Pierre Bost
Gallimard
imaginaire
février 2005
112 p.  6,90 €
ebook avec DRM 6,99 €
 
 
 

L’Adieu à La Hune

La Hune illustration
illustration Brigitte Lannaud Levy

Le 15 juin prochain, La Hune va fermer ses portes. C’est définitif et c’est à pleurer. Cette librairie, véritable référence pour les intellectuels et les artistes était la propriété de Flammarion depuis 1976. Elle appartient désormais à Madrigall, la holding du groupe Gallimard qui a racheté Flammarion en 2012 et qui va céder le fonds de commerce et le nom. La librairie va devenir une boutique de reproductions photographiques à haut débit et à forte rentabilité de la chaîne YelloKorner.
Rencontrer Miguel Dupont, qui a consacré 25 ans de sa vie de libraire passionné à La Hune, ne pouvait être qu’un moment riche en émotion. Et cela l’a été. Remontons avec lui, le fil d’un temps qui sous peu sera à jamais perdu. Et partageons ensemble un certain esprit qui a toujours animé La Hune pour la défense du livre…
Depuis sa fondation, en 1949, par des intellectuels résistants, ce symbole culturel et artistique, emblématique de Saint Germain–des-Prés était la vitrine littéraire de l’édition. Les habitués s’appelaient Antonin Artaud, André Breton, Henri Michaux, Jean Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Albert Camus, Françoise Sagan, Marguerite Duras et bien d’autres. Aujourd’hui, alors que les nuages noirs s’accumulent dans le ciel de la Hune, l’un de ses indéfectibles soutiens est Frédéric Beigbeder qui n’a pas hésité à monter au front et s’exprimer pour tenter de sauver cette institution de la liquidation.

Dès sa création, La Hune a été confrontée à de nombreuses difficultés. À chaque fois, elle est parvenue à les surmonter. Parmi les plus brutales, la disparition en 1990 de son libraire charismatique Georges Dupré qui insufflait de toute son âme de lecteur avisé, l’esprit d’intelligence et de pertinence propre à ce lieu. Puis la mort en 2010 de son fondateur, Bernard Gheerbrant. Libraire-galeriste, il se donnait pour vocation d’être une vigie du monde littéraire « qui domine le navire, y déchiffre les courants, y perce les brumes ». En mai 2012, c’est l’abandon de l’adresse historique du 170 boulevard Saint-Germain au bénéfice d’une marque de vêtements de luxe qui précipite la chute. La sociologue marxiste Ruth Glass a inventé en 1964 un néologisme pour parler de ce phénomène, pour ne pas dire cette gangrène, qui impacte les plus belles villes d’Europe: la gentrification. Un mot presque grossier à l’oreille qui qualifie bien cette barbarie urbaine qui déshumanise la cité à la faveur de la marchandisation devenue reine. Et bien cette gentrification aura eu raison de ce grand mythe littéraire qu’est La Hune. Elle est aujourd’hui condamnée à fermer et c’est hélas sans espoir, en dépit de toute l’énergie de l’actuel directeur Olivier Place et de son équipe. Ils se sont battus avec courage et détermination jusqu’au bout.  

Miguel Dupont en professionnel exigeant et bien que très inquiet pour l’avenir, nous livre avec l’enthousiasme qui le caractérise, les derniers coups de cœur qu’il défend au nom de La Hune.

 Le livre de l’an passé qui vous a particulièrement marqué et que vous continuez à défendre
« Jacob, Jacob » de Valérie Zenatti  (l’Olivier). Un roman très attachant, ample et généreux. Un auteur qui vous emporte du simple mouvement d’une phrase comme un cinéaste le fait d’un travelling. Elle crée ce que l’on pourrait appeler la « phrase panorama » pour nous plonger au cœur de la ville de Constantine et suivre son personnage Jacob d’un souffle à travers la ville. Et puis il y a aussi la figure inoubliable d’une mère à la recherche de son fils engagé sur le front à qui elle veut apporter des vivres sans y parvenir. Une écriture qui évolue au fil du récit pour se calquer petit à petit sur le rythme et la musicalité des textes sacrés.

