Dennis Lehane

b i e n t  ^ o t 

« Ce monde disparu »
de Dennis Lehane paraîtra chez Rivages le 28 octobre 

Les fans de « Mystic River » ou de « Shutter island » devront patienter encore un peu pour découvrir le nouveau roman du talenteux Dennis Lehane. Il se passe en 1943, au cœur de la mafia. Alors que la guerre déchire le monde, les parrains sont en pleine forme et plus florissants que jamais. Mais Joe Coughlin qui s’est officiellement retiré des affaires, voit sa vie menacée. Il plonge dans son passé pour essayer de trouver qui lui en veut à ce point…

 Le début :

« Décembre 1942

Avant d’être décimés par leur petite guerre, ils se rassemblèrent pour soutenir la grande. Un an après Pearl Habor, ils se retrouvèrent tous dans la salle de bal Versailles du Palace Hotel, dans Bayshore Drive, à Tampa, afin de lever des fonds pour les troupes stationnées en Europe. Ce fut une réception raffinée, en smoking et nœud papillon, par une nuit douce et sans nuages.

Six mois plus tard, par une soirée brumeuse au début du mois de mai, l’un des chroniqueurs judiciaires du Tampa Tribune tomberait sur des photographies de l’événement. Il serait alors frappé par le nombre de personnes mentionnées récemment dans la presse locale pour avoir tué, ou été tuées, qui avaient assisté à la collecte de fond.

Il penserait tenir un sujet ; son rédacteur en chef ne serait pas d’accord. « Mais regardez, bon sang ! dirait le journaliste. Regardez ! Là, au bar, c’est Dion Bartolo avec Rico DiGiacomo. Ici, je suis presque sûr que le petit maigrichon coiffé d’un feutre, c’est Meyer Lansky lui-même. Tenez, le type qui parle à la femme enceinte ? Il a fini à la morgue en mars dernier. Et là, c’est le maire et son épouse en grande conversation avec Joe Coughlin. Et sur celle-là, encore Joe Coughlin, en train d’échanger une poignée de main avec ce gangster nègre, Montooth Dix. Boston Joe, qui a toujours fui l’objectif, s’est fait prendre en photo deux fois pendant la fête… ! Et ce gars, qui fume une cigarette près de la dame en blanc ? Il est mort. Pareil pour celui-ci. Quant au type sur la piste de danse, en veste de smoking blanche, il est dans un fauteuil roulant aujourd’hui. »

Et de conclure : « Ils étaient tous réunis ce soir-là, patron. »

Le rédacteur en chef répliquerait que, sous ses allures de ville d’une certaine importance, Tampa n’était guère plus qu’un gros village. Tout le monde s’y croisait tout le temps. La réception avait eu pour but de soutenir l’effet de guerre ; à ce titre, elle comptait parmi les causes de rigueur pour les riches oisifs, de celles qu’on se devait de soutenir quand on était quelqu’un. Il ferait remarquer à son jeune reporter exalté que bien d’autres invités à cette soirée – deux chanteurs célèbres, un joueur de base-ball, trois comédiens prêtant leur voix aux feuilletons radiophoniques les plus populaires de la région, le président de la First Florida Bank, le PDG de Gramercy Pewter et même le directeur de leur journal, P. Edson Haffe – étaient totalement étrangers au bain de sang qui, en mars, avait entaché la réputation de Tampa.

Le journaliste insisterait encore un peu, pour s’apercevoir que son chef était inflexible sur la question. Alors, il finirait par reprendre ses recherces sur les rumeurs qui circulaient au sujet d’espions allemands infiltrés sur les docks de Port Tampa. Un mois plus tard, il serait appelé sous les drapeaux. Les clichés resteraient dans la morgue à photos du Tampa Tribune longtemps après que tous ceux qui y figuraient seraient passés de vie à trépas.

Le reporter, qui mourrait deux ans plus tard sur la plage d’Anzio, n’aurait aucun moyen de savoir que le rédacteur en chef, appelé à lui survivre encore trente ans avant de succomber à une crise cardiaque, avait reçu l’ordre de ne plus rien publier sur la famille du crime dirigée par Dion Bartolo, ni sur Joseph Coughlin, ni sur le maire de Tampa, un jeune homme tout à fait honorable, issu d’une famille tout à fait honorable. L’image de la ville, lui avait-on dit, n’avait déjà été que trop ternie. »

 
 
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