b i e n t Ô t

Arrête avec tes mensonges
de Philippe Besson  
paraîtra le 5 janvier chez Julliard

De passage dans sa région natale, le narrateur aperçoit au détour d’une rue une silhouette, un visage, dont la ressemblance avec son premier amour le saisit. S’ensuit le récit de la rencontre, vingt-cinq ans plus tôt, entre deux adolescents que tout oppose…

En voici le début:
« Un jour, je peux dire quand exactement, je connais la date avec précision, un jour je me trouve dans le hall d’un hôtel, dans une ville de province, un hall qui fait office de bar également, je suis assis dans un fauteuil, je discute avec une journaliste, entre nous une table basse, ronde, la journaliste m’interroge au sujet de mon roman, Se résoudre aux adieux, qui vient de sortir, elle me pose des questions sur la séparation, sur écrire des lettres sur l’exil qui répare ou non, je réponds, je sais les réponses à ces questions-là, je réponds sans faire attention presque, les mots viennent facilement, machinalement, si bien que mon regard se promène sur les gens qui traversent le hall, les allées et venues, les arrivées et les départs, j’invente des vies à ces gens qui s’en vont, qui s’en viennent, je tâche d’imaginer d’où ils arrivent, où ils repartent, j’ai toujours aimé faire ça, inventer des vies à des inconnus à peine croisés, m’intéresser à des silhouettes, c’est presque une manie, il me semble que ça a commencé dès l’enfance, oui c’était là dans le plus jeune âge, maintenant je me souviens, cela inquiétait ma mère, elle disait: arrête avec tes mensonges, elle disait mensonges à la place d’histoires, ça m’est resté, donc des années après je continue, je forme des hypothèses tout en répondant aux questions, en parlant de la douleur des femmes quittées, ce sont deux choses que je sais dissocier, que je peux faire au même moment quand j’aperçois un homme de dos, traînant derrière lui une valise à roulettes, un homme jeune se préparant à sortir de l’hôtel, la jeunesse elle émane de son allure, de sa tenue, et je suis aussitôt écrasé par cette image, parce que c’est une image impossible, une image qui ne peut pas exister, je pourrais me tromper bien sûr, après tout je ne vois pas le visage, je suis dans l’incapacité de le voir là où je suis assis, mais c’est comme si j’étais certain de ce visage, comme si je savais à quoi l’homme ressemble, et je le redis: c’est impossible, littéralement impossible, et pourtant je lance un prénom, Thomas, je le crie plutôt, Thomas, et la journaliste en face de moi en est effrayée, elle était penchée sur son carnet, occupée à griffonner des notes, à recopier mes paroles, et voilà qu’elle relève la tête, ses épaules se contractent, comme si j’avais crié sur elle, je devrais m’en excuser mais je ne le fais pas, happé par l’image en mouvement, et attendant que le prénom crié produise son effet, mais l’homme ne se retourne pas, il poursuit son chemin, je devrais en déduire que je me suis trompé, cette fois pour de bon, que tout n’a été que mirage, que le va-et-vient a provoqué ce mirage, cette illusion, mais non, je me lève d’un bond, je pars à la poursuite du fuyant, je ne suis pas mû par le besoin de vérifier, car à cet instant-là, je suis ne suis pas mû par le besoin de vérifier, car à cet instant-là je suis encore convaincu d’avoir raison, d’avoir raison contre la raison, contre l’évidence, je rattrape l’homme sur le trottoir, je pose ma main sur mon épaule, il se retourne et. »

 

 
 
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