b i e n t ô t

American Girl
de Jessica Knoll 
paraîtra le 1e juin chez Actes Sud 

C’est le premier roman, d’inspiration très autobiographique, d’une Américaine, rédactrice en chef à Cosmopolitan. La vie de son héroïne, Ani FaNelli frôle la perfection : cette jeune New Yorkaise est sur le point d’épouser l’un des beaux partis de la ville. Ani FaNelli travaille sans relâche pour être celle qu’elle croit vouloir être, celle que les gens croient qu’elle est. Invitée à participer à un documentaire sur les événements qui ont eu lieu dans son lycée, Ani se replonge dans son passé… et la terreur surgit comme au premier jour.

en voici le début :

« J’ai examiné le couteau que j’avais dans la main.

« Voici le modèle Shun. Bien plus léger qu’un Wüsthof. »

Fascinée, j’ai testé le tranchant de la lame du bout du doigt. Le manche était censé résister à l’humidité, mais une fois en main, j’ai senti une moiteur.

« Je pense que ce modèle convient mieux à votre stature. »

J’ai levé les yeux vers le vendeur. Je me préparais à entendre cet adjectif que les gens utilisent tout le temps pour décrire les filles de petite taille, quand celles-ci aimeraient tant entendre le mot « mince ». « Menue ». Il a souri, comme si c’était un compliment. Elancée, élégante, gracieux – voilà des adjectifs qui m’auraient désarmée. 

J’ai vu une autre main bien plus claire que la mienne apparaître et se tendre vers le manche.

« Je peux toucher ? » J’ai levé les yeux une nouvelle fois : mon fiancé. Ce mot ne me gênait pas autant que celui qui suivait dans l’ordre des choses. Mari. Ce Mot-là était comme un corset trop serré qui m’écrasait les organes, m’envoyait dans la gorge des signaux de panique et déclenchait en moi une alarme de lame forgée en acier inoxydable (celle du Shun, que je préfèrais) silencieusement dans l’estomac. Le vendeur se contenterait de pouser un simple « Oh » de circonstance. Si quelqu’un allait hurler, ce serait la mère de famille, postée derrière lui avec dans les bras son bébé au nez couvert de croûtes. A l’évidence, la vie était un dangereux cocktail d’ennui et de tragique, et elle prendrait plaisir, les yeux pleins de larmes, à raconter le « crime » aux journalistes qui envahiraient les lieux dans la foulée. J’ai reposé le couteau avant de me crisper, avant de faire un geste brusque, avant que tous les muscles de mon corps, en alerte constante, ne se mettent en pilotage automatique.

« Je suis ravi », a dit Luke. Nous sortions de chez Williams Sonoma, dans la 59e rue, suivis par l’air glacial de leur climatisation. « Pas toi ?

-Ces verres à vin rouge sont magnifiques. » J’ai entrelacé mes doigts aux siens pour lui montrer que je le pensais vraiment. Par contre, l’idée d’acheter un « service de table » m’insupportait. On allait à coup sûr s’en sortir avec six petites assiettes, et ce serait l’enfer pour compléter la petite famille de porcelaine. Le service allait rester là, sur la table. Luke suggérerait qu’on le range et, moi, je rétorquerais « pas pour le moment », jusqu’à ce qu’un jour, bien après le mariage, j’ai tout à coup l’idée de prendre le métro, de débarquer comme une tornade chez Williams-Snoma, en mode guerrière de la déco, pour découvrir qu’ils avaient arrêté le modèle Louvre  qu’on avait choisi bien des années auparavant. « On se fait une pizza ? »

Luke a ri et m’a pincé la taille.

« Tu mets ça où ? »

Ma main s’est crispée dans la sienne. »

 
 
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