Victor del Arbol
Traduit par Claude Bleton
Babel
actes noirs
février 2015
688 p.  9,90 €
 
 
 
Rencontre avec Victor del Arbol

Mieux vaut lutter pour son fils que pour sauver le monde

Victor del Arbol, ancien policier catalan de 47 ans, était à Paris ces derniers jours pour présenter ce roman déjà sorti dans une dizaine de pays et bientôt traduit en anglais. Rencontre.

« Toutes les les vagues de l’océan » est plus un roman historique qu’un roman noir…
La première moitié du 20e siècle me passionne, c’est une époque où la grande utopie de libération de l’homme se confronte aux limites du Mal. La Guerre civile espagnole était portée par différentes utopies. Elle a finalement débouché sur le premier exode massif en Europe, 500.000 Espagnols contraints de fuir en France en deux semaines… L’idéal politique est parfait sur le papier, tout dépend de qui le met en pratique.

Pourquoi êtes-vous sensible à ce thème ?
Je suis issu d’une famille de gauche, très marquée par la Guerre Civile comme toutes les familles espagnoles. Mais dans la mienne, la politique a toujours été vue comme… un paradis auquel il fallait accéder, comme si elle pouvait nous rendre meilleur. En 1982, les socialistes ont gagné les élections pour la première fois, la société a vécu un grand moment d’euphorie, avant de ressentir un goût amer de trahison quelques années plus tard. La politique ne peut pas tout faire…

Vos personnages sont des loups les uns pour les autres. Pourquoi une telle une noirceur ?
Je veux souligner la contradiction entre la vision de Jean-Jacques Rousseau et celle de Thomas Hobbes, la lutte de l’amour et de la douleur. La douleur est la pulsion la plus vitale, toujours motrice. C’est là qu’intervient notre capacité d’aimer : besoin d’aimer les autres, d’aimer une idée… Mais aucune des deux vision ne l’emporte jamais.

C’est cette souffrance qu’exprime le personnage de Gonzalo ?
Il cherche la vérité et elle fait toujours souffrir. Gonzalo pense être un chien domestique, un bourgeois entravé par le travail, par le mariage, par son beau-père corrompu… Et il croit que son père Elias était libre comme le sont les loups. Mensonges. Ce n’est peut-être pas si mal d’être un chien domestique. C’est une question philosophique que soulèvent toutes les disciplines artistiques : quel prix payer pour la liberté ?

Dans votre livre, les femmes sont souvent lumineuses…
Elles se trahissent moins, ne se laissent pas tromper par l’Histoire. Mais elles sont soumises à une autre forme de corruption : l’amour aveugle, l’amour comme raison d’être. Les hommes semblent décider. En fait, les femmes décident de la stratégie à adopter pour survivre… Mieux vaut lutter pour son fils que pour sauver le monde. Elles sont les véritables héros. Leur sensibilité rend le monde meilleur. Elles sont le centre de mon univers créatif. Comment imaginer un monde sans femmes ?

Elles ne font pas la révolution ?
Elles sont plus révolutionnaires que les hommes, mais dans le concret. Dans ce roman, les hommes se laissent transporter par de grands idéaux, imposent aux femmes des sacrifices qu’elles ne sont pas disposées à concéder. Elias, le père de Gonzalo, prétend aimer la vie mais est prêt à donner la sienne pour une idée utopique de la vie. Sans sa femme Esperanza, qui change de vie pour lui, il deviendrait un monstre.

L’utopie politique renaît-elle aujourd’hui en Espagne avec le mouvement Podemos ?
Je suis un optimisme bien informé, j’observe cette évolution avec espoir et pragmatisme. Je vois bien ses défauts, mais ce mouvement a de bon qu’il a cassé le bipartisme. Il laisse penser qu’il y a une autre voix. La crise nous a fait devenir adultes. La liberté, le droit au travail, à la santé, à l’éducation, ne sont pas des cadeaux, il faut lutter pour les préserver. Je ne suis pas non plus utopiste, Podemos ne va pas bâtir le paradis sur Terre.

Qu’avez-vous retenu de vos années dans la police ?
Si l’on veut transformer la réalité, on doit la connaître. On peut être optimiste, mais on doit être réaliste, sinon cela fait mal. Voilà ce que cela m’a enseigné. Et aussi des limites : la peur, l’insécurité, la frontière entre la loi et la justice… Je pensais y passer quelques années pour le salaire et en partir, mais cela m’a plu, j’y suis resté vingt ans… Brigade des mineurs, femmes battues, police judiciaire, protection rapprochée…

Pourquoi être-vous venu au roman noir ?
Je n’ai pris conscience du genre de mes romans qu’en étant publié en France chez Actes noir et en remportant le prix du polar. Je suis à l’aise avec ça, mais je ne crois pas aux barrières entre littérature blanche ou noire. Ce qui compte, c’est de pouvoir traiter de la contradiction humaine. En ce sens, le roman noir est l’héritier du roman existentialiste. Et ce qui compte, c’est d’écrire une bonne histoire, une histoire que l’on peut lire et comprendre aussi bien en Europe ou en Chine.

Vous travaillez à votre prochain livre ?
Je prends mon temps. Celui-là m’a pris beaucoup de force, de réflexion. Impossible d’en sortir indemne. Paradoxalement, alors que j’étais d’un naturel sceptique, il a fait de moi quelqu’un de plus humain, qui aime davantage son prochain. J’ai rencontré des gens qui avaient été internés en camp de concentration sans perdre le goût de vivre, cela a été pour moi une leçon de vie. Mais j’ai souffert. Dans mes recherches initiales, écouter certains récits a été éprouvant. Lorsque je me retrouvais seul pour écrire, je devais me transposer dans ces situations, croire que ce que tout était réél. Et là, on se sent tout nu, on ressent la douleur que l’on décrit. J’ai cru que je n’irais pas au bout.

Lire notre critique du livre ici

 
 
partagez
partage par email