C’est déjà la rentrée !

A peine les vacances ont-elle débuté, que les éditeurs pensent déjà à la rentrée. Les livres partent chez les imprimeurs, les épreuves circulent et les rumeurs commencent à grésiller autour des futurs prix, des futurs best-sellers, de la nouvelle Sagan etc, etc… Sur  o n  l  a  l u ,  jusqu’à la mi-août, nous vous présenterons chaque jour un des titres-phares de la rentrée 2014 dont nous vous donnerons à lire le début.

 

« La vallée de poupées » de Jacqueline Susann
paraîtra le 9 octobre aux Presses de la Cité

susannDevenu un livre-culte dès sa parution en 1966, « La vallée de poupées » s’est vendu à 30 millions d’exemplaires dans le monde. Anne, Neely et Jennifer sont jeunes et belles lorsqu’elles débarquent à New York, pleines de rêves et d’espoir. Mais très vite, elles vont réaliser que succès et gloire se paient au prix fort.

Le début:

« Septembre 1945. La température frisait les trente-trois degrés le jour de son arrivée. New York fumait, tel un furieux animal de béton piégé par une vague de chaleur hors de saison. Cette étuve ne la gênait pas davantage que les détritus qui jonchaient le champ de foire dénommé Times Square. Pour elle, New York était la ville la plus exaltante du monde.

La fille du bureau de placement sourit:

– Ah! Vous tombez à pic. Même sans expérience. Toutes les secrétaires compétentes en quête de bons salaires sont parties travailler pour la Défense nationale. Mais, parole d’honneur, mon chou, si j’avais votre physique, je foncerais chez John Powers, ou Conover.

– Qui sont-ils?

– Des directeurs d’agences de mannequins. J’adorerais faire ce métier, mais il me manque vingt centimètres, sans parler de mes vingt kilos en trop. Vous, en revanche, vous êtes leur type.

– Je crois que je préfère travailler dans un bureau.

– Libre à vous, mais vous êtes dingue.

Elle tendit à Anne plusieurs annonces et des imprimés à remplir.

– Tous sont de bon filons, mais commencez pas Henry Bellamy. C’est une huile du barreau spécialisée dans le monde du spectacle. Sa secrétaire vient tout juste d’épouser John Walsh.

Anne ne bronchant pas, la fille ajouta:

– Ne me dites pas que vous n’avez jamais entendu parler de John Walsh, le réalisateur! Il a remporté trois Oscar et je viens de lire qu’il a réussi à sortir Garbo de sa retraite pour la diriger lors de son grand retour à l’écran.

Le sourire d’Anne notifia à son interlocutrice qu’elle n’oublierait jamais John Walsh.

– Maintenant que le décor est planté, vous avez une idée des gens que vous allez rencontrer, poursuivit la fille. Bellamy & Bellows, c’est un gros cabinet, avec des clients importants. Quant à Myrna, la secrétaire qui a épousé John Walsh, question allure, vous la laissez sur place. Vous allez vous en dégoter un vite fait.

– Un quoi?

– Un homme. Peut-être même un mari.

La fille examina le formulaire de demande d’emploi d’Anne.

– Au fait, vous êtes d’où, au juste? Vous êtes sûre que c’est en Amérique?

– Ça s’appelle Lawrenceville, sourit Anne. C’est au tout début de la péninsule de Cape Cod, à une heure de train de Boston. Et si j’avais voulu un époux, je serais restée là-bas. A Lawrenceville, on se marie sitôt les études terminées. Moi, j’aimerais travailler un peu avant.

– Et vous avez quitté un lieu pareil? Tout le monde ici cherche un mari, moi comprise. Vous pourriez peut-être m’expédier dans ce paradis avec une lettre de recommandation…

– Vous voulez dire que vous épouseriez n’importe qui? demanda Anne, intéressée.

– Pas n’importe qui au sens strict: seulement celui qui m’offrirait un chouette manteau de castor, une domestique à mi-temps et la possibilité de dormir tous les jours jusqu’à midi. Les types que je fréquente me poussent à garder mon job, tout en voulant que je sois une sorte de Carole Landis retenant son déshabillé vaporeux d’une main tout en leur mijotant de bons petits plats de l’autre. »

 

« Fleur et sang » de François Vallejo
paraîtra le 21 août aux éditions Viviane Hamy

François VallejoCe roman entrelace deux destins, deux époques. Né sous Louis XIV, Urbain Delatour fait son apprentissage auprès de son père, maître chirurgien-apothicaire, lorsqu’il est foudroyé par la vision d’Isabelle de Montchevreüil. Dans la France d’aujourd’hui, Etienne Delatour, l’éminent cardiologue, est lui fasciné par Irène Saint-Aubin. Mais la passion le conduira au bord du précipice.

Le début:

« Ta guérison, ma déraison, disait quelquefois le docteur Delatour à ses patients, s’il les tutoyait; souvent. C’est une folie, même pour le sauver, de tremper ses mains dans le cœur et le sang d’un malade. Ta guérison? Ma déraison.

Ils étaient rarement choqués; parfois. Un chirurgien cardiaque imprévisible, le docteur Etienne Delatour, on s’engageait avec lui jusqu’à la mort ou à sa renaissance, ou on l’évitait. Plus abrupt que franc, menaçant avant d’être rassurant, il mettait les cœurs défaillants à l’épreuve, les patients s’en remettaient, pas toujours les bien-portants, pas toujours ses confrères. Il aimait ne pas plaire à tout le monde, ça peut coûter les yeux de la tête.

Il n’a pas oublié sa première opération en pleine responsabilité, à cœur ouvert après des années d’internat, puis d’exercice sous l’autorité de chefs de service, en Touraine. L’équipe la plus expérimentée l’entoure, met en place les procédures les mieux rodées. Rien de simple, mais rien d’insurmontable: un cas courant, un solide de cinquante ans, une valve mitrale lésée à remplacer.

Le thorax est ouvert, la circulation extracorporelle mise en place, Etienne Delatour accède aux cavités cardiaques, puis aux valves, le temps qu’il faut, travail soigné. La mitrale est là, la retirer soigneusement, bientôt le moment de poser la prothèse. Un peu de sang à surveiller, saignement modéré, habituel.

A-t-il, se sentant trop vite près du terme de l’intervention, accéléré, sans s’en rendre compte, le mouvement? Un geste maladroit? Une perforation? Non, pas remarqué, aucun membre de l’équipe, autour de lui, n’a rien à redire, pourtant c’est l’hémorragie massive.

Il gueule un coup, réclame de l’assistance, on se rassemble. Le docteur Delatour ne le confiera jamais à personne, à ce moment, l’onde de sang gonflant sous ses yeux, les défaillances du corps s’enchaînant, son aisance l’a abandonné. Il s’est senti tomber, perdre pied pour de bon, l’impression de ne plus rien savoir, plus d’une douzaine d’années d’études et de pratique anéantie, le vide en lui.

Il ne lui reste que la force de ne pas le montrer; la honte, s’il disait: Je m’en vais, débrouillez-vous. Il se secoue, pas de place pour la honte, la vie d’un homme encore jeune et fort ne droit pas dépendre de sa honte ou de sa peur. Il gueule encore, réclame les clamps, les prend, les repose, comprime un instant avec les pouces, se trouve bête, le temps de reprendre ses instruments, de trifouiller là-dedans, jusqu’à ce qu’il éprouve la sensation de sortir de lui-même, extracorporel à son tour: il flotte quelque part, là-haut, et voit un type masqué, ganté, harnaché, qui pourrait être lui, on se ressemble tous alors, se pencher sur une cage thoracique ouverte. Des gestes lui échappent, qu’il juge inconsidérés, mais l’homme semble s’acharner sur ce morceau de corps. L’équipe autour de lui attend ses infonctions. Le chirurgien, lui semble-t-il, dit n’importe quoi ou se contredit, se jette sur le flux de sang, s’interrompt, reste en suspens, s’agite de nouveau, n’importe comment. Les autres se taisent, semblent obéir à des ordres venus d’ailleurs. »

 

 

« La ballade d’Ali Baba » de Catherine Mavrikakis
paraîtra le 28 août aux éditions Sabine Wespieser 

AVT_Catherine-Mavrikakis_2141De Key West, où il conduit ses filles dans une Buick turquoise, à Kalamazoo où il les dépose pour une semaine… et ne viendra jamais les rechercher, en passant par Las Vegas, Vassili Papadopoulos veut épater la galerie. De ce père fantasque et séducteur, Erina, la narratrice, n’a pas été dupe longtemps. 

Le début:

« Dans la lumière incandescente de l’aurore, les rayons impétueux du soleil à peine naissant tachaient la nuit d’une clarté carmin. Nous roulions à tombeau ouvert à travers tout Key Largo. Les néons des enseignes des motels vétustes bâtis à la hâte dans les années vingt et trente et les panneaux multicolores des bars de danseuses nues datant de 1950 faisaient des clins d’œil au ciel tumescent du jour à venir. Les phares des voitures roulant en sens inverse nous éblouissaient par intermittence. Ils nous lançaient des signaux de reconnaissance lubriques.

Nous entamions les Keys.

Nous dévorions les Cayos crus dans le tout petit matin. L’archipel s’offrait languissant à nous sous les lueurs rouges de l’aube. Ces îlots minuscules, posés dans l’Atlantique, tout au bout des Etats-Unis, vestiges d’une mer peu profonde qui couvrait la région quinze millions d’années plus tôt, balayaient le temps et l’histoire sous nos roues. Ils nous déployaient, magnanimes, une longue route sinueuse, étroite, celle des commencements et des fins. La mythique U.S. Route 1… Elle s’arrêterait net, là-bas au loin, en se cognant violement contre l’océan qui ouvrirait grand la gueule pour l’avaler tout rond.

Au bout du chemin, à Key West, il y aurait la modeste chambre d’un motel tout confort donnant sur la mer, des matelas défoncés qui grinceraient au moindre mouvement, de la plongée sous-marine de fortune avec des masques, des harpons et des palmes gigantales, et puis des jeux et des cris à travers les récifs orangés. Au bout du chemin, il y aurait des châteaux de sable géants, des tortues de mer matriarches, des algues enchevêtrées, des méduses mauves antédiluviennes et des hamacs troués, renversés, dont les attaches s’entortilleraient langoureusement contre un palmier. Au bout du chemin, sur les ronds minuscules de la kitchenette de la chambre, il y aurait des casseroles d’eau bouillante beaucoup trop petites pour faire entrer les homards grouillant de la vie informe de l’océan. Il y aurait des pélicans à la gorge lourde, pendante, énorme, semblable à un gros goitre, des mauves ricaneuses et des flamants fous, ivres d’un azur aboli, qui viendraient nous taquiner le matin, en cognant leur bec contre la moustiquaire déchirée de la porte de la chambre. Au bout du chemin, il y aurait de la joie à revendre, trois matins pétillant comme un petit vin mousseux pas cher, une soirée entière dans des lagons bleus et sucrés comme une liqueur de curaçao, et puis deux nuits à se gratter les plaies laissées par les morsures de maringouins aux pattes infinies, graciles. »

 

« La vie de Lillian, mode d’emploi » de Alison Jean Lester
paraîtra le 20 août aux éditions Autrement 

lesterSa vie n’a rien d’un conte de fées, et pourtant Lillian en apprécie chaque instant: un petit déjeuner partagé avec son amant du moment, une minute de tendresse avec son chat, une omelette réussie à la perfection… Une succession de courts chapitres forme une sorte de « vie mode d’emploi », et un premier roman fort original. 

Le début:

« Chaque fois que je me réveille à côté d’un homme, avant d’être éveillée, je crois que c’est Ted. Evidemment, ce n’est jamais lui.

Tant pis. ce matin, j’ai regardé Pandora marcher sur le corps nu de Michael. Alors qu’elle remontait le long de sa cuisse, il a commencé à avoir la chair de poule. Son ventre s’est creué sous sa jolie patte grise et son pénis endormi a glissé vers son os iliaque. Pandora est descendue quand elle a atteint l’épaule. Elle aurait pu marcher sur le lit, il y avait un petit espace entre lui et moi. Peut-être que pour elle, Michael n’existe pas. Peut-être voulait-elle faire comprendre qu’il ne vaut pas mieux qu’un matelas. Elle s’est blottie dans mon cou en ronronnant avec suffisance telle une Jaguar tournant au ralenti.

J’avais envie que Michael se réveille et nous voie ainsi: une femme indépendante aimée de son chat élégant. Mais évidemment, il ne s’est pas réveillé. Ils ne se réveillent jamais. Ou au mauvais moment et ils voient ce qu’ils ne devraient pas voir.

Soyons justes: nous avions bu pas mal de vin rouge la veille et je tiens mieux l’alcool que la plupart des gens. Je continue à ouvrir les yeux d’un seul coup le matin. Et le vin reste mon ami. En revanche, ça m’énerve de ne plus réussir à dormir si je bois du café tard dans la nuit. Le corps évolue, puis décline. C’est affreux. Du jour au lendemain, vous ne vous reconnaissez plus. Vous vous asséchez. C’est gênant.

Parfois, je me demande si je ne suis pas contente que Ted soit parti avant ma ménopause. Une femme a tellement de choses à cacher après cinquante ans. Aurions-nous pu supporter un tel changement physique, suivi du gâtisme?

Avec Michael, je n’ai pas à me poser la question. Il va et il vient. Il n’a pas le temps de remarquer quoi que ce soit.

