b i e n t ô t

 

Avenue des mystères
de John Irving 
paraîtra le 6 mai au Seuil

C’est toujours un bonheur de retrouver l’auteur du « Monde selon Garp » et de « Une prière pour Owen ». Dans son nouveau roman, un écrivain américain, Juan Diego Guerrero revit en rêves récurrents les épisodes de son adolescence au Mexique, à la lisière de la déchrage publique de Oaxaca où lui et sa sœur Lupe ont grandi.

En voici le début

« Juan Diego éprouvait parfois le besoin de préciser :« Je suis mexicain – je suis né au Mexique et j’y ai grandi. » Ces derniers temps, il s’était mis à dire : « Je suis américain, je vis aux Etats-Unis depuis quarante ans. » Et quand il voulait désamorcer la question identitaire, il déclarait volontiers : « Je suis un homme du Midwest, de l’Iowa pour être précis. »

Il ne se définissait jamais comme « Mexicano-Américain », non seulement parce que cette étiquette lui déplaisait, mais surtout parce qu’il pensait qu’on s’acharnait à chercher un fondement commun de l’expérience mexicano-américaine, fondememnt que, pour sa part, il ne se souciait guère d’approfondir.

Ce qu’il disait, lui, c’est qu’il avait vécu deux vies, deux vies distinctes et indépendantes : une première vie mexicaine, pendant son enfance et sa prime adolescence, et puis, après son départ du Mexique – il n’y était jamais retourné -, une seconde, américaine celle-là, dans le Midwest.

Il affirmait ainsi que dans son esprit, c’est-à-dire dans sa mémoire, et aussi dans ses rêves, il vivait et revivait ses deux vies « en parallèle ».

Une de ses amies chères, son médecin en l’occurrence, lui disait pour le taquiner qu’il était tantôt un gosse du Mexique, tantôt un adulte de l’Iowa. Juan Diego, pourtant discutailleur à l’occasion, ne le contredisait pas sur ce point.

Avant que les bêtabloquants ne perturbent ses rêves, il lui avait confié être souvent réveillé en sursaut par le plus « anodin » de ses cauchemars récurrents. Celui auquel il pensait était le souvenir de la matinée formatrice qui avait fait de lui un infirme. A vrai dire, seul le début du cauchemar, ou du souvenir, était « anodin » et trouvait sa source dans un événement survenu au Mexique, du côté de la décharge publique de Oaxaca, l’année de ses quatorze ans.

A Oaxaca, il faisait partie de ceux qu’on appelait los ninos de la basura, les gosses de la décharge. Il habitait une bicoque à Guerrero, où une colonie de familles travaillait sur ce tas d’ordures, el basurero. Soit une dizaine en 1970, où la ville de Oaxaca comptait environ cent mille habitants, dont la plupart ignoraient que le tri et la récupération des déchets incombaient aux enfants, chargés de mettre à part le verre, l’aluminium et le cuivre.

Ceux qui savaient à quoi s’employaient ces gosses les surnommaient los pepenadores, les charognards. Agé de quatorze ans, Juan Diego était un gosse de la décharge, charognard de son état – mais lecteur, aussi. Le bruit s’était répandu qu’un nino de la basura avait appris à lire tout seul. En règle générale, ces enfants-là ne lisaient guère, et il est rare que les jeunes lecteurs de toutes origines et de tous horizons soient autodidactes. Ce qui faisait qu’on en parlait et que les jésuites, toujours enclins à valoriser l’instruction, avaient eu vent de ce gamin de Guerrero.

Les deux vieux prêtres de l’église de la Compagnie de Jésus surnommaient Juan Diego « le lecteur-de-la-décharge ».

« Il faudrait qu’on lui apporte deux ou trois bons livres à nous, au lecteur-de-la-décharge, Dieu sait ce qu’il trouve, là-dedans ! » avait déclaré le Père Alfonso ou le Père Octavio, et, comme chaque fois qu’ils disaient qu’« on » devrait faire ceci ou cela, Frère Pepe avait ocmpris que la besogne lui incombait. Or il était lui-même un lecteur vorace.

Frère Pepe avait une voiture et, orignaire de Mexico, il se repérait assez bien dans Oaxaca. Il enseignait à l’école des jésuites, depuis longtemps prospère car, pour ce qui est de diriger des écoles, les jésuites s’y entendent. L’orphelinat, en revanche, était d’une fondation plus récente puisqu’il en résultait de la transformation du couvent dans les années 1960. »

 

 
 
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