b i e n t ô t

 

Le reste de leur vie 
de Jean-Paul Didierlaurent 
paraîtra le 2 mai au Diable Vauvert

« Le liseur du 6h27 », cela vous dit quelque chose ? 65.000 exemplaires vendus en grand format et 200.000 en Folio, autant dire que le nouveau livre de Jean-Paul Didierlaurent est très très attendu.
Manelle, jeune aide à domicile, s’occupe des vivants tandis qu’Ambroise, thanatopracteur, rend la mort présentable. Au fil des hasards, le vieux Samuel va permettre leur rencontre. Et, d’une ville à l’autre, un joyeux road trip en corbillard s’engage…

En voici le début

« Manelle était sur les nerfs, comme à chaque fois qu’elle passait le seuil de l’appartement de Marcel Mauvinier. Ce type avait l’art de la mettre hors d’elle. « Vous penserez bien à vider mon vase, mademoiselle. » Il l’accueillait toujours ainsi. Jamais bonjour, pas le moindre mot de bienvenue. Non, juste ce rappel à l’ordre crié depuis le fauteuil du salon dans lequel il vissait son postérieur du matin au soir : vous penserez à bien vider mon vase, mademoiselle. Sous-entendu qu’elle avait pour habitude de mal le vider, son vase. Mais elle ne pensait qu’à ça. Manelle, lorsqu’elle venait ici, ce pot de chambre émaillé décoré de fleurs mauves qu’il lui fallait trimballer tous les matins de la chambre jusqu’aux toilettes pour en vider le contenu dans la cuvette, résultat d’une nuit de désordre prostatique. A près de quatre-vingt-trois ans, veuf depuis peu, Mauvinier avait droit à quatre heures d’aide à domicile par semaine, réparties en cinq séances de quarante-huit minutes chacune, du lundi au vendredi. Des séances pendant lesquelles la jeune fille devait, outre vider le vase de nuit de monsieur, accomplir moult tâches comme celles de passer l’aspirateur, refaire le lit, repasser le linge, éplucher des légumes, le tout sous le regard suspicieux de ce vieux vicelard qui essayait toujours d’en avoir pour un peu plus que pour son argent. « Je vous ai fait la liste », minauda l’ancien. Tous les matins, la feuille à petits carreaux posée sur la toile cirée de la table de cuisine attendait la jeune femme. Y étaient consignées les tâches du jour. Manelle enfila sa blouse vert pâle et parcourut l’écriture serrée de Marcel Mauvinier, une écriture de radin qui ne débordait pas des lignes. Des mots tracés à l’économie.

Vase à vider

Linge à étendre. Mettre en route une lessive de blanc

Refaire le lit (taie d’oreiller à changer )

Arroser le ficus de la salle à manger

Balayer cuisine

Aller relever le courrier

Au petit jeu du Comment-occuper-son-aide-à-domicile-pendant-trois-quarts-d’heure, Marcel Mauvinier, ancien propriétaire d’un magasin d’électroménager, était devenu le roi. Manelle se demandait toujours pourquoi le mot « larbin » n’était pas du genre féminin. Elle consulta une deuxième fois son ordre de mission, s’efforçant de deviner où ce vicelard avait pu cacher la coupure de cinquante euros aujourd’hui. Elle aurait parié pour le ficus. Le billet était devenu le graal journalier de Manelle. Découvrir son emplacement relevait du challenge pour la jeune femme et pimentait quelque peu les quarante-huit minutes à venir. Un an plus tôt, lorsqu’elle avait découvert pour la première fois le bifton posé innocemment sur la table de nuit, elel avait suspendu son geste au moment de le saisir. Les mots « danger » et « terrain miné » avaient clignoté furieusement derrière son front. Ce billet de cinquante euros exposé à la vue, bien à plat au miieu du petit napperon qui couvrait le chevet, sentait un peu trop la mise en scène à plein nez pour être honnête. Marcel Mauvinier n’était pas du genre à laisser traîner la monnaie, et encore moins une pareille coupure. »

 

 

 
 
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