A mon âge, l’astuce consiste à garder du gel lubrifiant dans un joli pot sur la table de chevet. Vous le remplissez avec le tube lorsque vous recevez un visiteur. Lorsque ses mains commencent à se promener sur vous, vous lui tournez le dos et vous introduisez vos doigts dans le pot. Il peut en profiter pour vous caresser les femmes ou les épaules. Quand vous vous retournez vers lui, vous le prenez dans votre main pour le lubrifier. Peut-être qu’il n’est  même pas encore en érection, vous avez ainsi la satisfaction de savoir que ce que vous lui faites est efficace. D’ailleurs, je ne suis pas sûre qu’il existe de plus grande satisfaction dans la vie. Et tant qu’il a l’impression que c’est pour lui, vous avez réussi à détourner son attention – et la vôtre – du fait que le lubrifiant est pour vous. Surtout, vous entretenez l’idée que votre arbre déborde encore de sève. Citez-moi une épouse qui en fasse autant. »

 

« La chute des princes » de Robert Goolrick
paraîtra le 28 août aux éditions Anne Carrière 

Robert-GoolrickDepuis ses débuts (tardifs), Robert Goolrick effectue un sans-faute. Alors évidemment qu’on est impatient de découvrir son nouveau roman qui se passe à New York, dans les années 80, et met en scène une bande de jeunes hommes emportés dans un tourbillon de sexe et d’argent…

Le début:

« Quand vous craquez une allumette, la première nanoseconde elle s’enflamme avec une puissance qu’elle ne retrouvera jamais. Un éclat instantané, fulgurant. L’incandescence originelle.

En 1980, j’ai été l’allumette et je me suis embrasé pour n’être plus qu’une flamme aveuglante. Cette année-là, j’étais un missile pointé droit sur vos tripes – dégage de mon chemin ou je t’abats. Je n’en suis pas fier. En fait, j’en rougis de honte rien que d’y penser. Mais c’était comme ça. Aujourd’hui je ne suis plus le même homme, tout est différent. A l’époque j’étais cette pointe de lumière ardente vers laquelle tout et tous convergeaient. On pouvait me voir distinctement depuis l’espace, étincelle blanche et pénétrante, traçant sans pitié ni culpabilité son sillon dans le cœur de la ville la plus chaude et la plus flamboyante du monde. Si vous aviez été de sortie dans le cosmos un de ces soirs-là, vous vous seriez retrouvé aux premières loges de mes outrances publiques et de mes excès privés. Sous la couette à mille dollars, sur le matelas à quinze mille, dans ma douche carrelée de marbre, ou dans la veste sur mesure en cachemire noir qui me tenait chaud les soirées neigeuses d’hiver – dans ma vaste illumination, j’étais incontournable.

Je ne le dis pas avec fierté. Je ne présente pas d’excuses. Je décris les faits irréfutables. J’avais tellement de charme que j’aurais convaincu un poussin d’éclore, ou vendu la clim à un Esquimau mort.

Après des milliers d’heures passées entre les mains des meilleurs entraîneurs dans la salle de sport la plus chère du monde, mon corps avait atteint une telle perfection que des femmes se bousculaient pour pénétrer dans ma chambre où elles restaient litttéralement bouche bée, à remercier la chance qui les avait placées ans ma ligne de mire, qui avait fait d’elles, ne serait-ce qu’une nuit, les plus belles créatures de la terre, avec leurs bras graciles, leur épiderme aussi doux qu’une peau de chamois, leur odeur – mon Dieu, cette odeur – et leur chevelure dorée cascadant sur leurs épaules pour venir effleurer mon torse. Il suffisait d’un regard pour qu’elles sentent la chaleur et la faim tirailler leur ventre, avant même de connaître mon nom. D’ailleurs, elles s’en moquaient, j’aurais aussi bien pu être tueur en série qu’évêque.

Il fallait me voir, fermement campé dans mes chaussures Lobb directement envoyées de Londres, avec mes jambes puissantes, capables de soulever cent trente kilos de fonte ou de franchir les gratte-ciel d’un bond félin, et tout le reste de mon corps – bassin et hanches souples, ventre aussi dur et plat qu’un lac gelé et pourtant si chaud sous la paume. Peu importait à ces femmes de se faire marquer au fer rouge. Pareilles à ces toxicos incapables de s’arrêter avant la dernière dose, elles savaient bien qu’ensuite il y aurait le supplice du sevrage, mais elles s’en moquaient et n’aspiraient qu’à la jouissance aiguë de la piqûre, qu’à être pénétrées par l’aiguille incandescente – moi. »

 

« Big Brother » de Lionel Shriver
paraîtra le 21 août prochain aux éditions Belfond 

lionelshriverOn connaît Lionel Shriver pour ses romans qui dérangent, comme « Il faut qu’on parle de Kevin », et ce nouveau livre, traitant de l’obésité, ne va pas nous brosser dans le sens du poil! Il y a quelque temps, elle a perdu son frère, mort d’avoir trop mangé. S’inspirant de son histoire et de son combat, elle raconte l’histoire de Pandora et d’Edison, ce dernier étant obligé aujourd’hui de se déplacer en fauteuil roulant… Que s’est-il passé pendant ces quatre années où ils se sont perdu de vue, comme le jeune musicien séduisant s’est-il métamorphosé en infirme?

Le début:

« J’en arrive à me demander si les véritables moments forts de mes quarante et quelques années ont le moindre rapport avec la nourriture. Je ne parle ici ni de dîners de fêtes ni de convivialité, mais de salivation, de mastication et de péristaltisme. Curieusement, pour une activité que je pratique tous les jours, je peine à me souvenir en détail de nombre de mes repas, alors que je peux me remémorer avec bien plus de facilité mes films préférés, des amitiés fortes, des cérémonies de remise de diplôme. D’où il ressort que le cinéma, les affinités et l’éducation comptent davantage pour moi que m’empriffrer. Grand bien me fasse, me direz-vous. Mais si je devais comptabiliser avec honnêteté le temps consacré, repas après repas, à établir les menus, faire les courses, cuisiner, dresser et débarrasser la table, ranger la cuisine, j’en arriverais à la conclusion que par comparaison avec la nourriture, Les Saisons du cœur ne sont pour moi qu’une inclinaison mineure; idem de mon affection pour les êtres humains, même ceux que je proclame pourtant aimer. J’ai passé beaucoup moins de temps à penser à mon mari qu’à mon déjeuner. Ajoutez aussi les heures gaspillées à me maudire d’avoir cédé à l’appel de la tarte au citron meringuée tout en me jurant de faire l’impasse sur le petit-déjeuner du lendemain, à ouvrir le frigo / m’empêcher de finir le reste de flan à la citrouille / claquer de nouveau la porte, et il semblerait que je ne me sois pas préoccupée de grand-chose d’autre que de nourriture.

Aussi, si j’en déduis, mortifiée, que manger occupe bel et bien une place centrale dans ma vie, pourquoi ma mémoire n’a-t-elle immortalisé aucun de ces sublimes repas?

Comme la plupart des gens, j’ai de vifs souvenirs de ce que j’aimais, petite fille, et à l’instar de la plupart des enfants mes goûts me portaient vers les aliments simples: le pain de mie, le quatre-quarts, les crackers. Avec l’âge, mon palais s’est éduqué, mais pas ma personnalité. Je suis du riz blanc. Ma fonction a toujours été de rehausser d’autres saveurs plus raffinées. Enfant, je servais de faire-valoir, comme la garniture. Rien n’a changé aujourd’hui.

A ma décharge, même si je doute que cela puisse atténuer mon embarras, j’ai quelques excuses pour avoir accordé tant d’importance à l’aspect mécanique de la nourriture. Pendant onze ans, j’ai dirigé une activité de restauration. On pourrait dès lors penser que j’ai en tête quelques victoires personnelles chez Breadbasket, Inc. A vrai dire, pas vraiment. Exception faite des professeurs d’université, qui se montrent plus aventureux, les habitants de l’Iowa sont conservateurs en matière de nourriture, et me revient en mémoire, en effet, une enfilade monotone de parts de gâteau à la carotte, de lasagnes et de pain au maïs. Les seuls plats dont je garde un souvenir très vif sont ceux que j’ai ratés – le pudding indien à la rose, épaissi à la farine de riz, mué en une substance visqueuse et filandreuse juste bonne à servir de colle à papier peint. Quant au reste – les pavés de saumon et leur garniture de çaouautrechose, les poêlées de ciouça à la pointe de çaenplus -, tout est flou. »

 

« Joseph » de Marie-Hélène Lafon
paraîtra le 28 août prochain aux éditions Buchet-Chastel 

marie-helene-lafonJoseph, bientôt soixante ans, est ouvrier agricole dans une ferme du Cantal. Il est doux, silencieux. Il a aimé Sylvie il y a trente ans, mais un jour elle est partie avec un autre et Joseph s’est mis à boire. Un roman-hommage à « Un cœur simple » de Flaubert…

Le début:

« Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. Les poignets sont solides, larges, on devine leur envers très blanc, charnu, onctueux et légèrement bombé. La peau est lisse, sans poil, et les veines saillent sous elle. Joseph tourne le dos à la télévision. Ses pieds sont immobiles et parallèles dans les pantoufles à carreaux verts et bleu marine achetées au Casino chez la Cécile; ces pantoufles sont solides et ne s’usent presque pas, leur place est sur l’étagère à droite de la porte du débarras. La patronne appelle comme ça la petite pièce voûtée qui sépare la laiterie de la cuisine; elle préfère que les hommes passent par là au lieu d’entrer directement par la véranda, c’est commode ça évite de trop salir surtout s’il fait mauvais ou quand ils remontent de l’étable avec les bottes. Cette patronne ne va pas à l’étable, elle s’occupe du fromage, tient sa maison et dit que dans une ferme il faut dresser les hommes pour qu’ils respectent le travail des femmes. Au moment des repas les pantoufles de Joseph glissent sur le carrelage luisant et marron; Joseph ne laisse pas de traces et ne fait pas de bruit. Il s’applique aussi pour ne pas sentir, il a appris en vieillissant; dans sa jeunesse, on faisait moins attention à ces choses. Il ne se lave pas dans la salle de bains des patrons qui donne sur le cuoloir du bas; on n’en a pas parlé quand il est entré dans cette ferme mais il a compris qu’il devrait utiliser le lavabo du débarras ou celui de l’étable, qu’il préfère parce qu’il sait à quel moment il sera tranquille pour la grande toilette alors que dans le débarras, on dit aussi l’arrière-cave, il aurait toujours peur de se retrouver en slip, en chaussettes, ou en maillot, ou même pire, devant la patronne, le patron, ou le fils qui traversent et ne frappent pas avant d’entrer puisqu’ils sont chez eux. Le chien reste avec lui quand il fait la grande toilette, à côté du lavabo mais un peu à l’écart pour en pas être éclaboussé et toujours du côté des sacs de farine contre lesquels il appuis son arrière-train; il se repose et suit ses gestes, penche la tête à droite à gauche, il a l’air perplexe et ses oreilles douces frémissent inexplicablement, parfois on dirait qu’il rit et se moque des humains qui ont besoin de toutes ces fantaisies. Ce chien s’appelle Raymond, il est déjà vieux, il a au moins douze ans; au début Joseph était gêné d’utiliser pour un chien le prénom de son père qui est mort depuis presque trente-six ans mais quand même; ensuite il a pensé que ce prénom était parfait pour un chien comme celui-là, un chien blanc et noir au pelage luisant et souple, surtout entre les pattes de devant, sur le poitrail, un chien qui est toujours au bon endroit au bonmoment quand on a besoin de lui; il rassemble les bêtes sans aboyer et sans mordre, même les jeunes, même par temps d’orage, et même les cochons. » 

 

« La nuit de Bombay » de Michèle Fitoussi
paraîtra le 24 septembre aux éditions Fayard/Versilio

fitoussiLe 26 novembre 2008, Michèle Fitoussi est sur le point de rejoindre son amie Loumia Hiridjee et sa famille à Bombay. Mais quelques heures plus tard, Loumia et son mari Mourad se font assassiner par des terroristes, alors qu’ils étaient en train de dîner au restaurant de l’hôtel Oberoi. Quatre ans plus tard, Michèle raconte le destin de ces deux sœurs, Loumia et Shama, fondatrices de la marque Princesse Tam Tam, mais aussi celui de ces dix jeunes Pakistanais qui ont semé la mort, endoctrinés par un groupe de terroristes.

Le début:

« Si la vie avait été moins injuste ou en tout cas mieux inspirée, j’aurais peut-être raconté son histoire comme dans les pages d’un magazine. Une success story aux accents exotiques. Loumia Hiridjee, créatrice, avec sa sœur Shama, de la marque de lingerie Princesse tam.tam, au milieu des années quatre-vingt. Il n’y aurait pas eu de point final.

Pour tous ceux qui connaissaient Loumia, son souvenir demeure intact. Des cheveux bruns, coiffés à la va-vite, des yeux moqueurs derrière le rectangle des lunettes. Et puis ce sourire généreux, ce rire aux accents rauques comme sa voix, cette démarche un peu gauche, comme si l’équilibre lui manquait parfois.

Et pourtant non. Campée dans ses Converse, elle parcourait l’existence à grands pas, curieuse de tout voir, de tout connaître, de tout essayer. Peut-être pressentait-elle que son parcours sans faute finirait beaucoup trop tôt.
Mille idée à la seconde. C’est le premier détail qui vient à l’esprit de sa famille, de ses amis, de ses collaborateurs, quand ils la décrivent. Avant d’ajouter que Mourad, son mari, le père de leurs trois enfants, son complice et associé au sein de Princesse tam.tam, plus calme, plus terre à terre se chargeait de les trier puis d’en matérialiser certaines.

Pour parler d’eux, j’emploie le passé. C’est à la fois insupportable et étrange, ils étaient tellement présents.

 

Leurs vies se sont arrêtées le soir du mercredi 26 novembre 2008, à l’hôtel Trident Oberoi de Bombay, dans les attentats terroristes commandés par le groupe islamiste Lashkar-e-Taiba. Pendant plus de soixante heures, dix hommes, manipulés depuis Karachi par leurs chefs pakistanais, ont semé la terreur dans le sud de la ville, tué cent soixante-cinq personnes et fait plus de trois cents blessés.

