Eve Ensler
traduit par Carole Hanna
10/18
septembre 2014
216 p.  15,90 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 

« Les traumatismes nous mettent des bleus partout, à l’esprit et au corps. »

 

Elle adore Paris, où elle possède un pied à terre sur l’île Saint-Louis. Depuis son cancer, l’Américaine Eve Ensler porte les cheveux courts et paraît beaucoup plus jeune que ses 61 ans. Elle lance, provocatrice: « La chimio, c’est formidable pour la peau. Mieux que tous les liftings! » L’auteure des célébrissimes « Monologues du vagin » donne le ton de son livre (« Dans le corps du monde ») et de notre interview: pas de langue de bois, mais une franchise et une acuité revigorantes. La rencontre, comme son récit, est émaillée d’éclats de rire, et pourtant sa vie fut loin d’être un chemin pavé de roses. Ou plutôt si, mais des roses avec beaucoup d’épines…

Vous souvenez-vous du jour où vous avez appris que vous aviez un cancer ?
A la seconde même, ma vie en a été bouleversée. Mais ce fut pire encore, lorsque quelques jours plus tard, j’ai appris que j’avais des métastases à l’utérus, au colon et au rectum. J’ai ressenti plusieurs choses: de la tristesse parce que je ne voulais pas mourir. Du soulagement également, car pendant toute l’année précédente je sentais que quelque chose n’allait pas. Je n’étais donc pas folle. Et enfin, j’ai réalisé qu’une partie de moi voulait mourir. J’avais été trop blessée par la vie.

Quelles étaient ces blessures ?
Et bien, mon père m’a violée jusqu’à l’âge de dix ans. Puis il m’a battue. Tout le temps. Ma mère, ma sœur et moi vivions dans la terreur. On marchait sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller le géant. Quand j’ai eu 16 ans, je lui ai  dit, « si tu me touches à nouveau », je te tuerai. Et ça a été fini. C’était un homme beau, charmant à l’extérieur, président d’une multinatinale… Personne ne pouvait imaginer ce qui se passait chez lui.

Est-ce que cette enfance a conditionné votre vie et votre engagement ?
Je ne sais pas, mais je me suis toujours sentie solidaire des femmes. Je pense qu’elles sont formidables. Savez-vous qu’une femme sur trois dans le monde sera soit violée, soit battue au cours de sa vie? Partout, dans tous les milieux. C’est une véritable épidémie. Dans ma famille, tout le monde était terrorisé par mon père. Ma mère se taisait, ma sœur disparaissait, et moi je le combattais. J’avais compris que c’était le seul moyen de survivre, sinon il se serait emparé de mon esprit et de ma vie. J’ai compris aussi que personne, absolument personne n’avait de droit sur quelqu’un d’autre.

Etablissez-vous un lien entre ce que vous avez vécu et votre cancer ?
J’ai survécu à mon enfance, et puis ensuite je suis allée au Congo, pour participer à l’expérience de la Cité de la joie, un endroit où les femmes peuvent se retrouver en sécurité, se reconstruire, panser leurs blessures et prendre des forces. Au fil des années, j’ai écouté les histoires de ces femmes et chacune d’entre elles entrait en moi. J’ai commencé à penser que l’humanité était vraiment terrible. Pourquoi vivre dans ce monde-là? Hier soir encore, je recevais le mail d’une activiste en Irak où la situation des femmes est catastrophique.

Mais pensez-vous qu’il y a un lien ?
Oui, je le pense. Les traumatismes nous mettent des bleus partout, à l’esprit, au corps. Ils sont destructeurs, affaiblissent notre système immunitaire, nous enlèvent toute capacité de sentir notre coprs. Les femmes ne se protègent pas, elles sont si généreuses! Elles prennent les ennuis du mari, des enfants, des amis. Et bien je peux vous dire que maintenant c’est terminé: vous gardez vos ennuis pour vous!

Mais vous parliez de ce téléphone d’Irak hier…
La différence aujourd’hui, c’est que lorsque je sens le stress arriver dans mon corps, je le tiens à distance.

