Cécilia Dutter
Cerf
litterature
mars 2016
207 p.  19 €
 
 
 

« Flannery O’Connor représente le meilleur de la littérature du Sud »

Elle aimait Dieu et… les poules.
Dans un essai littéraire émouvant et intimiste, Cecilia Dutter fait revivre la grande romancière et nouvelliste  américaine Flannery O’Connor à la plume caustique et à la vie tragique…

Pourquoi ce choix  d’un auteur  somme toute assez peu connu en France ?
Il est le fruit d’une rencontre d’adolescente. Mon père  avait une admiration pour cet auteur et m’a offert ses nouvelles à la fois truculentes, violentes, cruelles et empreintes  d’une profonde spiritualité. Je ne suis pas certaine d’avoir compris toute la densité de cette œuvre à l’époque, mais j’ai cheminé avec elle et grandi à son contact. Il y a trois ans, je suis partie sur ses traces  en Géorgie, j’ai parcouru ce Vieux Sud qu’elle décrit dans sa beauté et son âpreté. J’ai visité sa maison d’enfance à Savannah, puis sa ferme d’Andalusia, refuge où elle a écrit l’essentiel de ses textes. J’ai eu envie de raconter  la femme comme l’écrivain.  Célèbre aux Etats-Unis, elle est trop peu connue du public français, bien que l’intégralité de son œuvre ait été publiée chez Gallimard. En attendant la Pléiade, je l’espère…

C’est d’abord, dites–vous, un écrivain du Sud …
Oui,   dans la lignée de Faulkner, Eudora Welty, Carson McCullers… Elle nous raconte les petits Blancs  confits  dans  leurs préjugés,  le combat des Noirs dans les années 1950 et le début du mouvement intégrationniste. Elle décrit le Sud et son décor somptueux. Aux antipodes pourtant du romantisme d’« Autant en emporte le vent ». Les personnages de ses nouvelles  aux titres étonnants,  « Les braves gens ne courent pas les rues » ou « Mon mal vient de plus loin » par exemple,  sont des antihéros: aveugles, boiteux, prostituées,  faux-prophètes, prêcheurs  fous…. Elle pensait devoir « crier pour que les sourds entendent » et n’hésitait  pas à  forcer le trait de ses personnages. Son ambition ? Révéler à ses lecteurs le Mystère sacré au sein du quotidien. Ce n’est pas une mince affaire !

Elle revendique en effet haut et fort son statut  d’écrivain croyant
Oui, ses personnages s’enlisent dans un quotidien difficile mais la grâce vient parfois sauver certains d’entre eux in extremis. Flannery O’ Connor était d’origine irlandaise  donc catholique, dans un Deep South  profondément évangéliste, au cœur de la  « Bible Belt », et sa foi était exigeante. Mais sa prose n’a rien des récits édifiants qu’une partie du lectorat catholique– ou sa mère– souhaiterait qu’elle écrive…  Ses textes ne sont ni moraux ni moralisants. Ce qui l’intéresse, c’est de révéler l’éthique sacrée qui sous-tend la vie.

Elle a souvent été mal comprise des journalistes et de la critique. Heureusement, elle est désormais considérée comme un écrivain majeur aux Etats-Unis.

Vous la comparez à la philosophe Simone Weil, à Edith Stein ou à Etty Hillesum,  à laquelle vous avez consacré deux essais.
Toutes les quatre sont en effet des intellectuelles  habitées  par la foi, portées par leur mission, et qui ont souffert au-delà du concevable. Etty et Edith Stein ont connu l’horreur de la Shoah, Flannery et Simone Weil ont enduré la maladie. Mais chacune d’elles regarde la réalité en face sans jamais l’édulcorer. Elles sont d’authentiques résistantes spirituelles qui font face à l’adversité en exaltant la grandeur de la vie.

La vie de Flannery O’Connor a été difficile…
En effet, elle a souffert d’un lupus  érythémateux, maladie auto-immune très invalidante qui a d’ailleurs emporté son père quand elle n’avait que 16 ans. Sa ferme, Andalusia, en Géorgie, où elle élevait des poules – elle avait la passion des gallinacés ! – et des colonies de paons, a été à la fois son refuge et sa prison. Elle y est morte à 39 ans.

Votre ouvrage constitue une excellente introduction à l’œuvre de Flannery O’Connor. Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent d’elle ?
Ce fut un écrivain exigeant, à la foi sans faille, qui plaça la littérature au plus haut et tint sa ligne littéraire sans jamais faillir. Je la place au même rang que Bernanos ou même Dostoïevski. Elle a été pour moi un modèle et un guide. Elle a des choses à dire à notre époque qui stigmatise les religions mais oublie que l’essence du message religieux consiste à ouvrir l’homme à la réalité invisible et sacrée de la vie. A cet égard, Flannery O’Connor a su « faire le job ». Elle a élevé l’écriture à un acte de foi.

Propos recueillis par Ariane Bois

 
 
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