De Colaba au quartier du Fort, le commando a assailli, à la bombe, à la grenade et à la mitraillette, le café Léopold, les hôtels Taj Mahal et Trident Oberoi, la gare centrale de Chhatrapati Shivaji, l’hôpital Cama et Albless et Nariman House, le centre communautaire juif où ils ont torturé, avant de les exécuter, un jeune rabbin et sa femme, enceinte de cinq mois.

A l’Oberoi, on a dénombré vingt-quatre blessés et trente-quatre morts, dont treize au restaurant Tiffin où Loumia et Mourad venaient de s’installer pour dîner. »

 

« Viva » de Patrick Deville
paraîtra le 21 août aux éditions du Seuil 

Patrick DevilleEn brefs chapitres qui fourmillent d’anecdotes, de faits historiques et de rencontres ou de coïncidences, Patrick Deville peint la fresque de l’extraordinaire bouillonnement révolutionnaire dont le Mexique et quelques-unes de ses villes seront le chaudron dans les années 30. Les deux figures principales du roman sont Trotsky et Malcolm Lowry…

Le début:

« Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désœuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d’un homme qui n’est pas Bogart mais Sandino. A bientôt trente ans il en paraît vingt, frêle et de petite taille. Sandino porte une combinaison de mécanicien, clef à molette dans la poche, vérifie qu’il n’est pas suivi, s’éloigne des docks vers le quartier des cantinas où se tient une réunion clandestine. Après avoir quitté son Nicaragua et longtemps bourlingué, le mécanicien de marine Sandino pose son sac et découvre l’anarcho-syndicalisme. Il est ouvrier à la Huasteca Petroleum de Tampico.

Au fond des ruelles du port où s’allument les lampes, les conspirateurs dans l’ombre d’une arrière-salle s’assemblent autour de Ret Marut le mieux aguerri. Celui-là est arrivé au Mexique comme soutier à bord d’un navire norvégien. Il se prétend marin polonais ou allemand, révolutionnaire. Sous la casquette de prolétaire, un visage quelconque et une petite moustache qui lui fait une tête de la bande à Bonnot. A la fin de la Première Guerre mondiale, Ret Marut a participé à la tentative insurrectionnelle à Munich. Condamné à mort, il a disparu, a souvent changé de nom, commencé à écrire des poèmes et des romans, à combattre la solitude par le crayon et à entasser les cahiers. Bientôt il enverra en Allemagne Le Trésor de la Sierra Madre dont l’action est à Tampico, sous un autre pseudonyme, celui de Traven. Il en utilisera des dizaines. Auprès de la photographe Tina Modotti, à Mexico, il sera Torsvan.

Quant à Sandino, qui ressort de la cantina au milieu de la nuit, fort de ces conseils allemands ou polonais, la tête emplie des grands brasiers révolutionnaires, et se hâte sous la pluie oblique dans le cône orange des réverbères au sodium, nous pourrions le suivre. Nous le verrions regagner le Nicaragua, échanger la salopette d’ouvrier de la raffinerie pour les vêtements de cavalier, les cartouchières croisées sur la poitrine, le chapeau Stetson, et prendre le commandement de la guérilla, devenir le glorieux général Augusto César Sandino, le « Général des hommes libres » selon les mots de Henri Barbusse. Nous le verrions chevaucher à la tête de son bataillon de gueux qui jamais ne sera vaincu, repoussera vers la mer l’armée d’occupation des gringos et poursuivra le grand œuvre de Bolivar. Les calvacades des troupes sandinistes lèvent à l’horizon la poussière jaune de la Nueva Segovia du Nicaragua. Mais nous ne le suivrons pas. Dans la brume de chaleur, un autre pétrolier norvégien, grande muraille rouge et noire, traverse le golfe du Mexique et approche du port de Tampico. A son bord, un autre révolutionnaire en exil entend les piqueurs de rouille et le cri des oiseaux marins. »

 

« Une éducation catholique » de Catherine Cusset
paraîtra le 21 août aux éditions Gallimard

 cusset_catherineCatherine Cusset retrouve sa veine d’inspiration autobiographique avec une « Education catholique » et une enfance pas très amusante. Déchirée entre un père très pieux et une mère athée, Marie, la narratrice de « La haine de la famille » et d' »Un brillant avenir » découvre la passion de la lecture, puis l’amour sous diverses formes.

Le début:

« Petite, j’allais au cathéchisme. J’y suis allée une fois par semaine jusqu’à ma communion solennelle à l’âge de douze ans et demi. Je n’en ai presque aucun souvenir. Je ne saurais même pas dire qui nous faisait le catéchisme: une femme ou un prêtre? A l’aumônerie près de chez moi ou dans une salle au rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier, avec des panneaux décorés de dessins d’enfants illustrant la vie de Jésus? Je me rappelle vaguement l’entrée de l’aumônerie. Je vois des marches, une porte en bois, un jeune aumônier au visage large, aux cheveux châtains et au sourire sympathique. J’étais embarrassée quand je le croisais. Je murmurais vite « Bonjour mon père » et je baissais les yeux, les joues rouges, gênée comme si je m’étais trompée de mots. « Mon père ». Ces mots associés à la longue robe noire qu’il portait, avaient quelque chose d’intime et d’obscène comme un sexe aperçu à travers une braguette entrouverte par inadvertance.

L’aumônerie n’était pas loin de chez nous, cinq minutes à peine. Quand j’arrivais au bout de ma rue, soit je tournais à droite vers le boulevard pour aller à la boulangerie, chez l’épicier ou à l’école; soit je traversais et continuais tout droit, dans la rue parallèle au boulevard, pour me rendre à l’aumônerie quand j’allais chez elle. Avec le bois de Boulogne, l’église, l’école et la maison de mon amie Laurence à côté de chez nous, ce sont les lieux de mon enfance parisienne.

J’allais à la messe tous les week-ends, avec mon père et ma grande sœur, dans une église moderne sur une place ronde près du périphérique. Le samedi soir à six heures, ou le dimanche matin. Je ne rechignais pas: ça me semblait normal, même si ma mère n’y allait pas, et que je savais qu’elle n’était pas croyante. Je préférais nettement la messe du samedi soir à celle du dimanche matin. Le samedi, le prêtre au sourire sympathique jouait de la guitare. On chantait. J’adorais ça. Au moment où j’écris, une musique résonne dans ma tête et j’entends encore la foule des fièles chanter avec enthousiasme. Moi qui ne suis pas musicienne, je me rappelle la mélodie et je peux la fredonner. J’ai oublié les paroles sauf celles du tout début, mais c’était une musique entraînante, énergique. Je m’y donnais à coeur joie. Il y était question du retour du Seigneur. La voix montait brusquement sur le mot « marcher » avant de redescendre, grave. « Il reviendra marcher par les chemins, laa-lalala-lalaa-la! Laalalalalalaa lalalala laalalalalaaalaaa laaa… « 

 

« Nos disparus » de Tim Gautreaux
paraîtra le 21 août aux éditions du Seuil 

AVT_Tim-Gautreaux_6180Sam Simoneaux, dont la famille a été massacrée quand il avait six mois, débarque en France le jour de l’Armistice. De la Première Guerre, il ne connaîtra que le déminage des champs de bataille de l’Argonne. De retour à La Nouvelle Orléans, devenu responsable d’étage dans un grand magasin, il assiste à l’enlèvement d’une fillette. Il va partir à sa recherche…

Le début:

« Adossé au bastingage du navire, Sam Simoneaux résistait au vent qui faisait rage tandis que son lieutenant progressait péniblement dans sa direction, luttant contre les embruns, s’agrippant tant bien que mal aux taquets, aux cordages et aux poignées des vannes.

  « Pas vraiment beau à voir, sous le pont! lui cria le lieutenant dans la bourrasque.

  – Sûr! Ça pue tellement que ça vous coupe l’appétit.

  – J’ai remarqué que vous aviez un léger accent. D’où venez-vous? »

Sam le plaignait sincèrement. Le lieutenant faisait tout ce qu’il pouvait pour s’attirer la sympathie de ses hommes, mais aucun d’eux ne parvenait à imaginer qu’un blondinet pareil, maigre comme un coucou et droit sorti de sa ferme de l’Indiana, pût un jour les mener au combat.

  « Non, je ne crois pas avoir d’accent. Mais vous, oui. »

Le lieutenant lui jeta un regard étonné.

  « Moi?

  – Ben oui. Là d’où je viens, au sud de la Louisiane, je ne connais personne qui parle comme vous. »

Le lieutenant sourit.

  « Dans ce cas, tout le monde a un accent. »

Sam observa les embruns qui dégoulinaient sur les pâles taches de rousseur de l’officier, songeant que, par un jour blanc de givre, il serait presque invisible.

  « Vous avez grandi dans une ferme?

  – Exact. Ma famille est arrivée au Canada il y a environ vingt ans.

  – Moi aussi j’ai été élevé dans une ferme, mais je me suis dit que je pouvais essayer de faire mieux. Une de nos voisines avait un piano et elle m’a appris à en jouer. A seize ans, je suis parti à La Nouvelle Orléans pour me rapprocher de là où ça swinguait. »

Le lieutenant se pencha en avant pour résister à la bourrasque suivante.

  « Je vous rejoins sur ce point. je ne suis pas capable de lancer les balles de foin assez loin pour faire un bon fermier.

  – Encore combien de temps pour arriver en France?

  – Le colonel dit trois jours, le capitaine deux, et le pilote quatre. »

Sam hocha la tête.

  « Comme d’habitude, personne ne sait vraiment où on en est.

  – Que voulez-vous? C’est une grande guerre », répondit le lieutenant.

Ils regardèrent une énorme vague monter à l’assaut de la coque rouillée du bateau et sumberger une équipe de mitrailleurs blottis sur une coursive inférieure, dans un abri de fortune composé de sacs de sable entassés; le déluge précipita les hommes à terre et ils glissèrent à plat ventre dans l’écume sur toute la longueur du pont.

S’ensuivit un cortège affligeant de plusieurs jours de grosse mer, les déferlantes aux crêtes de silex se brisant contre la proue et des rafales d’embruns criblant les hublots comme des éclats de verre. Sam dormait à l’intérieur du navire, parmi les milliers d’hommes qui gémissaient, râlaient et ahanaient, mais il passait ses heures de veille au bastingage, souvent en compagnie de son ami, Melvin Robicheaux, un petit dur à cuire originaire des environs de Baton Rouge. »

 

« Les Indomptées » de Nathalie Bauer
paraîtra le 21 août aux éditions Philippe Rey

bauerAu bord de la ruine, deux sœurs, Noélie et Julienne, et leur cousine Gabrielle essayent désespérement de sauver leur domaine familial. Elles sont âgées et ont peu de chance d’y parvenir. Noélie décide alors d’écrire un roman sur sa famille, dans l’espoir que cela devienne un best-seller. Elle plonge dans le passé, tout en se trouvant confrontée à un présent un peu bousculé par l’arrivée d’une nièce turbulante.

Le début:

« De son écriture fine, penchée, d’un autre siècle, Noélie reporte dans le registre les dernières dépenses du foyer dont elle constitue l’un des quatre membres – et sans nul doute le plus actif, puisque non seulement elle s’emploie à en préserver l’équilibre par ses talents de gestionnaire, mais elle contribue aussi à sa subsistance à proprement parler, cultivant le potager en dépit de son âge avancé – quand un tremblement secoue l’air, accompagné d’un vacarme de planches brisées, de moteurs emballés et de cris indistincts.

Elle se lève et va ouvrir la fenêtre d’où l’on peut embrasser du regard le rosier grimpant, les arbres centenaires, un tronçon de charmille et les massifs qui ponctuent, tels une bouche et des yeux de couleur, la pelouse centrale en forme d’oeuf, à temps pour voir surgir du portillon, à l’autre extrémité, la grande silhouette de son neveu, dont les lèvres s’étirent et se referment sur l’un des rares mots qu’il daigne, ait jamais daigné, prononcer: Taaa-tie! Taaa-tie!, car il a beau avoir plus de cinquante ans, il n’est rien d’autre qu’un enfant – un enfant timide, emporté de surcroît.

Mêlées aux aboiements des quatre chiens formant son éternel cortège – quatre bâtards perdus ou peut-être abandonnés, en tout cas soignés et apprivoisés par le quinquagénaire- ces uniques syllabes produisent à présent assez de bruit pour parvenir aux oreilles de Gabrielle, la doyenne, qui souffre pourtant de surdité; aussi, détournant la tête de son ouvrage en tricot (un burnous destiné à un arrière-petit-neveu dont on n’a jamis vu que la photo), elle demande à sa cousine de quoi il s’agit exactement. Trop tard: Noélie s’est engouffrée dans l’entrée et réapparaît déjà à l’extérieur, menue dans son pantalon et son pull-over, le crâne surmonté d’un chignon blanc pareil au poing d’un marionnettiste qui la maintiendrait bien droite.

Taaa-tie! Taaa-tie! continue de crier l’homme, un bras tendu vers le portillon dont les croisillons découpent en figures géométriques le chemin et les bâtiments de ferme, ainsi que la petite route au-delà, si bien que Noélie doit multiplier les injonctions au calme avant de le précéder vers l’origine du vacarme, l’une des deux étables, plus précisément la grange dont elle est coiffée. Au pied de la rampe qui mène à celle de droite, un tracteur ronfle devant son chargement de foin, et l’on entend à l’intérieur du bâtiment des voix reconnaissables à leur accent et à leur timbre: celles de Roger, le fermier, et de ses deux fils trentenaires qui lui apportent volontiers de l’aide aux périodes degros travaux, labours, moisson, ensilage ou encore fenaison, comme en ce mois de mai 1987. »

 

« Le violoniste » de Mechtild Borrmann

paraîtra le 20 août aux éditions du Masque

 

mechtild-borrmann-xlIl est rare qu’un roman policier fasse partie de la rentrée littéraire, mais celui-ci est un peu atypique et trouverait sa place sans rougir en littérature étrangère.

