b i e n t Ô t

oriane-jeancourtHadamar
d’Oriane Jeancourt Galignani  
paraîtra le 4 janvier aux Editions Grasset

A la fin de l’été, Franz, journaliste allemand, sort de Dachau où il avait été emprisonné pour des raisons politiques. Il part à la recherche de son fils Kasper, qu’il avait inscrit dans les Jeunesses hitlériennes…

en voici le début :

 

« Au matin, la cendre a cessé de tomber du ciel. Les champs, les forêts réapparaissent, et les wagons bombardés, abandonnés sur les rails. Les colonnes d’hommes, de femmes et d’enfants couvrent les routes, longues fuites vers de nouvelles ruines. Certains portent des manteaux de la Wehrmacht qui traînent au sol et des cartouchières vides qui ceinturent leurs pantalons troués. D’autres, des costumes de fonctionnaires de la poste ou des gares, laine rincée par la pluie jetée sur les peaux moites. Les femmes tirent des brouettes de nourrissons et d’outils. Un grésillement émane d’eux, une mécanique ahanante, d’épuisement, de rancœur. Certains enfants chantent des airs erratiques, abrutis de sommeil. Derrière cette première foule, un groupe en tenues rayées avance, isolé. On ne se mêle pas à leur maigreur, mais on a remarqué leur silence. Un silence de forêt, dit-on ici. Et l’on sait de quelles forêts ils viennent. Plus bas sur la route, une centaine d’hommes traînent la patte, en chemises raides distribuées par la Croix-Rouge. Parmi eux, Franz, moins abîmé que les autres. Il avance d’un pas conforme à celui des gens qui l’entourent, a appris ces cinq dernières années que si l’on s’attarde ou si l’on se hâte, on devient une cible. La voiture de la Croix-Rouge l’a déposé à Marbourg la veille. C’est là que t’habites ? Il avait hoché la tête à la question des infirmières suédoises. A quoi bon préciser qu’il vient d’une autre ville un peu plus loin ? Lügendorf, ça ne leur dirait rien. A quoi bon leur avouer qu’il ne distingue dans cette région de pluie, de collines et d’usines, ce ventre mou entre Francfort et Cologne, qu’une unique plaine détrempée ? Qu’Heidelberg et sa suprématie d’érudite, que Giessen et ses divisions de médecins, que Cassel et son arrogance juriste se fondent sous ses yeux en un tout qui n’est rien. Qu’auraient-elles pu répondre ? Ces femmes les interrogent, les écoutent, notent patiemment leurs récits, mais peinent à cacher leur peine. Auraient-elles compris, elles dont les mains sentent le savon et la bonne volonté, qu’en cette fin d’été 45, ce pays est voué à se diluer dans l’exode intérieur ? Tant de gens descendent sur les routes, le pays en glougloute. Bombardez-les tous, ils ont été trop faibles, aurait ordonné leur guide dans le bunker. Non, on se noie, on fait durer la faiblesse. Franz erre dans le pays depuis le mois d’avril, dort et mange où il peut, fuyant les uniformes. »

 

 
 
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