commencent à écrire des textes plus agressifs. De nombreux écrivains ukrainiens ont commencé à tenir des blogs et l’on sent que les auteurs perdent leur objectivité ou expérimentent un nouveau style.

Et vous, tenez-vous un blog ?
J’écrivais –  et j’écris toujours -, des textes sur facebook presque chaque jour.  C’est une place où je peux réagir tout de suite.

Lorsque vous faites la promotion de votre « journal », vos interlocuteurs semblent s’adresser davantage à l’observateur politique qu’à l’écrivain. Est-ce quelque chose de nouveau pour vous ?
Ce n’est pas la première fois. Dès la parution de mes livres en Europe, en 1999, on m’a très souvent posé des questions d’ordre politique pendant mes rencontres et mes interviews. Entre 1999 et 2001, c’étaient aussi des années compliquées pour l’Ukraine. A cette époque, j’ai également commencé à écrire des articles politiques. Enfin, même si je ne mélange pas mes deux activités, journalisme et littérature, j’écris aussi des romans « politisés ».

Le 3 juin, le président des États-Unis, Barack Obama, a proposé une aide de plusieurs millions de dollars à l’Ukraine pour améliorer sa défense. Est-ce une bonne chose que les Américains interviennent ainsi dans le conflit qui vous oppose à la Russie de Vladimir Poutine ? N’existe-t-il pas un risque de relancer une guerre froide ?
Non, je ne pense pas car la Russie aurait trop à perdre commercialement parlant. La Russie a de nombreuses connections avec les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, etc. qu’elle a tout intérêt à préserver. Le soutien américain, comme le soutien européen, est très important pour nous car sans cela, l’Ukraine ne sera pas capable de rester un pays intact avec un voisin tel que la Russie. Monsieur Poutine rêvait de montrer au monde que l’Ukraine n’était pas un état. Si Monsieur Obama s’en mêle, nous pourrons finir le conflit militaire plus tôt.

Vladimir Poutine a annoncé de son côté que les derniers soldats se retireraient bientôt de la frontière…
Il a déjà dit des choses similaires ; le 5 mars dernier, il avait annoncé que les manœuvres en Crimée étaient finies et que les soldats allaient rentrer chez eux. Cela n’est pas vrai. Officiellement, Poutine a annoncé que les séparatistes russes en Ukraine n’étaient pas contrôlés par le gouvernement russe, qu’il n’y avait aucun lien de subordination entre eux et la Grande Russie. Bien sûr, c’est une position très hypocrite.

En qui avez-vous confiance maintenant ?
Je pense que le président nouvellement élu, Petro Porochenko, peut réussir. Je le connais personnellement  et je sais qu’il a vraiment l’intention de réformer son pays mais il est sous pression. Il a une probabilité plus forte de réussir la transition que Viktor Iouchtchenko après la Révolution orange. Je connais aussi Ioulia Timochenko et d’autres acteurs de la vie politique, cela me permet de les juger dans leur action.

Est-il dangereux pour vous d’aller en Russie ?
La dernière fois que je m’y suis rendu, c’était en juin 2013, dans l’Oural, à Perm, à l’occasion d’un festival de littérature. Ce n’était pas dangereux, maintenant je ne sais pas… Mon livre « Le dernier amour du président » vient d’y être interdit pour la deuxième fois en dix ans. Je suis accusé d’être un traître à la Russie, or je ne suis pas un citoyen russe mais ukrainien ! J’ai un passeport ukrainien. J’ai reçu beaucoup de menaces et d’accusations sur facebook. J’avais déjà été menacé au début des années 2000, donc je suis habitué… (rires).

Les écrivains ont-ils le devoir de témoigner, comme vous, pour leur pays, et de participer à la vie politique ?
Depuis février, j’ai participé à de nombreux débats et tables rondes en Europe, avec des hommes politiques et d’autres écrivains, bloggeurs, poètes, pour rétablir et dire la vérité sur la situation de mon pays. Je suis allé aussi presque quotidiennement sur le Maïdan écouter des conférences, prendre part à des discussions et soutenir les manifestants. Ma femme m’a parfois accompagné également.

Vous aviez arrêté l’écriture de votre grand roman, l’avez-vous reprise ?
Non pas encore. Je suis toujours attaché à la Real Politik.

Quels sont les écrivains ukrainiens qui comptent aujourd’hui ?
Maria Matios qui sera bientôt publiée chez Gallimard, alors qu’elle n’avait jamais été traduite en français ; Serhiy Zhadan, Jurko Winnitchuk. En littérature fantastique et SF, vous avez Ljnbko Derech et Jurko Andrnchowitch (non traduits en français).

Propos recueillis par Nathalie Six

 

 
 
partagez
partage par email