Une nuit de mai 1948, Ilja Grenko, un célèbre violoniste, est arrêté à l’issue du concert qu’il vient de donner. Dans la même soirée, il perd sa famille, qu’il ne reverra plus, ainsi que le Stradivarius offert par le tsar à son arrière-arrière-grand-père, et objet de toutes les convoitises. Ce violon va être le fil rouge de cette histoire qui court de la Russie de Staline à celle des oligarches d’aujourd’hui.

Le début:

« Mai 1948, Moscou

L’accord final du concerto pour violon en ré majeur de Tchaïkovski se déploya au-dessus des spectateurs de l’orchestre, gagna les balcons, les galeries, avant de se dissoudre dans l’immense coupole de la salle de concert. Pendant quelques secondes, le silence fut total, puis un tonnerre d’applaudissements se déchaîna. Ilja baissa son violon et s’inclina, au côté du chef d’orchestre, devant la foule en liesse. Les musiciens se levèrent et s’inclinèrent à leur tour.

Six semaines durant, Ilia Vassilievitch Grenko avait été ovationné dans les plus grandes salles d’Europe. Mais la reconnaissance du public du conservatoire Tchaïkovski – là même où il avait été formé – et les acclamations de ses professeurs, assis aux premiers rangs, le remplissaient d’une fierté particulière. Il salua une dernière fois, s’épongea encore le front avec son mouchoir, puis quitta la scène.

L’étui du violon l’attendait à l’entrée des coulisses. Ilja ne transportait jamais son instrument sans protection dans les couloirs. Ses collègues s’amusaient de ses précautions, qui confinaient à la manie, mais Ilja Grenko chérissait son violon par-dessus tout. Il suffisait de la maladresse d’un instrumentiste ou de l’imprudence d’un technicien: le danger était partout. Et son succès, Ilja en était convaincu, il le devait à ce Stradivarius, qui était dans sa famille depuis quatre générations. En 1862, son arrière-arrière-grand-père, le violoniste Stanislas Sergueïevitch Grenko, l’avait reçu en cadeau du tsar Alexanre II, qui l’avait rapporté d’un voyage en Italie. Jusqu’à la révolution, on s’était transmis cette histoire avec fierté. Stanislas Sergueïevitch avait été le violoniste favori du tsar, auquel le liait une véritable amitié. Alexandre II l’avait même reçu avec sa famille dans sa résidence d’été.

La tradition familiale voulait que Stanislas Sergueïevitch ait écrit à son protecteur: « Je n’ai jamais possédé un violon doté d’une pareille sonorité. Il me semble que mon âme suit les sons de l’ombre la plus profonde à la lumière la plus vive. » »

Après sa mort, ses héritiers avaient jalousement gardé le cadeau et veillé à entretenir la légende. Les choses avaient radicalement changé avec la révolution de 1917. Les circonstances dans lesquelles le violon était entré en possession des Grenko devinrent un secret de famille honteux. On se mit à craindre que les nouveaux dirigeants ne le confisquent ou même ne détruisent ce symbole du pouvoir tsariste. Aucun descendant de Stanislas Sergueïevitch n’était devenu un grand musicien, aucun n’avait su tirer de lui des accents aussi sublimes. Ilja était le premier, quatre générations plus tard, à jouer du violon avec la légéreté qui avait rendu célèbre son aïeul. »

 

« Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive » de Christophe Donner
paraîtra le 20 août aux éditions Grasset 

Donner-ChristopheAu centre de cette intrigue, un trio de meilleurs amis qui vont devenir beaux-frères-ennemis: Jean-Pierre Rassam, Claude Berri, Maurice Pialat. Autour d’eux virevolte la ronde des seventies, un générique de rêve qui va de Brigitte Bardot à Sami Frey en passant par Jean-Louis Trintignant ou Jean Yanne avec, en toile de fond, sexe, drogues, cinéma et poker… 

Le début:

« Le 31 décembre 1966, à cinq heures et demie de l’après-midi, le producteur de cinéma Raoul Lévy frappe à la porte de l’appartement d’Isabelle Pons, au no 38 de la Résidence du Casino, à Saint-Tropez.

– Ouvre-moi, Isabelle.

Isabelle ne veut plus le voir. Surtout pas ce soir. Elle a prévu de passer le réveillon, tranquille, avec ses parents.

– Je veux te parler, c’est tout.

Elle se méfie. Il est vraiment terrible. Si elle le laisse entrer, ça va durer des heures. Elle sait exactement ce qu’il va lui dire, la même chose qu’il lui promet depuis des semaines: un film qui va faire sa gloire, sa fortune, mais il y a erreur sur toute la ligne, elle n’a aucune ambition de starlette, elle a vingt-deux ans, il en a le double, elle ne veut pas devenir sa maîtresse, elle ne veut pas de son amour, elle n’y croit pas.

– Laisse-moi, lui dit-elle tandis qu’il frappe à la porte, de plus en plus fort.

Elle a l’impression qu’il frappe avec un bâton, elle commence à avoir peur, elle appelle son père au téléphone:

– Je ne sais plus quoi faire, je crois que Raoul est devenu fou.

– Allons, tu exagères.

Les coups redoublent à la porte.

– Isabelle, ouvre-moi. Ma voiture est en bas, je pars, je veux te dire au revoir, c’est tout.

Elle hésite, il a probablement bu. Il recommence à cogner à la porte, mais avec fureur, sans s’arrêter.

– Va-t’en, Raoul, je t’en prie. Je veux rester seule. Elle n’imagine pas que le bâton avec lequel il cogne la porte est un fusil de chasse. Le coup de feu éclate.

Le silence se fait, pas exactement le silence, Isabelle entend un râle derrière la porte, elle s’approche, elle se doute, elle ouvre et découvre le corps de Raoul gisant sur le palier. La décharge de chevrotines lui a arraché le bas-ventre, il y a du sang partout. Isabelle crie.

 

« Une vie à soi » de Laurence Tardieu
paraîtra le 20 août aux éditions Flammarion 

tardieuUn jour d’automne, Laurence Tardieu entre, presque par hasard, au musée du Jeu de Paume qui propose une exposition consacrée à Diane Arbus. Choc esthétique, choc émotionnel, choc personnel: Laurence T., la narratrice, va revisiter son histoire personnelle à la lumière de celle de la photographe. 

Le début:

« J’ai neuf ans. C’est la fin de l’année scolaire. J’ai été malade et alitée pendant près de deux mois. Pendant près de deux mois je suis restée enfermée dans ma chambre. Ma mère fermait les volets l’après-midi pour que je ne souffre pas de la chaleur. Pendant près de deux mois j’ai vécu en dehors du monde.

C’est la première fois que je sors de nouveau. C’est le mois de juin. Il fait très chaud.

Aujourd’hui encore, je me souviens combien il fait chaud.

J’ai choisi des vêtements de couleurs très claires. Je ne sais plus si c’est du blanc, du rose pâle. Mais je me souviens du très clair glissant sur ma peau blanche.

Je suis avec ma mère. Nous marchons lentement dans les rues du XVIe arrondissement, aux larges trottoirs bordés de marronniers.

Dès les premiers pas, ça me prend à la gorge: je sens la texture de l’air, et son odeur. L’air qui enveloppe tout mon corps, qui pèse sur lui. Mon corps ploie sous la sensation physique. Je suffoque. L’odeur me saisit tout entière. Je ne savais pas que l’air avait une odeur. Que l’air de Paris au mois de juin avait cette odeur: âcre, forte, chaude, entêtante. J’avance aux côtés de ma mère, je ne parle pas, je découvre l’odeur de l’air. Je suis dans l’odeur. Je jouis de cette odeur. Je jouis de mon corps si longtemps absent qui ce matin, dans la chaleur de l’été, encore très faible, se redéploie dans les rues de Paris.

Je ne savais pas, auparavant, le bonheur que c’était de sentir l’air sur son corps.

Je ne savais pas le bonheur que c’était de marcher très doucement sur les trottoirs bordés de marronniers.

Le bonheur douloureux d’être à nouveau là, alors que pendant plusieurs semaines longues comme une nuit compacte tout s’était éteint. »

 

« La vie amoureuse de Nathaniel P. » de Adelle Waldman 
paraîtra le 21 août aux éditions Christian Bourgois

adelle waldmanLa presse américaine s’est montrée dithyrambique à propos de ce roman, et certains ont même qualifié son auteur de « Jane Austen » de sa génération. Si l’on en croit son éditeur, Adelle Waldman plonge dans la psyché d’un mâle moderne imparfait, souvent exaspérant. Inutile de préciser qu’on a hâte de lire l’histoire de cet écrivain new yorkais, Nate Piven, qui enchaîne les succès littéraires et les conquêtes…

Le début:

« Il était trop tard pour faire comme s’il ne l’avait pas vue. Juliet plissait déjà les yeux, le reconnaissant. Un instant, elle parut heureuse de découvrir un visage familier dans une rue fréquentée. Puis elle comprit que c’était lui.

« Nate.

– Juliet! Salut. Comment vas-tu ? »

Au son de sa voix, une petite grimace crispa la bouche et les yeux de la jeune femme. Nate eut un sourire gêné.

« Tu es superbe, dit-il. Où en est le Journal ?

Juliet ferma les yeux un instant. « Il progresse Nate. Je vais bien, le Journal aussi. Tout va bien. »

Elle croisa les bras, fixant d’un air pensif un point situé au-dessus du front de Nate. Ses cheveux bruns étaient détachés, elle portait une robe bleue cintrée et un blazer noir aux manches retroussées au niveau des coudes. Il détourna les yeux pour fixer un groupe de gens, puis la regarda à nouveau.

« Tu prends le métro? demanda-t-il, en désignant du menton l’entrée de la station à l’angle de la rue. »

Ah oui ? » La voix de Juliet se voila. » Vraiment, Nate ? s’exlama-t-elle. C’est tout ce que tu as à me dire?

-Pas du tout! » Il recula d’un pas. « Seulement je pensais qeu tu étais peut-être pressée. »

En fait, il était préoccupé par l’heure. Il était déjà en retard pour le dîner d’Elisa. Il passa la main dans ses cheveux – leur abondance le réconfortait toujours.

« Allons Juliet, dit-il. Ne le prends pas comme ça.

-Ah? » Elle se raidit. « Je dois le prendre comment, Nate?

-Juliet… » commença-t-il. Elle l’interrompit.

« Tu aurais pu au moins… » Elle secoua la tête. « Oh, peu importe. Ça n’en vaut pas la peine. »

Il aurait pu quoi? Nate voulait le savoir. Mais il se représenta l’expression blessée, le visage défait d’Elisa si tous ses invités étaient obligés de l’attendre pour dîner, il entendit sa voix un peu nasale excuser son arrivée tardive d’un désinvolte « Ça n’a pas d’importance » comme si elle avait depuis longtemps cessé de se formaliesr des mauvaises suprises qu’il lui réservait. »

 

« Enon » de Paul Harding
paraîtra le 21 août aux éditions du Cherche Midi 

paul hardingPaul Harding a reçu le prix Pulitzer il y a quatre ans pour son premier roman, « Les Foudroyés ».

« Enon », le titre de ce nouveau livre, est aussi le nom de la bourgade de Nouvelle-Angleterre où Charlie Crosby, qui vient de perdre sa fille unique, va entamer une longue descente aux enfers qui le conduira au bord de la folie.

Le début:

« La plupart des hommes de ma famille font de leurs épouses des veuves, et de leurs enfants des orphelins. Je suis l’exception. Ma fille unique, Kate, est morte renversée par une voiture alors qu’elle rentrait de la plage à bicyclette, un après-midi de septembre il y a un an. Elle avait treize ans. Ma femme Susan et moi nous sommes séparés peu de temps après.

Je marchais dans les bois quand Kate est morte. La veille, je lui avais demandé si elle avait envie que nous préparions un petit pique-nique et que nous allions du côté de la rivière Enon, pour nos promener, donner à manger aux oiseaux et, pourquoi pas, louer un canoë. Les oiseaux n’étaient pas sauvages; on pouvait les nourrir à même la main. Depuis le jour où je l’avais emmenée là-bas pour la première fois, elle était émerveillée par les mésanges, les passereaux et les sittelles qui venaient picorer lesgraines dans sa paume, et quand elle était petite, elle donnait à manger aux oiseaux comme s’il en allait de leur survie.

Kate m’avait répondu que c’était une chouette idée d’aller au sanctuaire, sauf qu’elle avait déjà prévu d’aller à la plage avec sa copine Carrie Lewis, et est-ce qu’elle pouvait y aller si elle me promettait de faire super attention.

« Surtout près du lac et sur les berges, lui avais-je dit.

Surtout là-bas, papa. »

Je m’étais alors souvenu de l’époque où j’enfourchais moi aussi mon vieux vélo rouillé pour aller à la plageavec mes copains. Nous portions des culottes courtes et nous enroulions autour du cou des serviettes de bain élimées jusqu’à la corde. Nous ne portions jamais de chemise, ni de chaussures. L’idée de mettre un casque nous aurait fait hurler de rire. Je ne me rappelle pas que nous attachions nos vélos quand nous arrivions à la plage, même si nous le faisions sûrement. D’accord, avais-je dit à Kate, elle pouvait y aller, et elle m’avait dit qu’elle m’aimait en me déposant un baiser sur l’oreille. »

 

« Pas pleurer » de Lydie Salvayre
paraîtra le 21 août aux éditions du Seuil 

salvayreLydie Salvayre revient avec un roman d’inspiration autobiographique, sur fond de guerre d’Espagne, et entrelace deux voix: celle de Bernanos, qui s’est révolté et a dénoncé la terreur exercée par les nationaux contre « les mauvais pauvres »; et celle de la mère de la narratrice, une « mauvaise pauvre » justement, qui a fini par tout gommer de sa mémoire. 

