b i e n t ^o t

 

Dispersez-vous, ralliez-vous !
de Philippe Djian
paraîtra chez Gallimard le 3 mars

 

 

Tout commence alors que Myriam est encore adolescente. Extrêmement introvertie, elle vit chez son père qui l’a élevée seul. La mort de leur voisin fait débarquer dans le quartier un homme d’une quarantaine d’années qui, très vite, devient son premier amant. Ce roman raconte une vie hors des codes…

En voici le début

Nos voisins les plus proches étaient des vieux. Je ne m’y intéressais pas beaucoup. Je jetais rarement un coup d’œil dans leur jardin quand je passais, je les saluais à peine s’ils étaient dehors à inspecteur leurs fleurs ou leur gazon ou occupés à lire dans leurs chaises longues en buvant du thé glacé. Je tournais la tête vers les bois, je regardais ailleurs. Mon père me demandait juste d’être polie avec eux.

J’étais polie. Je leur avais tendu la main lors des présentations. La femme m’avait embrassée. Je pense qu’elle avait une bonnes oixantaine d’années. Mon frère, Nathan, avait haussé les épaules. Elle est baisable, non, m’avait-il soufflé.

Bien après, j’ai repensé à ses paroles en la voyant nue sur le tapis de sa chambre, la langue violette. C’était la première fois que je me trouvais en présence d’une femme épilée. Il faisait nuit. J’ai entendu mon père pousser un juron dans une autre pièce.

Je me suis penchée sur elle pour tâter sa cuisse quand mon père est venu me chercher. Nos regards se sont croisés. Ma mère avait plié bagages depuis longtemps.

Nous sommes sortis. Mon père s’est laissé choir dans un fauteuil de la véranda. Sans dire un mot. Son père s’était suicidé lui aussi.

Lorsque nous sommes retournés nous coucher, le jour se levait à peine, l’horizon pâlissait. Il faisait encore bon pour une fin d’automne. Un policier nous avait interrogés, avait pris quelques notes en bâillant tandis que d’autres s’affairaient à l’intérieur, me souriaient, ouvraient des placards, soulevaient des coussins – mais tout ça ne perturbait guère le silence aux alentours, les bois noirs de l’autre côté de la route.

Est-ce que ça va, m’a demandé mon père.

Je n’ai pas bien compris sa question, sur le coup, car je ne voyais pas pourquoi ça n’irait pas. Je n’éprouvais rien de particulier pour ces gens.

J’ai acquiescé avec un vague mouvement d’épaules.

Il pensait que je tenais de ma mère cette froideur, ce cœur dur. Une femme qui avait plaqué son mari et ses enfants sans hésiter.

Au moins, tu vois ce que l’on récolte, a-t-il soupiré en regagnant sa chambre.

Je ne savais pas très bien pourquoi elle nous avait plaqués, j’étais encore une enfant à l’époque, je ne savais pas si elle nous avait oubliés, mais lui ne l’avait pas oubliée. Il me semblait qu’elle n’avait pas quitté son esprit un seul instant durant toutes ces années. Une sorte de rumination sans fin, profondément douloureuse.

Comme agent immobilier, mon père avait d’assez bons réflexes, il n’a pas attendu. Je ne lui en voulais pas de se servir de moi. J’avais fini par m’habituer aux enterrements, à la main que mon père posait sur mon épaule au moment de présenter nos condoléances à de parfaits inconnus. J’avais fini par m’habituer à ces familles en larmes, au deuil, à le vois distribuer ses cartes de visite en compatissant à leur malheur – il me tenait contre lui, l’image même du brave type, du bon père de famille prêt à se rendre utile. »

 
 
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