Le livre que vous auriez couronné d’un prix l’automne dernier
« Le triangle d’hiver » de Julia Deck (Minuit). Une femme sans emploi qui se fait passer pour un écrivain en s’incarnant dans le personnage d’un film d’Eric Rohmer. Elle séduit un homme et se retrouve confrontée à une rivale. Ce qui frappe tout d’abord, c’est la géométrie euclidienne du livre :  entre le titre, le récit autour d’un triangle amoureux et une géographie elle-même triangulaire entre Saint Nazaire, Marseille et Paris. Une réflexion en abîme sur l’écriture et l’imposture où la géographie devient géométrie

Le livre que vous défendez depuis toujours avec ferveur
« Monsieur Ladmiral va bientôt mourir » de Pierre Bost  (L’imaginaire Gallimard). Contrairement à ce qu’annonce le titre, ce n’est pas un livre triste, mais intimiste et tendre. Sorti en 1945, ce roman a été adapté en 1980 au cinéma par Bertrand Tavernier sous le titre « Un dimanche à la campagne ». Le qualificatif le plus juste pour ce texte est qu’il est de bout en bout délicieux.  Tout est comme suspendu autour d’un drame familial possible qui n’advient pas. On reste dans la légèreté du quotidien, une atmosphère à la Tchekov servie par une écriture d’une rare élégance. Écoutez la musicalité de cet extrait : « Elle était heureuse, certainement. Un peu lentement, mais avec application et placidité ».

Votre livre coup de cœur de ce printemps
« Histoires assassines » de l’auteur belge Bernard Quiriny . (Rivages) . Vingt nouvelles percutantes. Avec une unité de ton à la saveur acide, jouant de récurrences formelles et de personnages que l’on retrouve d’une histoire à l’autre, cet auteur talentueux s’abreuve à la source de deux inspirations : le fantastique et le fantasque. Dans le premier cas, il imagine par exemple un homme qui perd ses os comme on perd ses cheveux. Et dans l’autre comment en partant d’une hypothèse aberrante on peut construire une histoire cohérente: être un critique littéraire et assassiner réellement un auteur par jour pendant un mois. Ou encore, avoir les yeux derrière la tête ou bleuir quand on fait l’amour. Il y a du Henry Michaux, du Marcel Aymé ou même du Italo Calvino dans cet auteur aussi inspiré que prometteur.

Quelques brèves de librairie. On ne boude pas notre plaisir et en recueillons trois.
À La Hune nous pouvons nous flatter de détenir le plus grand manuscrit de Patrick Modiano. En fait, deux jours avant qu’il soit nobélisé, le hasard ou l’inspiration a voulu qu’on lui rende hommage en vitrine à travers une immense signature qu’il nous a faite sur un panneau. Nous avons donc le plus grand manuscrit de notre fierté littéraire nationale.

Quand elle sortait un livre, Marguerite Duras qui habitait tout à côté, rue Saint-Benoît, avait l’habitude de téléphoner presque tous les jours à la librairie, toujours au même libraire, pour connaître ses ventes. Comme elle ne voulait parler exclusivement qu’à lui, si elle tombait sur un autre libraire, elle raccrochait au nez sans dire un mot. Nous savions donc qu’à chaque sortie d’un nouveau roman de Duras nous devions nous préparer à une série d’appels raccrochés et que c’était elle au bout de la ligne.

Allez, une autre petite anecdote avant la fin. Celle-ci m’est toute personnelle.
En lisant « Sagan 1954 » de Anne Berest (Stock), je découvre par hasard et à ma plus grande surprise un personnage de libraire qui étrangement me ressemble. Et tout à coup je me retrouve totalement dans la scène. C’est bien moi dans les pages 96, 97 et 98. J’avais raconté à l’auteur sans la reconnaître et sans savoir qu’elle écrivait un livre sur « l’adorable petit monstre » une anecdote. Ayant le même débit de parole atypique et identifiable entre tous que celui de Françoise Sagan, lorsque cette dernière venait à la librairie, nous faisions tous deux des concours de qui parlait le plus vite. Et, bien évidemment, Sagan gagnait toujours!

Propos recueillis par Brigitte Lannaud Lévy
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75006 Paris
01.45.48.35.85

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