Le début:

« Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres. C’est Georges Bernanos qui le dit. C’est un catholique fervent qui le dit.

On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté.

Au même momenmt, le fils de Georges Bernanos s’apprête à se battre dans les tranchées de Madrid sous l’uniforme bleu de la Phalange. Durant quelques semaines, Bernanos pense que l’engagement de son fils auprès des nationaux est fondé et légitime. Il a les idées que l’on sait. Il a milité à l’Action française. Il admire Drumont. Il se déclare monarchiste, catholique, héritier des vieilles traditions françaises et plus proches en esprit de l’aristocratie ouvrière que de la bourgeoisie d’argent qu’il exècre. Présent en Espagne au moment du soulèvement des géneraux contre la République, il ne mesure pas d’emblée l’ampleur du désastre. Mais très vite, il ne peut tordre l’évidence. Il voit les nationaux se livrer à une épuration systématique des suspects, tandis qu’entre deux meurtres, les dignitaires catholiques leur donnent l’absolution au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit. L’Eglise espagnole est devenue la Putain des militaires épurateurs.
Le cœur soulevé de dégoût, Bernanos assiste impuissant à cette infâme connivence. Puis, dans un effort éprouvant de lucidité qui l’oblige à rompre avec ses sympathies anciennes, il se décide à écrire ce dont il est témoin déchiré.

Il est l’un des seuls dans son camp à avoir ce courage. »

 

« Jacob, Jacob » de Valérie Zenatti
paraîtra le 21 août aux éditions de l’Olivier

valerie-zenattiJacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement.

Le début:

« Un désir confus et violent l’a mené là, au sommet de la montagne rocheuse, dans la poussière maculée de fientes d’oiseaux, parmi les cèdres et les cyprès noirs qui accrochent le regard, le retiennent une poignée de secondes avant de le libérer vers la plaine écrasée de soleil. A cette distance, les cascades paraissent immobiles, voiles mousseux peints dans l’unique but de souligner les saignées qui courent le long des gorges. En surplomb, les falaises accueillent dans leurs flancs des massifs de figues de Barbarie, puis s’élèvent dans une nudité totale: la roche a été brusquement coupée ici par une lame mystérieuse et s’étage en tranches brunes. Encore un mouvement du visage, et ses yeux distinguent le pont. Trait d’union solide suspendu entre deux pylônes de pierre blanche, il confère à la ville son caractère de forteresse, la reliant à l’hôpital et, un peu plus loin, à la gare, au monument aux morts et au cimetière.

Jacob jette un coup d’œil à la montre reçue pour ses treize ans. Portée au poignet, elle lui donne une allure plus dégagée que les montres de gousset de ses aînés imposant la lenteur, un arrêt pour être sorties de la poche, alors que lui peut consulter la sienne d’un bref regard. Six ans que les aiguilles marquent le temps pour lui, la trotteuse est agaçante et fascinante, toujours trop pressée, accélérant le temps quand lui voudrait le retenir, Jacob rêve souvent, il pense au premier jour où il a traversé le pont suspendu avec Abraham, ce n’était peut-être pas la première fois d’ailleurs, mais c’est le premier souvenir qu’il en a. Il s’était arrêté pour regarder en bas, son frère l’avait tiré par la manche, viens, c’est dangereux, ne te penche pas, mais il s’était senti absorbé par le vide sous lui, minuscule et puissant, il dominait la ville et les gorges, c’était grisant d’être au-dessus, lui qui d’ordinaire devait lever la tête s’il voulait voir autre chose que les genous des adultes, les pieds des tables et les éclaboussures maculant les murs dans la rue; il avait tendu les bras pour toucher le ciel, découvert la peur délicieuse qui étreignait tous ceux qui passaient sur le pont, si extraordinaire qu’il fallait quatre noms pour le désigner, le pont suspendu, le point Sidi M’cid, le pont du Rhumel, la passerelle des vertiges. »

 

« Mon année Salinger » de Joanna Smith Rakoff
paraîtra le 27 août aux éditions Albin Michel

joanna-smith-rakoff-190On avait beaucoup aimé son livre précédent, « Le plus bel âge ». La voici sur les starting blocks de la rentrée avec un récit autobiographie… autour de Salinger qui, décidément, n’en finit pas d’inspirer des livres. A la fin des années 90, Joanna qui vient de terminer ses études de lettres, s’installe à New York et entre dans une agence littéraire comme assistante. Agence qui représente un mystérieux Jerry…

Le début:

« Nous étions des centaines, des milliers, à nous habiller avec soin dans la lumière grise du matin de Brooklyn, du Queens, du Lower East Side, à quitter nos appartements, croulant sous le poids de nos fourre-tout gonflés de manuscrits que nous lisions dans la queue de la boulangerie polonaise, du deli grec, du diner du coin, en attendant de commander notre café, léger et sucré, et notre viennoiserie à emporter dans le métro, où nous espérions trouver une place assise afin de pouvoir lire encore avant d’arriver à nos bureaux de Midtown, Soho, Union Square. Nous étions des femmes, bien sûr, toutes des femmes, à émerger de la ligne 6 à la Cinquante-et-unième Rue, puis à passer devant le Waldorf Astoria et le Seagram Building sur Park Avenue, toutes habillées en variations sur le même thème – la jupe et le pullover impeccables, évoquant la silhouette de Sylvia Plath au Smith College ), dont chaque composante avait été achetée par des parents vivant dans quelque banlieue douillette, car nos maigres salaires nous permettaient à peine de payer notre loyer, a fortiori de déjeuner dans le voisinage de notre bureau ou de dîner dehors le soir, même dans les quartiers bon marché que nous avions envahis, partageant d’immenses appartements avec des femmes comme nous, assistantes dans d’autres agences, dans des maisons d’édition classiques ou, quelquefois associatives. Assises toute la journée, jambes croisées, sur nos fauteuils pivotants, nous répondions à l’appel de nos patrons, nous accueillions les auteures avec le juste mélange d’enthousiasme et de distance, sans jamais trahir le fait que nous étions entrées dans cette branche non pour proposer des verres d’eau aux écrivains de passage, mais parce que nous voulions nous-mêmes devenir écrivains, et que cela semblait être la manière socialement la plus acceptable d’y parvenir, même s’il commençait déjà à nous apparaitre clairement que ce n’était pas du tout la bonne. »

 

« Le règne du vivant » d’Alice Ferney
paraîtra le 20 août aux éditions Actes Sud 

AVT_Alice-Ferney_9266On ne pourra jamais reprocher à Alice Ferney d’écrire toujours le même livre. Cette fois encore, elle risque de nous surprendre avec l’histoire de ce militant écologiste, Magnus Wallace, qui parcourt les mers pour arraisonner les navires baleiniers qui braconnent en zones protégées.

Le début:

« Avant de m’asseoir pour consigner cette histoire, je l’ai vécue. J’ai vu se lever l’activiste et croître sa détermination. Que pourrais-je faire? se demande un homme qui contemple un désastre, et c’est le commencement des miracles. J’ai suivi pareil homme, refoulé pareille colère, rêvé pareil renouveau: j’apercevais le même désastre.

Avant de revenir dans la chambre de mon enfance, dans la maison de ma mère, à K., j’ai vu le monde. J’ai couru les océans sans loi, ces pâturages liquides pour lesquels je n’étais pas fabriqué. Je ne m’y trompais pas, l’homme appartient à la terre, les eaux vivantes n’ont pas besoin de lui. J’avais pourtant besoin d’elles, comme on désire l’éternité au lieu de la mort, le ciel au lieu de l’enfermement, et sentir au lieu de penser.

J’ai réclamé les eaux profondes, j’ai respiré leur haleine salée, scruté les ténèbres de leurs nuits immenses. J’ai fréquenté l’esprit des flots. J’ai appris leur géographie et leur langage. Les courants et les vents ont livré pour moi leurs secrets: toute la circulation du froid et du chaud entre les pôles et ce grand foyer électrique qu’est l’équateur. J’ai imaginé ces fondations du monde à travers les millions d’années: leurs épilepsies, leurs accalmies, le long mariage de l’océan primordial et de ses rivages. Tout avait commencé là. Les mini-météorites, tombées de l’espace dans ce bain originel, avaient apporté les acides aminés, robots minuscules capables de se répliquer. Parfois une erreur survenait: une nouvelle forme apparaissait. La diversité était en route. Notre monde se composait, fabuleux, inconcevable, à couper le souffle. J’ai bu sa splendeur comme un cordial. J’ai reçu les frissons, les inquiétudes, les ivresses, les joies. La haute mer surpasse la terre dans les impressions qu’elle suscite. Peur, liberté, émerveillement ont dans cet inhabité aussi peu de limites que l’air, l’eau ou le temps. Je me suis abandonné aux heures et aux lieux. J’ai atteint les confins de notre espace où vivent ceux des animaux qui aiment se tenir éloignés des hommes. Je me suis éloigné avec eux, et aux questions de ma raison j’ai ajouté les questions de ma rêverie. »

 

« Juste une mauvaise action » d’Elizabeth George
paraîtra le 2 octobre aux éditions des Presses de la Cité 

AVT_Elizabeth-George_1864Là, il faut reconnaître que je triche un peu. 2 octobre, ce n’est plus la rentrée littéraire, et c’est encore loin de nous. Trop loin lorsqu’on brûle de découvrir un livre, et les fans d’Elizabeth George sauront de quoi je parle! Depuis plusieurs années, elle nous fait vivre les aventures mouvementées de ses détectives, sans ménager ses effets. Cette fois, direction la Toscane, pour retrouver la fille du voisin de Barbara Havers qui a été kidnappée.  

 

Le début:

« Thomas Lynley n’aurait jamais imaginé se retrouver un jour assis sur un siège en plastique de Brompton Hall au milieu d’une foule braillarde de plus de deux cents personnes portant des tenues qu’il fallait bien qualifier… d’oripeaux. De la musique crispante se déversait de haut-parleurs grands comme des blocs d’immeubles de Miami Beach. Le snack ne désemplissait pas, écoulant à flots continus hot dogs, pop-corn, bières et sodas. Périodiquement, une présentatrice annonçait les points et les pénalités en hurlant d’une voix suraiguë pour se faire entendre. Mais surtout, dix femmes casquées et juchées sur des patins à roulettes tournaient à toute allure sur une piste plate délimitée par des banes adhésives sur le sol en béton.

En principe, il assistait à une simple démonstration, dont le but était d’initier le bon peuple aux subtilités du roller derby féminin. Cela dit, les joueuses n’avaient pas l’air au courant, vu le sérieux avec lequel elles se jetaient les unes sur les autres.

Elles portaient toutes un nom pour le moins étrange, qui légendait leurs photos patibulaires à souhait, imprimées sur le programme distribué aux spectateurs, à l’entrée. Lynley n’avait pas manqué de manifester par des gloussements son amusement à la lecture de ces noms guerriers: Killeuse, Rita la Faucheuse, Coups et Blessures…

S’il était là, c’était pour une seule patineuse, la dénommée Kickarse Electra, autrement dit: Electra-coups-de-pied-au-cul. Elle ne faisait pas partie de l’équipe locale – les Electric Magic de Londres – mais de celle de Bristol, un groupe au look déjanté qui sévissait sous le nom des Boadicea’s Broads. Sous le pseudo de Kickarse se cachait Daidre Trahair, une vétérinaire pour gros animaux attachée au jardin zoologique de Bristol. Elle ne se doutait même pas de la présence de Lynley parmi le public adéchaîné. D’ailleurs, celui-ci hésitait encore à se faire connaître. Pour l’heure, il fonctionnait à vue.

N’ayant pas eu le courage de s’aventurer seul dans ce monde inconnu, il avait emmené un compagnon. Charlie Denton avait accepté de participer à cette expédition aussi éducative que divertissante au palais des expositions d’Earls Court. Lynley l’apercevait un peu plus loin en train de jouer les coudes dans la cohue devant le snack. »

 

 

« Un homme amoureux » de Karl Ove Knausgaard
 paraîtra le 4 septembre aux éditions Denoël

 Karl Ove KnausgaardLe romancier norvégien, Karl Ove Knausgaard, explore toutes les étapes du sentiment amoureux, du coup de foudre à la séparation. C’est le deuxième volume d’une autobiographie qui en comptera six (le précédent, « La mort d’un père » est paru il y a deux ans), et qui a suscité de l’enthousiasme comme des controverses.

