b i e n t ^o t

 

Un homme à histoires
de Patrick Rotman
paraîtra le 3 mars au Seuil

Milieu des années cinquante… François Mitterrand n’a pas quarante ans, mais déjà il ambitionne les sommets de l’Etat. Mille histoires se tissent autour de lui, qui se trouve au cœur de tous les scandales défrayant la chronique. Vingt ans plus tard, un homme qui l’a bien connu raconte ces folles années qui précédèrent le retour de De Gaulle au pouvoir. Le vrai roman d’une époque où se croisent des personnages bien réels…

En voici le début

 

« L’horloge au mur, une grosse Lip, indiquait 17 heures. Les aiguilles tournaient plus vite que les phrases dans ma tête. Je tirai une bouffée de ma pipe tout en raturant un mot dans l’article dont j’étais en train d’achever le relecture. Je le remplaçai par un autre qui sonnait mieux à mes oreilles. La fumée odorante du tabac de marque Dunhill, mon arôme préféré, envahissait le bureau si étroit qu’on n’avait pu y caser qu’une table et une chaise.

J’étais le rédacteur en chef de L’Express, mais ne me formalisais pas de travailler dans un lieu aussi confiné. Tout le monde au journal était logé à la même enseigne. Lorsque j’étais entré dans les locaux pour la première fois, au deuxième étage du 37, avenue des Champs-Elysées, j’avais été frappé par l’exiguïté des lieux. Trois pièces prêtées par la maison mère, le journal Les Echos, dont L’Express n’était que le supplément du samedi. Dans un grand espace sans fenêtres, une table accueillait la salle de rédaction et les dactylos. Une petite pièce avait été dévolue aux deux directeurs, qui, assis face à face, auraient eu tout loisir de se dévorer des yeux s’ils n’étaient occupés à croquer le Tout-Paris à belles dents. Enfin, une sorte de cagibi avait été attribuée à votre serviteur.

Au début des années cinquante, je travaillais à l’Agence France Presse, où j’avais débuté en 1945, d’abord comme secrétaire de rédaction, puis éditorialiste et adjoint du directeur politique. Pendant des années, j’ai suivi, jour après jour, les affaires du pays, moyen imparable de se faire un carnet d’adresses exceptionnel dont chacun sait qu’il est, bien avant le stylo, la première arme du journaliste. La trentaine entaillée, je chevauchais cette lisière où les rêves de jeunesse s’estompent dans une brume nostalgique. Je m’ennuyais un peu à user mes souliers entre la Chambre des députés et les couloirs de Matignon où je récoltais des tuyaux que je notais sur un petit carnet noir, chevillé à ma main comme ma bague, un camée mauve du plus bel effet. Dans cette période où je m’interrogeais sur l’impulsion nouvelle à donner à ma vie professionnelle, Edgar Faure, éphémère président du Conseil, me proposa de travailler près de lui. C’était en janvier 1952. « Chez Edgar », je plongeais dans la marmite politique dont, jusqu’alors, je me contentais de humer les fumets et de dévoiler quelques recettes. J’y nouais des relations presque amicales avec François Mitterrand qui était ministre d’Etat sans attribution particulière, portefeuille qui lui laissait du temps libre. Lorsque ses pas de promeneur nonchalant le menaient jusqu’à Matignon, il ne manquait pas de venir dans mon petit bureau échanger quelque mots sur l’air du temps et la noria ministérielle qui n’en finissait pas de tourner les têtes. »

 

 
 
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