b i e n t Ô t

 

Attachement
de Vivian Gornick 
paraîtra le 1er février aux Editions Rivages

Vivian Gornick raconte ses rapports avec la femme de sa vie, sa mère. Elles s’aiment infiniment. Se haïssent tout autant. Impossible de vivre ensemble, impossible pourtant de s’éloigner totalement… Alors que mère et fille marchent dans New York et se confient, défilent des scènes, des personnages, des moments de comédie, des amants, de rêves, des espoirs, des déceptions.

En voici le début:

«J’ai huit ans. Ma mère et moi sortons de chez nous au premier étage. Devant la porte ouverte de l’appartement voisin, Mrs Drucker fume une cigarette. Ma mère ferme à clef et lui lance: «Qu’est-ce que vous fabriquez ici? » Mrs Drucker désigne son logement en rejetant la tête en arrière. «Il veut me baiser. Je lui ai dit d’aller prendre une douche avant de me toucher. » Je sais qu’« il » est son mari. « Il », c’est toujours le mari. « Pourquoi? Il est si sale? » demande ma mère. « Moi, je le trouve sale », répond Mrs Drucker. « Drucker, vous êtes une putain », lance ma mère. Mrs Drucker hausse une épaule. « Peut-être, mais j’ai pas le droit de prendre le métro », rétorque-t-elle. Dans le Bronx, « prendre le métro » était un euphémisme pour « travailler ».

J’ai habité dans cet appartement entre l’âge de six et vingt et un ans. L’immeuble avait beau compter vingt logements, quatre par étage, je ne me rappelle que de femmes. Je n’ai presque aucun souvenir d’hommes. Pourtant, ils étaient partout – maris, pères ou frères – mais je ne me souviens que des femmes. Toutes vulgaires comme Mrs Drucker ou féroces comme ma mère. Quand elles parlaient, on avait l’impression qu’elles ne savaient ni qui elles étaient ni quel pacte elles avaient conclu avec la vie. En revanche, elles se comportaient la plupart du temps comme si elles le savaient pertinemment. Futées, versatiles, illettrées, on les aurait crues issue des romans du naturaliste Theodore Dreiser. Il pouvait s’écouler plusieurs années de calme apparent, puis tout à coup, surgissait une éruption d’affolement et de violence. Au passage, deux ou trois vies étaient écorchées (voire détruites), et le tumulte s’apaisait. A nouveau: un calme morose, une torpeur érotique, la banalité ordinaire du déni quotidien. Et moi, la fille qui grandissait en leur sein, je me construisais à leur image, je les inhalais comme du chloroforme versé sur un tissu que l’on m’aurait plaqué sur le visage. J’ai mis trente ans à comprendre combien je les comprenais. »

 
 
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