A vous lire, on a l’impression que ce cancer fut votre sauveur en quelque sorte. Le croyez-vous vraiment ?
D’abord, on vous enlève une tumeur, ensuite on vous fait de la chimio, de la radiothérapie. Ce sont des traitements très violents, mais ce qui devait partir est parti: la tumeur mais aussi les souffrances que j’ai vécues et celles qu’on m’a racontées. Ensuite, je me suis sentie formidablement bien. Aujourd’hui, je n’ai plus d’amertume ni de rancoeur vis-à-vis de mon enfance par exemple. La chimio a nettoyé le passé. Au début, mon corps réagissait très mal à tous ces traitements et puis un jour, ma thérapeute, qui est devenue une amie, m’a dit: imagine que la chimio ne te combat pas toi, mais le cancer. J’allais à chaque séance en me disant, aujourd’hui on va tuer ceci ou tuer cela!

Vous vous êtes toujours intéressée aux femmes, et vos « Monologues du vagin » restent mémorables. Comment est née cette aventure ?
J’avais déjà écrit de nombreuses pièces. Une mettant en scène Joanne Woodward notamment, avec laquelle nous avions parcouru les Etats-Unis. Paul Newman et elle étaient un peu comme mes parents adoptifs. Ils croyaient en moi et m’ont aidée à me lancer. Mais j’ai toujours écrit des pièces un peu engagées, comme « Dicks in the desert » contre la première guerre d’Irak.

Vous avez le sens des titres !
Les « Monologues » sont arrivés accidentellement dans ma vie. J’effectuais un travail plutôt engagé, et le vagin n’était pas vraiment un sujet pour moi! Je discutais avec une amie qui me parlait de sa ménopause, et me racontait à quel point elle se sentait dévalorisée, moche, qu’elle ne servait plus à rien etc etc. Cela m’a stupéfaite et j’ai commencé à demander autour de moi « que penses-tu de ton vagin? »! Le témoignage d’une femme âgée qui avait vécu une expérience traumatisante dans sa jeunesse et n’avait plus jamais eu de rapport sexuel par la suite, m’a bouleversée, donné envie d’écrire sur ce sujet et, par loyauté envers ces femmes, de jouer la pièce moi-même.

Est-ce que la pièce a tout de suite eu du succès ?
Tout de suite et dix-huit ans plus tard, je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé. On a débuté dans un petit théâtre de cent places à New York, et le bouche à oreille s’est mis en marche. J’ai fait une tournée aux Etats-Unis, puis j’ai été invitée à Londres. Et ensuite retour à Broadway, où j’ai arrêté de l’interpréter moi même pour laisser la place à trois comédiennes. Elle a été jouée à Broadway pendant cinq ans. Et puis elle a tourné dans le monde entier, en Grèce avant Paris!

J’imagine que cela a changé votre vie.
Complètement. D’abord, j’étais pauvre et cela m’a permis de ne plus l’être. Et puis on a créé un V Day (le 14 février) et ce jour-là, cinq dollars de chaque ticket vendu sont reversés à des groupes militants du monde entier. 120 millions de dollars ont été redistribués ainsi. Vous ne pouvez pas imaginer où elle a été jouée. En Inde, dans les bidonvilles, en Palestine, en Arctique, en Chine, aux Philippines avec pour conséquence le vote d’une loi contre les violences faites aux femmes, bientôt en Haïti. Et même, récemment, en Bretagne et… en breton!

Cela m’étonnerait que vous n’ayiez pas de nouveaux projets!
Une nouvelle pièce qui va se jouer en novembre à New York, une comédie politique sur une fille, révolutionnaire radicale, rebelle, et sa mère, une sénatrice du parti libéral. Et puis un film qui raconte la formidable expérience de la Cité de la joie, au Congo.

Propos recueillis par Pascale Frey

« Dans le corps du monde » de Eve Hensler, traduit de l’anglais par Carole Hann (éditions 10-18)

« Les Monologues du vagin » sont épuisés, mais font l’objet d’une nouvelle traduction et ressortiront au printemps prochain aux éditions Denoël

 

 

 

 

 

 

 
 
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