Le début:

« L’été a été long et il n’est pas encore terminé. J’ai achevé le premier livre de mon roman le 26 juin et depuis cette date, depuis plus d’un mois, plutôt que de mettre Vanja et Heidi au jardin d’enfants, nous les avons gardées à la maison, avec le regain d’intensité que ça implique au quotidien. Je n’ai jamais compris l’intérêt des vacances et n’en ai jamais ressenti le besoin, au contraire, j’ai toujours eu envie de travailler plus. Mais quand je n’ai pas le choix, je me résigne. La première semaine, nous aurions dû la passer dans notre cabane des jardins familiaux que Linda nous avait fait acheter l’automne dernier, pour que nous ayons à la fois un endroit pour écrire tranquillement et un endroit où passer les week-ends, mais au bout de trois jours on y renonça et on rentra en ville. Faire vivre trois jeunes enfants et deux adultes dans quelques mètres carrés, entourés de tous les côtés par les gens et sans autre occupation que de désherber et de tondre la pelouse, n’est pas forcément une bonne idée, d’autant moins quand l’atmosphère est déjà empreinte de discorde. Plusieurs fois on s’y querella en haussant le ton, ce qui dut probablement amuser les voisins, et le sentiment d’étouffement que m’inspiraient ces centaines de jardins méticuleusement cultivés par tous ces gens âgés et à moitié nus me rendait très irritable. Les enfants sont prompts à sentir ce genre de climat et à en profiter, surtout Vanja qui réagit presque instantanément à tout changement de ton et de niveau sonore, et quand ça dérape elle se met à faire sciemment ce que nous détestons le plus et finit par nous faire perdre notre sang-froid. Déjà au comble de la frustration, il nous est impossible de nous défendre et c’est reparti: cris, hurlements et malheur. La semaine suivante, on loua une voiture pour aller à Tjörn, aux environs de Göteborg, où Mikaela, l’amie de Linda et la marraine de Vanja, nous avait invités à séjourner dans la maison d’été de son compagnon. Nous lui avions demandé si elle savait comment c’était de vivre avec trois enfants et si vraiment elle était sûre de vouloir notre présence. Elle avait répondu oui, qu’elle avait pensé faire des gâteaux avec eux, les emmener se baigner et à la pêche au crabe pour que nous puissions avoir du temps à nous. On y a cru et on est allés à Tjörn, au fin fond de cette région au paysage étrangement semblable à la Norvège du Sud. On s’est garés devant la maison d’été et on a débarqué à cinq avec notre attirail. Il était prévu que nous restions la semaine, mais trois jours plus tard on rembarquait tout dans la voiture pour repartir vers le sud, au grand soulagement de Mikaela et d’Erik. »

  

 

« La décision » de Britta Böhler
paraîtra le 20 août aux éditions Stock 

britta_bohler_2Premier roman d’une avocate allemande, « La décision » raconte trois jours dans la vie de Thomas Mann. En 1933 il a quitté Munich avec sa femme et ses enfants, pour un voyage d’agrément en Suisse. Il ne sait pas que ces vacances vont se transformer en exil… Trois ans plus tard, Thomas Mann se décide à condamner publiquement le régime nazi en envoyant une lettre à la NZZ, grand quotidien zurichois. Mais en attendant la publication de cette lettre (durant trois jours), il va commencer à douter. A-t-il eu raison de prendre position publiquement? 

Le début:

« Enfin! Après trois ans d’hésitations, il a finalement fait ce qui était nécessaire. Il suspend sa canne à son bras et descend lentement le large escalier. Lundi, la lettre paraîtra dans le journal. Une condamnation publique du régime, et de l’Allemagne. Erika sera fière de lui, fière que le Magicien ait fait ce qu’il fallait. Il a laissé parler sa conscience et sa conviction, sa conviction profonde, ainsi dit la lettre, que de l’actuel gouvernement allemand il ne peut rien sortir de bon, ni pour l’Allemagne, ni pour le monde.

Deux journalistes arrivent à sa rencontre, presque en courant, ils montent les marches deux à deux. Le plus jeune a un crayon derrière l’oreille, son complet est froissé et sa cravate de travers. Il parle à l’autre, essayant de le convaincre avec force gesticulations. Les deux hommes passent tout près de lui, le plus jeune lui frôle presque le coude; ils sentent le papier humide.

Il a soif, sa bouche est toute sèche. A la rédaction, on aurait au moins pu lui offrir une tasse de thé. Il marque un temps d’arrêt. Doit-il revenir sur ses pas et demander un verre d’eau? Il regarde l’horloge, en bas, dans le hall. Non, il ne faut pas perdre davantage de temps. La visite à la rédaction a duré bien plus qu’il ne l’avait pensé, et Katia est sans doute déjà en train de s’interroger.

Il traverse le hall d’entrée, d’un pas rapide à présent et décidé. Il adresse un signe de tête à la dame blonde de l’accueil pour prendre congé, veut la remercier pour sa peine, mais elle feuillette un magazine et ne le remarque pas. Avec un claquement de langue contrarié, il passe devant elle pour gagner la sortie.

Lorsque la lourde porte se referme derrière lui avec un claquement sourd, il a un sursaut involontaire. « Les ponts sont coupés », murmure-t-il. Il prend une profonde inspiration et dit avec énergie: « C’est bien comme ça. » »

 

« On ne voyait que le bonheur » de Grégoire Delacourt
paraîtra le 20 août aux éditions JC Lattès

AVT_Gregoire-Delacourt_7354Après avoir fait la une de la chronique judiciaire parce que Scarlett Johansson l’accusait d’avoir porté atteinte à son image dans son précédent livre, « La première chose qu’on regarde », l’auteur de « La liste de mes envies » revient en rubrique littéraire avec un roman « sur la violence de nos vies et la force du pardon ». A force d’estimer et d’indemniser l’existence des autres, un assureur va s’intéresser à la valeur de la sienne. Un sujet drôlement original, dont voici le prologue. 

Le début:

« Une vie, et j’étais bien placé pour le savoir, vaut entre trente et quarante mille euros.

Une vie; le col enfin à dix centimètres, le souffle court, la naissance, le sang, les larmes, la joie, la douleur, le premier bain, les premières dents, les premiers pas; les mots nouveaux, la chute de vélo, l’appareil dentaire, la peur du tétanos, les blagues, les cousins, les vacances, l’allergie aux poils de chats, les caprices, les sucreries, les caries, les mensonges déjà, les regards en coin, les rires, les émerveillements, la scarlatine, le corps dégingandé qui pousse de travers, les oreilles longtemps trop grandes, la mue, les érections, les potes, les filles, le tire-comédon, les trahisons, le bien qu’on fait, l’envie de changer le monde, de tuer les cons, tous les cons, les gueules de bois, la mousse à raser, les chagrins d’amour, l’amour, l’envie de mourir, le bac, la fac, Radiguet, les Stones, le rock, le trichlo, la curiosité, le premier boulot, la première paye, la bringue pour fêter ça, les fiançailles, les épousailles, la première tromperie, l’amour à nouveau, le besoin d’amour, la douceur qu’on suscite, l’opium de la petite tendresse, les souvenirs déjà, le temps qui file plus vite soudain, la tache sur le poumon droit, la douleur en urinant le matin, les caresses nouvelles, la peau, le grain de la peau, le grain de beauté suspect, les tremblements, les économies, la chaleur qu’on cherche, les projets pour après, quand ils seront grands, quand on sera à nouveau deux, les voyages, les océans bleus, les blood and sand au bar d’un hôtel au nom imprononçable, au Mexique ou ailleurs, un sourire, des draps frais, des parfums de propre, des retrouvailles, un sexe bien dur, de la pierre; une vie.

Entre trente et quarante mille euros si vous vous faites écraser.

Vingt, vingt-cinq mille si vous êtes un enfant.

Un peu plus de cent mille si vous êtes dans un avion qui vous écrabouille avec deux cent vingt-sept autres vies.

Combien valurent les nôtres?

 

 

« L’île du Point Némo » de Jean-Marie Blas de Roblès

paraîtra le 21 août aux éditions Zulma

 Plusieurs fois récompensé (prix Médicis et prix Fnac notamment) pour son précédent livre, « Là où les tigres sont chez eux », Jean-Marie Blas de Roblès revient avec un roman d’aventures, lieu de rendez-vous de tous les codes romanesques. Impossible de vous raconter l’histoire, tant elle est rebondissante, mais voici les premières lignes pour vous mettre en appétit. 

Le début:

« Le Tigre à droite, désormais invisible, à gauche les hauteurs pelées des monts Gordiens; entre les deux, la plaine ressemblait à un désert fourmillant de carabes à reflets d’or. C’était à Gaugamèles, moins de trois ans après la cent douzième Olympiade. Darius avait aligné quelques deux cent mille fantassins et trente mille cavaliers: Indiens auxiliaires, troupes de Bactriane conduites par leurs satrapes respectifs, Scythes d’Asie, tous archers à cheval alliés des Perses, Ariens, Parthes et Phrataphernes, Mèdes, Arméniens, mercenaires grecs, sans oublier ceux d’Hircanie, de Suse, de Babylone; Mazaios commandait aux soldats de la Syrie, Oromobatès à ceux des bords de la mer Rouge. On comptait aussi quinze éléphants et deux cents chars à faux pour lesquels le Roi des Rois avait fait dépierrer l’emplacement prévu pour la bataille.

Alexandre dormait.

Sur ses ordres, l’armée macédonienne – quarante mille hommes de pied et à peine sept mille chevaux – s’était déployée sur un front oblique. La phalange au centre, protégée sur ses flancs par le hypaspistes de Nicanor, les bataillons de Perdiccas, ceux de Méléagre, la cavalerie thessalienne de Parménion sur l’aile gauche, celle de Philotas à l’autre extrémité. Le soleil déjà haut faisait luire casques et cuirasses, les boucliers aveuglaient.

Alexandre dormait toujours. Ses compagnons eurent le plus grand mal à le réveiller, mais lorsqu’il fut debout, il enfourcha Bucéphale et rejoignit l’aile droite, à la tête des cavaliers macédoniens. »


« Oona & Salinger » de Frédéric Beigbeder
paraîtra le 20 août aux éditions Grasset

1207561-frederic-beigbeder-ecrivain-de-la-branchitudeQu’on l’adore ou qu’il nous exaspère, Frédéric Beigbeder crée à chaque fois l’événement. Après « Un roman français », un livre d’inspiration autobiographique qui avait remporté le prix Renaudot en 2009, le voici de retour avec une histoire très alléchante: l’idylle entre Jerry Salinger, qui deviendra l’auteur mythique de « L’attrape-cœur » et Oona O’Neill, la fille du dramaturge américain, qui épousera plus tard Charlie Chaplin. Mais nous sommes en 1940, il a vingt-et-un ans et elle quinze, et ils ignorent tout du destin qui les attend.

 

Le début:

« Au printemps de l’année 1980, les habitués du Paley Park de New York furent témoins d’une scène assez inhabituelle. Une longue limousine noire se gara devant le jardin public; il devait être aux alentours de quinze heures. Le chauffeur de la voiture ouvrit la portière à une passagère d’une soixantaine d’années, vêtue d’un tailleur blanc et portant des lunettes de soleil, qui descendit lentement du véhicule. La dame demeura immobile un instant, tritura nerveusement son collier de perles, comme si elle priait avec un chapelet, puis se dirigea vers le coin gauche du parc. S’avançant lentement vers le mur d’eau, sous les arbustes, la femme riche retira de son sac à main quelques morceaux de porcelaine brisée. Son comportement devint alors très étrange. Elle s’agenouilla sur le sol et se mit à creuser frénétiquement la terre, de ses ongles manucurés. Un mangeur de hot dog se demanda pourquoi cette chiffonnière fouillait les plates-bandes au lieu de chercher des victuailles dans la poubelle, située à l’autre extrémité du square. Sur le moment, il n’y prêta pas attention mais il lui sembla bien que la sexagénaire enterrait sa porcelaine cassée dans un trou et tassait de ses mains une motte de terre par-dessus, à quatre pattes sous le jardin vertical, comme un enfant dans un bac à sable. Ceux qui finissaient de déjeuner à ciel ouvert furent encore plus stupéfaits lorsque la bourgeoise se releva, les mains pleines de terre, et remonta dignement dans sa Cadillac. Malgré ses lunettes noires, on pouvait déceler sur son visage la satisfaction du travail bien fait. Elle avait l’air d’une excentrique comme on en voit parfois dans les rues de New York, surtout depuis la démocratisation des barbiturique. Le chauffeur referma la portière, fit le tour du véhicule, s’installa au volant et la longue berline glissa sans bruit vers le 5ème Avenue. »

 

 

« Bye Bye Elvis » de Caroline de Mulder
paraîtra le 20 août aux éditions Actes Sud

 Ouh la la…Grosse agitation autour du roman (son troisième) de Caroline de Mulder. En dehors des poids lourds, chaque rentrée a ses découvertes: « Bye bye Elvis » pourrait en être! On ne vous en dit pas plus, mais on vous donne à lire les premiers paragraphes. 

Le début:

« 12h05, à son retour de Graceland, personne ne le reconnaît. Il a gonflé de partout, on dirait un noyé, après un long séjour dans l’eau, à trinquer, à boire la tasse.

Des mains déçues des embaumeurs qui l’ont maquillé à partir d’une photo de l’homme jeune, il est passé à celles de Larry Geller, son coiffeur. Tendrement, Geller a teint les racines blanches du cadavre avec le mascara d’une employée de la morgue. Les cheveux sont de ce noir aile de corbeau, depuis toujours trop noir pour un teint de blond, mais à peine adolescent Elvis voulait déjà ressembler à une star du cinéma et il se mettait du cirage dans les cheveux. Ça le salissait au cou au visage et de près il semblait crasseux, mais c’est qu’à part James Dean il n’y avait pas un seul blondinet célèbre à l’écran. Puis dès qu’il était monté à Hollwywood, il avait voulu ressembler à un homme qui ne souriait jamais, car les grands acteurs se contentent de regards sombres, et c’est pour ça que les femmes les aiment, disait Elvis, parce qu’ils ne sourient jamais, et moi aussi je veux que chacun de mes sourires soit un événement une fête un souvenir impérissable.

En l’état, Elvis ne ressemble plus à rien, ni à personne. Il est habillé d’un costume blanc que lui avait offert son père, chemise ciel cravate argent. Impossible de lui glisser au majeur sa bague à grosse pierre, il a fallu changer de doigt et forcer, les mains ont enflé.

Les photos sont interdites. Un parent pauvre réussit à en prendre une, d’assez loin et de profil, et ce visage un peu flou et coupé par le bord du cercueil fera le tour du monde. Ce pourrait être à peu près n’importe qui. »

 

« Le Royaume » de Emmanuel Carrère
paraîtra le 11 septembre aux éditions POL 

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S’il y a bien un livre que l’on attend, c’est celui-ci. Dans une rédaction, tout le monde se bat pour chroniquer le nouveau Emmanuel Carrère. Cela même s’il est énorme… et que le sujet est costaud! « Le Royaume » raconte l’histoire des débuts de la chrétienté et comment deux hommes, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive en une religion qui a conquis le monde. Tout cela concocté à la manière Carrère, c’est-à-dire dans un mélange d’érudition et d’intimité, de familiarité et de gravité.

