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Regarder le « 2 minutes » consacré par Pascale Frey à cet ouvrage

Il est avantageux d’avoir où aller 
de Emmanuel Carrère
paraîtra le 11 février chez P.O.L

Ce n’est pas un roman, mais un recueil de reportages aussi variés qu’un voyage sur les traces de Dracula en Roumanie après la chute de Ceausescu ou un plongeon dans le Forum de Davos. Le tout entrecoupé de récits de procès, de projets de films et d’interviews désastreux !

Voici le début du premier texte: 

« Trois faits divers » :

« Les 21 et 22 novembre derniers, un garçon de vingt et un ans, Franck B., comparaissait devant la cour d’assises de Melun pour avoir tenté de tuer Hélène R., sa mère naturelle. Voici leur histoire.

Vingt ans plus tôt, Hélène R. n’était pas encore « mère naturelle », seulement fille-mère paniquée par ce qui lui arrivait. Elle avait accouché sans oser en parler à personne, perdu sa place de bonne à tout faire et la chambre qui allait avec. Elle traînait de foyer en foyer avec son petit garçon, puis son petit garçon et son gros ventre, puis ses deux petits garçons car, la répétition étant le propre du malheur, Alexandre était né deux ans après Franck et de père aussi inconnu que lui. Murée dans le silence, la peur et l’habitude des rebuffades, elle ne savait pas à qui s’adresser pour obtenir de l’aide, ni quelle sorte d’aide au juste elle désirait. La DASS, à la porte de laquelle on se retrouve en pareil cas, ne savait pas non plus s’il valait mieux l’aider à garder ses enfants ou à s’en décharger.

Sans doute auraient-ils moins souffert d’être une fois pour toutes abandonnées plutôt que ballottés de nourrices négligentes en placements provisoires, mais leur mère ne pouvait se résoudre à la séparation définitive. Elle hésitait, revenait les chercher juste avant la date couperet, en sorte que l’abandon, finalement consommé en 1974, s’est étalé sur cinq ans. Elle dit aujourd’hui avoir signé le papier fatal sans comprendre ce qu’elle faisait. Elle dit aussi que, même après l’avoir signé, elle espérait revoir ses enfants, qu’elle a fait une démarche pour cela auprès de la DASS. Mais cette fois il était trop tard : on les avait adoptés.

Il ne restait à Hélène qu’à pleurer toutes les nuits, à se taire comme toujours elle s’était tue, et pour se consoler, pour se faire plus de mal aussi, à imaginer que ses petits garçons, quelque part en France, vivaient chez des gens bien qui les aimaient et qu’ils aimaient.

En quoi elle ne se trompait pas. Les B., qui avaient adopté ensemble Franck et Alexandre, rebaptisé Alain parce que contrairement à son frère il était assez petit pour ne pas se rappeler son prénom, les B. étaient sans aucun doute des gens bien. »

 

 
 
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