b i e n t Ô t

 

« Ma mère, cette inconnue »
de Philippe Labro 
paraîtra le 30 mars 2017 aux éditions Gallimard

Le titre résume parfaitement bien la démarche de Philippe Labro qui, à travers une enquête sur le passé de sa mère, la fait revivre de la plus belle et de la plus émouvante des manières.

En voici le début :

« C’est une femme assise face à la mer.

Au balcon du troisième étage de la résidence Haussmann au Mont-Boron, sur les hauteurs de Nice, avec une visière de golfeur des années 40 qui couvre son front, des lunettes aux verres épais et légèrement teintés, un châle rosâtre protégeant ses épaules, un petit objet rectangulaire entre ses mains, elle est là, figée dans sa chaise à roulettes et elle regarde la mer. Elle s’appelle Netka – que son père, qu’elle n’a pas connu, avait ainsi prénommée.  Au début, on disait sans doute Netouchka, et puis Netka. Son mari, mon père, l’appelait Netka. Nous disions maman, et les petits-enfants ont dit Mamika.

Netka, Netouchka, Mamika, il y a du slave dans ces noms qui sonnent clair, et pour cause. Elle a cinquante pour cent de sang polonais dans ses veines. Il me faudra beaucoup de temps pour mieux identifier la Pologne, chercher la trace du père inconnu, reconstituer la traversée de l’Europe, imaginer l’enfant-valise, la définir comme celle que l’on a abandonnée. Elle est, elle était ma mère. Ma « petite mamamn ».

-Autrefois, me disait-elle, tu étais mon petit garçon. Maintenant je suis ta petite maman, votre petite maman. Et lorsqu’elle dit « votre », elle pense aux trois autres garçons, « les frères », à qui elle disait souvent :

-Voyez-vous, ne cessez pas de vous voir.

Netka. Assiste face à la mer, ses yeux bleu-vert perdus dans le bleu-noir de la baie des Anges, ses doigts ne se détachant jamais de l’objet rectangulaire. Il ressemble à une sorte de livret, constitué d’une petite paroi métallique recouverte d’un tissu mauve, fatigué, avec un volet recto et un volet verso, rien à l’intérieur, sinon la photo de son « chéri », Jean, qui n’est plus là, et des dates inscrites sur un morceau de papier. Elle ouvre assez fréquemment ce mince accessoire, puis le referme après avoir jeté un œil sur la photo. Elle le tient presque en permanence entre ses mains, comme un talisman, un fétiche, qu’on peut comparer à celui que chérissent tous les enfants pendant leurs premières années d’existence. Ils ont tous leur « doudou », un petit ours, une peluche, un bout de tissu froissé qui sent parfois mauvais, ils ne s’en séparent jamais. Mais Netka n’est pas un bébé, c’est une femme, déjà très âgée, au rire contagieux, assise face à la mer, et à qui je demande à quoi elle pense. Elle répond par une généralité :

-Oh, à beaucoup de choses.

Ce qui est une manière de fuite.

Alors je me demande si mon regard vers la mer ne la renvoie pas à d’autres étendues d’eau, un lac, par exemple, oui un lac. Ou peut-être deux. Genève. Annecy. »

 

 
 
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