Le début:

« Ce printemps-là, j’ai participé au scénario d’une série télévisée. En voici l’argument: une nuit, dans une petite ville de montagne, des morts reviennent. On ne sait pas pourquoi, ni pourquoi ces morts-là plutôt que d’autres. Eux-mêmes ne savent pas qu’ils sont morts. Ils le découvrent dans le regard épouvanté de ceux qu’ils aiment, qui les aimaient, auprès de qui ils voudraient reprendre leur place. Ce ne sont pas des zombies, ce ne sont pas des fantômes, ce ne sont pas des vampires. On n’est pas dans un film fantastique mais dans la réalité. On se pose, sérieusement, la question: supposons que cette chose impossible arrive pour de bon, que se passerait-il? Si en entrant dans la cuisine vous trouviez votre fille adolescente, morte trois ans plus tôt, en train de se préparer un bol de céréales en craignant de se faire engueuler parce qu’elle est rentrée tard, sans aucun souvenir de ce qui s’est pasé la nuit précédente,comment réagiriez-vous? Concrètement: quels gestes feriez-vous? Quelles paroles prononceriez-vous?

Je n’écris plus de fiction depuis longtemps mais je sais reconnaître un dispositif de fiction puissant quand on m’en propose un, et celui-ci était de loin le plus puissant qu’on m’ait proposé dans ma carrière de scénariste. Pendant quatre mois, j’ai travaillé avec le réalisateur Fabrice Gobert tous les jours, du matin au soir, dans un mélange d’enthousiasme et, souvent, de sidération devant les situations que nous mettions en place, les sentiments que nous manipulions. Ensuite, pour ce qui me concerne, les choses se sont gâtées avec nos commanditaires. J’ai presque vingt ans de plus que Fabrice, je supportais moins bien que lui de passer constamment des examens devant des petits jeunes gens à barbe de trois jours qui avaient l’âge d’être mes fils et faisaient des moues blasées devant ce que nous écrivions. La tentation était grande de dire: « Si vous savez si bien ce qu’il faut faire, les gars, faites-le vous-mêmes. » J’y ai cédé. Contre les sages conseils d’Hélène, ma femme, et de François, mon agent, j’ai manqué d’humilité et claqué la porte à mi-chemin de la première saison. » 

 

« L’homme de la montagne » de Joyce Maynard
paraîtra le 21 août aux éditions Philippe Rey 

Done_0054_maynardJoyce Maynard s’est fait connaître pour une mauvaise raison. Lorsqu’elle était très jeune fille, elle est tombée amoureuse et sous l’emprise du célébrissime JD Salinger. Depuis, elle a prouvé qu’elle était aussi un écrivain, et pas seulement un phénomène. Son nouveau roman se passe en Californie, en 1979. Deux adolescentes s’apprêtent à passer des semaines vagabondes, lorsqu’une série de meurtres vient bousculer leurs plans. Trente ans plus tard, l’héroïne, Rachel raconte cet été meurtrier.

Le début:

« Il y a un peu plus de trente ans, un jour de juin au coucher du soleil – sur un versant de montagne dans le Marin County, Californie -, un homme s’est approché de moi, tenant dans ses mains un bout de corde à piano, avec l’intention de mettre fin à mes jours. J’avais quatorze ans, et il avait déjà tué beaucoup d’autres filles. Depuis ce jour, je sais ce que signifie regarder un homme dans les yeux en se disant que son visage est la dernière chose qu’on verra jamais.

C’est à ma sœur que je dois d’être ici pour raconter ce qui s’est passé ce soir-là. Par deux fois, ma sœur m’a sauvée, alors que moi, je n’ai pas pu la sauver Voici notre histoire.

Il ne se passait jmais grand-chose sur le versant de la montagne où nous vivions et grandissions, Patty et moi. Et nous n’étions même plus abonnés à la télévision. En attendant qu’un événement inattendu survienne, nous inventions des situations. Le temps, c’était tout ce que nous possédions.

Un jour, nous avons décidé de découvrir ce qu’on ressent quand on est mort.

Un mort, ça ne ressent rien, a dit Patty. Du Patty tout craché.

Je possédais un sweat shirt rouge, le modèle avec fermeture éclair sur le devant, capuche et poches-réserves à chewing-gum. Je l’ai étalé sur un carré d’herbe en pente, derrière notre maison, les manches étirées de chaque côté, on aurait dit une personne passée sous un camion, de façon à exposer le plus de rouge possible, genre mare de sang.

 

« La famille Middlestein » de Jami Attenberg
paraîtra le 21 août aux éditions Les Escales 

Jami-Attenberg_510x317Journaliste au New York Times et au Wall Street Journal, Jami Attenberg est encore inconnue en France. Plus pour longtemps ? « La Famille Middlestein » est son troisième roman et raconte la grandeur et la décadence d’une famille juive de Chicago confrontée à l’appétit dévorant d’une mère. 

Le début:

« Comment aurait-elle pu ne pas nourrir leur fille?

A cinq ans, la petite Edie Herzen n’était plus si petite que ça. Sa mère en avait conscience – comment ne pas s’en apercevoir? Les bras et les jambres de l’enfant, autrefois doux et veloutés, étaient maintenant plus que pulpeux. D’une consistance désarmante. Difficile de la serrer dans vos bras: c’était un bloc de chair dure et compacte. Elle respirait avec peine, comme un vieil oncle après un repas trop riche. et elle détestait gravir les escaliers. Aujourd’hui encore, elle réclamait d’être portée jusqu’à leur appartement du quatrième étage en dépit des protestations de sa mère qui ahanait – les cabas, son dos, le sac de bouquins empruntés à la bibliothèque.

– Je suis fatiguée, insiste Edie.

– On est tous fatigués, répond la mère. Allez-, donne-moi un coup de main! Tiens, prends les livres, c’est toi qui les as choisis.

Pas vraiment petite non plus, la mère. Une lionne d’un mètre quatre-vingts, bâtie comme une centrale électrique. Rugissante, chatoyante, majestueuse. Certaine de sa superbe. Une reine parmi les femmes ) mais femme tout de même: elle avait trop chaud, mal à la tête. Et monter ces fichus escaliers n’avait rien de drôle, c’est vrai. »

 

« Dans les yeux des autres » de Geneviève Brisac
à paraître le 21 août aux éditions de l’Olivier

genevievebrisacUn nouveau roman de Geneviève Brisac, c’est toujours une promesse (tenue). Anna, Molly, Marek et Boris se prennent pour les trois mousquetaires (qui, tout le monde le sait, sont quatre) de la liberté. Vingt ans après, Anne qui est devenue écrivain, décide de relire ses carnets de l’époque et de regarder avec son regard d’aujourd’hui ses rêves d’hier.

Le début:

« Je vais au bal ce soir. J’irai si j’en ai le courage. J’irai certainement. Après tout, c’est vendredi.

Anna lave ses cheveux, les couvre de baume et d’une serviette, s’acharne à mettre et enlever et remettre mascara et ombres violettes sur ses cils, sur ses paupières. Elle étale sur le lit quelques vêtements, deux jupes longues en laine, un pantalon noir, trois robes, l’une est noire, l’autre parsemée de petites fleurs rouges et violettes, la troisième est trouée. Les exemples de femmes ermites revenant à la société  ne l’aident guère: il n’y en a pas. Elle vernit ses ongles et agite les doigts, mains en l’air, comme faisait sa mère, en tâchant de prendre un air raffiné.

Si l’on scrutait l’âme d’Anna, on découvrirait la naïeveté de celle qui n’a pas compris que le temps passe pour de bon, et l’optimisme terrifiant qui jette des êtres par-dessus les balustrades. On peut se demander ce qu’Anna espère. Sans attendre de réponse, car la plupart des espoirs sont sans nom.

Le soir venu, elle se rend à la fête. Elle porte une robe noire à col rond et à manches trois quarts, qui s’arrête à mi-mollets. Dessus, un collier d’ambre. En bas, des escarpins qui lui scient la base des orteils. Elle ressemble assez à l’idée que nous pouvons nous faire de la dignité blessée. Le plus dur est de ranimer ses yeux, elle les a regardés dans la glace, ils sont ternes et éteints, ses iris tilleul ont pris une couleur jaunâtre boueuse, et le blanc de l’œil est un peu gris, elle compte sur le champagne et les sourires. »

 

« L’écrivain national » de Serge Joncour
paraîtra le 27 août aux éditions Flammarion

JONCOUR defLe narrateur, Serge, arrive en résidence d’écriture, dans une petite ville du centre de la France. Il découvre, dans le quotiden local, la disparition d’un vieux maraîcher richissime, et les soupçons qui pèsent sur deux jeunes, Aurélik et Dora. Sont-ils justifiés? « L’écrivain national », comme le surnomme le maire, va mener l’enquête, mais plus à la manière d’un romancier que d’un détective. Tout cela pour se rapprocher de Dora, dont la photo qu’il a vue dans le journal, l’a fasciné.

 

Le début:

« Ce séjour promettait d’être calme. C’était même l’idée de départ, prendre du recul, faire un pas de côté hors du quotidien. En acceptant l’invitation je ne courais aucun risque, la sinécure s’annonçait même idéale, un mois dans une région forestière et reculée, un mois dans une ville perdue avec juste ce qu’il faut de monde pour ne pas craindre d’être seul, tout en étant royalement retiré, ça semblait rêvé. En plus, on était au début de l’automne, ça promettait de belles balades au fil des chemins creux, des fins d’après-midi à parcourir la forêt, des heures à se perdre dans des panoramas aux couleurs incendiées, pour en revenir le sang neuf et la tête gorgée d’idées neuves, ce serait parfait.

En contrepartie de cette villégiature j’aurais certes une mission à remplir, mais bien mince et plutôt distrayante, sans pression d’aucune sorte. A vrai dire il n’y avait pas de réels enjeux, pas le moindre péril, pas de piège, je savais être attendu avec une sincère bienvaillance, voire de l’impatience chez certains, et c’est pourquoi, en prenant le train ce lundi matin avec mon grand sac, pas une seconde je n’imaginais que le doux séjour puisse virer au cauchemar, pas une seconde je ne pouvais envisager que tout bascule au point de sombrer dans la folie des pires dérèglements. Oui, sans ce fait divers à quelques kilomètres de là, tout se serait parfaitement bien passé. »

 

« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt
paraîtra le 21 août aux éditions Gallimard 

ReinhardtBeaucoup de bruit autour de ce nouveau roman qui s’annonce comme l’un des succès de la rentrée. Une femme rencontre un écrivain pour lui dire à quel point son dernier livre a changé sa vie. Mais les compliments se transforment en confidences…

 

Le début:

« J’ai eu envie de rencontrer Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre: c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché.

D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouisssante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases – leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, trop tard, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière. Il me paraissait évident que le pilote authentique de ces deux pages avait été la timidité, timidité que leur auteur avait soûlée au sardonique afin d’être sûre de mener l’entreprise à son terme. C’était une intuition relativement vaporeuse, une intuition que j’aurais eu le plus grand mal à étayer à partir d’exemples précis prélevés dans ces deux pages, mais l’élan même de cette lettre, de nature composite, intimidé et audacieux, respectueux et cavalier, sérieux et désinvolte, intelligent et ingénu voire enfantin (donc d’une nature continuellement paradoxale), m’a fait penser que cette lectrice fuyait par ce moyen une situation qui ne lui convenait pas, qui la faisait souffrir ou lui était tout simplement intolérable: cette lettre était comme une urgente échappatoire (je le sentais confusément), mais une échappatoire dont son auteur ne pouvait pas présumer si elle non plus ne la fracasserait pas contre un mur d’indifférence ou de mépris condescendant, donc de silence, d’où les efforts qu’elle s’obligeait à faire – toutes les trois ou quatre phrases – pour ne pas y croire elle-même tout à fait, ainsi éviterait-elle toute déception trop cuisante si d’aventure cette tentative restait infructueuse. »

 

« Nous sommes l’eau » de Wally Lamb
à paraître le 21 août aux éditions Belfond

lamb_wally_tcm7-80135Wally Lamb est ce genre d’écrivains que les éditions Belfond savent dénicher et qui nous rendent fans de leur catalogue. « Nous sommes l’eau » est le quatrième livre du romancier américain à paraître en français et il s’inspire de son expérience d’animateur d’ateliers d’écriture dans une prison pour femmes du Connecticut. Annie Oh, mère de trois enfants, divorcée, est sur le point d’épouser Viveca, une galeriste new yorkaise. Mais à l’occasion de cette union réapparaît un fantôme du passé, une personne qui est la seule à connaître la véritable d’histoire d’Annie…

Le début

– J’ai cru comprendre qu’il y avait eu controverse au sujet du rapport du médecin légiste sur la mort de Josephus Jones. Qu’en pensez-vous, M. Agnello? Est-il mort accidentellement ou a-t-il été tué?

– Tué? Je ne l’affirmerais pas avec certitude mais j’ai des soupçons, Miss Arnofsky. Pour la communauté noire, le meurtre ne fait pas de doute. Deux Noirs, deux frères, qui vivaient dans une maison avec une Blanche? Aux yeux de certains, à l’époque, c’était intolérable.

– Aux yeux des Blancs, vous voulez dire?

