b i e n t ^o t

 

Les enfants du Cap
de Michele Rowe
paraîtra chez Albin Michel le 3 mars

 

Il y a un monde entre le township d’Ocean View et la plage de Noordhoek, écrin de beauté préservée dans la banlieue du Cap, sur laquelle le cadavre d’un homme est retrouvé un matin. De la même façon, tout sépare Marge Labuschagne, l’ancienne psychologue criminelle qui a découvert le corps, de l’inspectrice farouchement indépendante Persy Jonas. Et pourtant leurs destins sont liés…

En voici le début

Vingt ans plus tôt…

« Attendez-moi ! »

La voix du gamin, fluette mais sonore, aussi perçante que celle d’un oiseau, se rapprochait. Ils s’arrêtèrent. Il vit qu’elle avait l’air furieuse, comme à chaque fois qu’il les suivait, qu’il essayait de pénétrer dans leur monde secret.

« Il nous suit ! »

Elle rebroussa chemin.

« Où est-ce que tu vas ? » lança-t-il, car il ne voulait pas se retrouver seul dans l’obscurité, avec les arbres qui se refermaient sur lui.

Elle cria par-dessus son épaule : « Continue, je te rattraperai ! »

Elle disparut. Il attendit deux minutes avant de se remettre en route, seul. Il les entendit chuchoter, puis elle cria d’une voix qui résonna à travers les bois :  « Voetsêk ! » Va-t’en ! » Il y eut un silence, ensuite un hurlement indigné, suivi d’un gémissememnt.

Elle ressurgit d’entre les arbres, au pas de course, et le dépassa en vociférant : « Viens, vite ! »

Il s’élança derrière elle, le regard fixé sur ses fines jambes brunes qui disparaissaient par intermittence. Derrière eux, le hurlement d’abandon et de colère faiblit. Il éprouva un brusque remords, mais très vite, les cris s’évanouirent dans la forêt et il n’entendit plus que le bruit rauque de sa propre respiration alors qu’il luttait pour la rattraper. Il était plus grand, mais c’était elle la plus rapide pour tout.

Elle ralentit un peu, et il vint se placer à côté d’elle. Pas besoin de parler. Ça suffisait d’être avec elle, loin de son père, libre d’errer dans la forêt. Il avait peur ici, quelque fois, mais il n’était pas question qu’il le lui dise. Il ne voulait pas prendre son coude pointu dans les côtes, entendre sa voix moqueuse : « De quoi est-ce que tu as peur ? Hein ? »

Il ne voulait pas qu’elle sache qu’il avait peur des arbres noirs aux feulles coriaces et luisantes, de la montagne qui se dressait comme une muraille au-dessus d’eux, du silence anormal qui réglait dans les milkwoods, où leurs pas ne faisaient aucun bruit. Ça faisait longtemps qu’il avait appris à cacher sa peur, car il savait que son père le rouerait de coups au premier signe qu’il laisserait paraître. Elle, elle ne craignait rien : elle n’avait jamais tremblé avant une raclée, n’avait jamais senti la force de la fureur et du désespoir d’un autre. Elle ne voyait que ce qu’il y avait de léger et de lumineux dans le monde.

Ils sortirent du tunnel d’arbres, contournant la carrière où la grosse machine se reposait, immobile et silencieuse. Ils passèrent sans se faire remarquer des ouvriers qui déjeunaient sous un arbre, et dont leur parvenaient les brusques éclats de rires gutturaux

 

 
 
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