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La déposition de Pascale Robert-Diard
paraîtra le 20 janvier chez L’Iconolaste

Souvent, les procès, qu’ils soient médiatiques ou confidentiels, nous laissent penser que la vie dépasse de loin la fiction. L’affaire que nous raconte aujourd’hui la chroniqueuse judiciaire Pascale Robert-Diard, est exemplaire : une jeune héritière, Agnès Le Roux, mystérieusement disparue en 1977 ; un suspect, son amant, le sulfureux Maurice Agnelet qui ne cesse de nier ; procès, appel, nouveau procès, les rebondissements se succèdent au fil des décennies jusqu’au coup de théâtre final, la déposition de Guillaume Agnelet…

En voici le début:
« Ce lundi 7 avril 2014, dans le TGV Paris-Rennes de 7h09, arrivée 9h12, j’étais heureuse comme un lundi d’assises. La veille, j’avais revu 1974, une partie de campagne, le film de Raymond Depardon consacré à la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing. Je ne me lassais pas de l’image du candidat serré à l’arrière d’une voiture, domptant au peigne son unique mèche de cheveux qu’une brise maligne faisait faseyer. Autour de lui, la France était jeune, les garçons portaient des vestes cintrées et les seins nus pointaient sous le tee-shirt des filles. Elles ressemblaient toutes à Agnès Le Roux.

La jeune femme a disparu à l’automne 1977. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Au palais de justice de Rennes, on jugeait un vieil homme au teint cireux, au visage mangé par une épaisse barbe blanche, qui était accusé de l’avoir assassinée. J’attendais déjà le moment où, après avoir franchi la porte de la salle d’audience, je laisserais dehors les battements du monde pour ne plus m’intéresser qu’à ce qui se passait là, dans l’espace à la fois étroit et immense du prétoire.

Le procès de Maurice Agnelet entrait dans sa dernière semaine. Les bancs de la presse, sur lesquels nous nous serions encore au début, s’étaient dégarnis. Nous n’étions plus qu’une poignée à nous passionner encore pour cette affaire et son atmosphère singulière des bords de la Méditerranée, pour la personnalité déroutante d’un accusé de 76 ans qui faisait face pour la troisième fois à une cour et des jurés, et pour le mystère de la disparition de sa maîtresse, dont la voix suppliante enregistrée sur un vieux magnétophone à bande – on percevait le « clac, pschitt » de la touche que l’on enfonce avec l’index – s’élevait dans la cour d’assises. Une voix d’époque, comme on le dirait de meubles, avec décor pattes d’éléphant, écharpes en tricot, khôl sur les yeux, Berlioz sur les billets de dix francs, Racine sur les cinquante et Corneille sur les cent. »

 
 
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