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LéonWerth 33 jours  de Léon Werth
paraîtra le 15 octobre chez Viviane Hamy

Léon Werth (1878-1955) est le dédicataire du « Petit Prince » de Saint-Exupéry. Il fut aussi écrivain, journaliste, essayiste et tous ses livres sont édités ou réédités chez Viviane Hamy depuis 1990.
Fin 1940, Saint-Ex vient lui rendre visite en avion.  Werth reste caché dans sa maison de Saint-Amour, dans le Jura. Il confie à son ami le journal de son exode.
L’aviateur emporte le manuscrit aux Etats-Unis, en écrit une préface et veut le faire publier chez son éditeur américain, mais cette publication ne verra jamais le jour. Voici aujourd’hui ces deux textes, la préface et le récit, enfin réunis. Ce dernier se passe en juin 1940, Léon Werth quitte Paris et va mettre 33 jours pour rejoindre sa maison du Jura…

Le début :
« Le 10 juin, à onze heure du matin, je rencontre Tr… avenue des Champs-Elysées. Nous décidons d’aller jusqu’au Continental, « pour savoir quelque chose ». Au milieu de l’avenue, un ouvrier, avec un pic pneumatique, arrache quelques pavés. Réparation de voirie ou défense contre les chars ? Cependant un jet d’eau arroseur répand ses perles sur le gazon d’une pelouse. Ce jet d’eau nous inspire des pensées puériles, il nous donne confiance : « Si c’était grave, on ne penserait pas à arroser le gazon… »
« A Dieu vat… », lui dis-je en le quittant. « En temps de guerre, me dit-il, Dieu existe… » Ce n’est point un acte de foi. Il veut dire que ni lui ni moi n’avons de prise sur l’événement que l’histoire se fait sans nous.

La rue d’Assas, ma rue, est vide. Les gens à auto quotidienne, ceux qui laissent leur voiture au ras du trottoir, pendant qu’ils déjeunent, sont partis depuis longtemps. Je ne suis pas pressé de partir. Les plus sages avis, les plus compétents n’ont pas entraîné ma conviction. Il ne s’agit pas de raison. Ma certitude et ma sécurité sont au fond de moi-même dans une région que n’atteignent ni le calcul stratégique ni la raison. « Paris, c’est Paris, et il n’est pas possible que les Allemands y entrent. »
Cependant A…, dans la nuit, m’a donné l’ordre amical, l’ordre fraternel de mettre soixante kilomètres entre les Allemands et nous. Je suis décidé à obéir, mais c’est presque par gentillesse. Je pense que son amitié est anxieuse, comme serait la mienne en pareil cas, qu’il est au plein du risque et ne craint que pour nous.

Comme chaque année, nous prenons la route pour Saint-Amour, qui est notre point fixe entre Jura, Bresse et Basse-Bourgogne. Nous partons le 11 juin à neuf heures du matin. Nous pensons sans nous presser, arriver vers cinq heures de l’après-midi. Etrange départ cependant, Paris est recouvert d’un entonnoir de suie. Je n’ai jamais su ce qu’était cette nuée noire. Fumée des réservoirs d’essence de Rouen ? Moyen de guerre imaginé par nous, par les Allemands ?

Je laisse la guerre derrière moi. Je n’y mets pas d’hypocrisie. Je me donnne une permission de détente. Depuis septembre de l’autre année, j’ai tenté de ne pas mentir et de ne pas me mentir. J’ai accepté le rôle de Don Diègue. Et je crois qu’il n’y a plus de civilisation, pour des siècles, si le soldat, comme l’a dit le général Weygand, ne s’accroche pas au sol. Cette semaine même, j’ai tenté de définir cet accrochage, de me mettre dans la peau du soldat qui s’accroche. J’ai souffert de ce consentement à l’héroïsme. Cette souffrance seule m’a consolé et rassuré.

Porte d’Italie, Villejuif, Thiais. La circulation est comme en semaine. Bientôt, la route s’encombre, comme un dimanche soir. Je m’arrête devant un poste d’essance. Cette femme qui tient le tuyau à bras levés, j’ai aussitôt le sentiment qu’il y a entre elle et moi autre chose que le trafic d’un carburant. Elle m’attend. Immobile, elle tient le tuyau plus haut que sa tête, elle ne fait pas un pas vers le réservoir de la voiture. Et ses yeux cherchent les miens. Et elle me dit « La Russie a déclaré la guerre à l’Allemagne… » »

 

 
 
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