– Oui. Quand j’ai eu le poste de directeur du musée Statler et que j’ai emménagé avec ma famille ici, à Three Rivers, je me rappelle avoir été étonné d’entendre dire qu’une cellule du Ku Klux Klan y aurait été active. Et j’ai toujours trouvé peu vraisemblable le scénario selon lequel Joe Jones aurait trébuché et serait tombé tête la première dans un puits étroit. Un puits dont il connaissait parfaitement l’existence et où il puisait de l’eau. Enfin, si un crime a été commis, il n’y a jamais eu d’enquête dans ce sens. Alors, la vérité? La seule chose dont je suis sûr, c’est que Joe était un peintre de génie. Hélas, j’étais le seul à l’époque à le comprendre. Evidemment maintenant, des années après sa mort, le monde de l’art a enfin reconnu son génie et en a fait un artiste très prisé. Une triste histoire, tragique en fait, car qui sait ce qu’il aurait pu accomplir s’il avait atteint la quarantaine ou la cinquantaine? Mais voilà, le sort en a décidé autrement. »

 

« Pétronille » d’Amélie Nothomb
à paraître le 21 août aux éditions Albin Michel

AVT_Amelie-Nothomb_6822Pas une rentrée littéraire sans Amélie Nothomb. Depuis la parution d' »Hygiène de l’assassin », en 1992, Amélie n’a pas manqué un seul rendez-vous. Le quatrième de couverture ne nous éclairera pas beaucoup sur le contenu de ce nouveau roman: « Au premier regard je la trouvai si jeune que je la pris pour un garçon de quinze ans ». Encore un peu de patience donc pour savoir ce qu’elle nous a concocté.

Le début

« L’ivresse ne s’improvise pas. Elle relève de l’art, qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part.

Si la première cuite est si souvent miraculeuse, c’est uniquement grâce à la fameuse chance du débutant: par définition, elle ne se reproduira pas.

Pendant des années, j’ai bu comme tout le monde, au gré des soirées, des choses plus ou moins fortes, dans l’espoir d’atteindre la griserie qui aurait rendu l’existence acceptable: la gueule de bois a été mon principal résultat. Je n’ai pourtant jamais cessé de soupçonner qu’il y avait un meilleur parti à tirer de cette quête.

Mon tempérament expérimental a pris le dessus. A l’exemple des chamans amazoniens qui s’infligent des diètes cruelles avant de mâchouiller une plante inconnue dans le but d’en découvrir les pouvoirs, j’ai eu recours à la technique d’investigation la plus vieille du monde: j’ai jeûné. L’ascèse est un moyen instinctif de créer en soi le vide indispensable à la découverte scientifique.

Rien ne me désole plus que ces gens qui, au moment de goûter un grand vin, exigent de « manger un truc »: c’est une insulte à la nourriture et plus encore à la boisson. « Sinon, je deviens pompette », bredouillent-ils, aggravant leur cas. J’ai envie de leur suggérer d’éviter de regarder de jolies filles: ils risqueraient d’être charmés. »

 

« Goat mountain » de David Vann
à paraître le 11 septembre aux éditions Gallmeister 

David VannSon premier roman, « Sukkwan Island » a divisé les lecteurs en deux: ceux qui ont adoré et les autres qui n’ont pas supporté la cruauté de cette fable. Son deuxième roman, « Désolation » n’était guère plus joyeux, mais moins dérangeant quand même. Difficile de croire (et pourtant c’est le cas) que David Vann est un monsieur très souriant, comme s’il riait de la bonne blague qu’il a faite en nous plongeant dans l’horreur! Il ne change guère d’univers avec ce nouveau livre qui se passe au nord de la Californie, en 1978. Quatre hommes partent chasser et, involontairement, l’enfant de 11 ans tire sur un homme…

Le début

« La poussière comme une poudre recouvrant l’air, faisant du jour une apparition rougeâtre. L’odeur de cette poussière et l’odeur de pin, l’odeur du sumac vénéneux. Le pick-up, une créature segmentée, sa tête tournant à l’opposé de son corps. Un virage serré et je faillis dégringoler par-dessus bord.

Agenouillé sur un matelas attaché sur le plateau du pick-up, tout le matériel du camping en-dessous. Nord de la Californie, 1978. Agrippé dans les virages et les embardées, le métal chaud même en pleine matinée. Une route en lacets grimpant dans la montagne. J’avais une boîte à chaussures pleine de cailloux et, quand nous parcourions des lignes droites, j’attrapais un caillou et le jetais au passage sur un arbre. Le lancer et la courbe, le caillou projeté sur le côté, un vrombissement tournant et fendant l’air épais mais balayé par l’élan. Arraché à sa trajectoire, courbé en arc, balayé bien au-delà de son but. Je ressentais déjà l’arc, le préfigurais, visais bien loin derrière. Assénant un coup de poing dans l’air chaque fois que le caillou mordait le bois. Le bruit sourd supplantant le grondement du moteur, peut-être la vision momentanée d’un morceau d’écorce arraché. »

 

« Peine perdue » de Olivier Adam
à paraître le 20 août aux éditions Flammarion

olivier adamOlivier Adam est un habitué des rentrées littéraires. On se réjouit de le retrouver avec ce « Peine perdue », l’histoire d’une station balnéaire en fin de saison, qui devient le théâtre de deux événements: l’agression d’un jeune homme, Antoine, gloire locale de football amateur et qui a été laissé pour mort devant l’hôpital. Et une tempête qui dévaste au propre comme au figuré cette petite ville. Tous les personnages qui ont quelque chose à voir de près ou de loin avec ces drames défilent sous la plume du romancier.

Le début

« Il sent son cœur battre dans sa tête. Ça et son souffle, ça prend toute la place. Les voitures sur le bitume humide, les moteurs, les pneus, tout s’agrège en bouillie sourde à l’arrière-plan. Les lumières comme des traînées orange et rouges, les palmiers les guirlandes, les néons les lampadaires, les cafés les boutiques, ça passe. Des masses plus ou moins claires, imprécises. L’hôtel où bosse Marion, ménage des chambres et petits déjeuners, son enseigne façon Los Angeles Hotel California, le mal de chien que ça lui fait de l’imaginer coucher avec l’autre connard à chemisette de VRP, le garage où il puait l’huile de moteur il y a encore un an, avant que le patron le vire parce qu’il se défonçait pendant les pauses, la clinique où le petit est né et la morsure de ne plus le voir tous les jours, ça passe. Il accélère et ça passe. La douleur dans les jambes et les poumons, les muscles qui éclatent et le souffle qui manque, l’impression d’être au bord de tomber dans les pommes, ça fait tout passer. »

 

« L’audience » d’Oriane Jeancourt Galignani
à paraître le 21 août aux éditions Albin Michel 

  Rédactrice en chef du magazine Transfuge, Oriane Jeancourt Galignani parle chaque mois avec passion des auteurs qu’elle a rencontrés, des romans qu’elle a aimés. Elle a publié il y a un an un livre sur Sylvia Plath, « Mourir est un art, comme tout le reste », et ne quitte pas l’Amérique avec « L’audience », l’histoire du procès d’une femme, épouse d’un soldat, jugée pour avoir entretenu des relations sexuelles avec quatre des élèves majeurs.

Le début:

« Ils sont douze à être convoqués ce matin. Douze à avoir reçu le papier moutarde qui les a désignés au nom du peuple. Ils n’ont ni le choix ni la liberté de ne pas s’y rendre. C’est inscrit dans la Constitution et aucun d’entre eux n’a jamais froissé une loi. Cinq hommes, sept femmes quittent à l’heure bleue la veille d’une maison et rejoignent le centre-ville de K. La lumière monte le long du portique du tribunal, joue encore entre ses frêles jambes de grès, quand la porte se referme sur ces juges éphémères.

Une heure plus tard, leurs têtes apparaissent dans l’encadrement d’un téléviseur. Elles s’alignent sous les plafonds bas d’une salle en bois, régulières comme les boîtes de corned-beef sur le tapis roulant d’une usine. Samuel les compte une à une, à neuf, il hésite, des chiffres s’amoncellent dans sa mémoire, uniformes et vacillants. Il dévie, revient à la télé. Le reportage passe pour la troisième fois sur la chaîne d’information régionale. Il en récite muettement le commentaire: « Le procès de Deborah Aunus, la professeure de K., s’ouvre aujourd’hui après avoir ému tout le comté… «  Zoom sur un banc à l’avant de la salle, on ausculte une femme serrée dans une chemise glaire et un carré blond. Sa mère. Qu’est-ce qu’elle fait là, dans la télé, entourée de ces inconnus? Sam la déteste un peu de ne pas lui faire signe de l’autre côté du bocal, de ne pas aplatir le nez contre l’écran pour le faire rire. Ou de tracer un dessin sur la vitre, comme le bout de l’index sur le miroir de la salle de bains fait apparaître un bonhomme rigolard, un de ces pantins dont elle a le secret, la tête de travers et les pieds en croix. Là, dans son aquarium, elle ne bouge pas, ne le regarde pas. La lueur de la caméra n’atténue pas la marque mauve sous son œil, gnon de fatigue qu’elle affiche depuis des semaines. C’est une journée spéciale, lui a dit la voisine qui le garde avec ses deux sœurs à la maison. C’est chouette les jours spéciaux ceux où on ne va pas à l’école, où on traîne pour s’habiller, mange des gâteaux au lit. Seulement, ce matin, on dirait un spécial spécialement spécial. Un spécial de tornade ou de nuit sans lune.


« Et rien d’autre » de James Salter
à paraître le 21 août aux éditions de l’Olivier

JAMESSalterQue dire de James Salter, à part que la France a mis trop de temps à le découvrir, mais qu’elle s’est bien rattrapée depuis. On a aimé tous ses livres, mais particulièrememnt « Une vie à brûler », ses mémoires devenues la lecture de chevet d’innombrables fans. On se réjouit donc particulièrement de se plonger dans « Et rien d’autre » (onze ans qu’il n’y avait plus eu de nouveau titre), l’histoire de Philip Bowman, tout juste rentré du Japon à la fin de la deuxième guerre mondiale, et qui découvre le monde de l’édition. Mais il réussit mieux dans son métier que dans sa vie privée, où sa quête de l’amour ressemble à un parcours d’obstacles. 

Le début:

« Toute la nuit, dans le noir, la mer avait défilé. Sous le pont, dans leurs lits métalliques étagés les uns au-dessus des autres par rangées de six, des centaines d’hommes, silencieux, gisant pour la plupart sur le dos, n’avaient toujours pas trouvé le sommeil alors que le jour allait poindre. Les lampes étaient en veilleuse, les moteurs vrombissaient inlassablement, les ventilateurs brassaient l’air humide: quinze cents soldats, chacun avec des armes et un paquetage assez lourds pour le faire couler à pic, comme une enclume jetée dans l’océan, rien qu’une fraction de l’immense armée en route vers Okinawa, la grande île située à la pointe sud du Japon. En vérité, Okinawa, c’était déjà le Japon, l’archipel en faisait partie, une terre étrange et inconnue. La guerre, qui durait depuis trois ans et demi, était entrée dans sa phase terminale. D’ici une demi-heure, les premiers groupes de soldats formeraient la file d’attente du petit-déjeuner, ils mangeraient debout, épaule contre épaule, l’air grave, sans échanger un mot. Le navire fendait doucement les flots, avec un léger ronronnement. L’acier de la coque grinçait. »

  

« Un monde flamboyant » de Siri Husvedt
à paraître le 3 septembre chez Actes Sud
 

SIRIHUSTVEDTCela fait bien longtemps qu’elle s’est émancipée de son statut de femme de (Paul Auster). Depuis « Tout ce que j’aimais », Siri Hustvedt a prouvé qu’elle était une romancière de premier plan, mêlant fiction et philosophie, avec une pincée de sciences pour pimenter le tout. Cela pourrait être indigeste, mais on a simplement l’impression d’être un peu plus intelligent lorsqu’on a terminé ses livres. Le dernier est une sorte de condensé de ses centres d’intérêts et raconte l’histoire (fictive) d’Harriet Burden, longtemps « femme de » elle aussi (son mari était un célébrissime marchand d’art), avant d’être considérée comme une artiste majeure. 

Le début:

« Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques, plaisanteries, ironies et parodies comprises, reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut, derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. » En 2003, j’ai découvert cette phrase provocatrice dans une lettre à la rédaction parue dans un numéro de The Open Eye, une revue interdisciplinaire que je lisais fidèlement depuis plusieurs années. L’auteur de la lettre, Richard Brickman, n’était pas celui de la phrase. Il citait une artiste dont je n’avais encore jamais vu le nom dans la presse: Harriet Burden. Brickman racontait que Burden lui avait écrit longuement à propos d’un projet dont elle souhaitait qu’il assure la révélation au public. Bien qu’elle eût exposé ses œuvres à New York dans lesannées 1970 et 1980, elle avait été déçue par laccueil reçu et s’était totalement retirée du monde de l’art. Dans le courant des années 1990, elle avait entrepris une expérience qu’elle mit cinq ans à mener à son termne. Selon Brickman, Burden fit jouer à trois hommes le rôle de prête-nom pour son propre travail créatif. » 

 

« Charlotte » de David Foenkinos
à paraître le 21 août chez Gallimard

David-Foenkinos-2Cela fait des années que David Foenkinos rêvait d’écrire sur Charlotte Salomon, qu’il était obsédé par cette artiste peintre morte à Auschwitz, à vingt-six ans, alors qu’elle était enceinte. Et pour réaliser ce projet, il a trouvé une forme particulière, des phrase très courtes qui ne dépassent pas une ligne. 

 Le début

« Charlotte a appris a lire son prénom sur une tombe.

Elle n’est donc pas la première Charlotte.

Il y eut d’abord sa tante, la sœur de sa mère.

Les deux sœurs sont très unies, jusqu’à un soir de novembre 1913.

Franziska et Charlotte chantent ensemble, dansent, rient aussi.

Ce n’est jamais extravagant.

Il y a une pudeur dans leur exercice du bonheur.

C’est peut-être lié à la personnalité de leur père.

Un intellectuel rigide, amateur d’art et d’antiquités.

A ses yeux, rien n’a davantage d’intérêt qu’une poussière romaine.

Leur mère est plus douce.

Mais d’une douceur qui confine à la tristesse.

Sa vie a été une succession de drames.

Il sera bien utile de les énoncer plus tard. »

 
 
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