b i e n t Ô t

 

« Deux soeurs »
de Elizabeth Harrower 
paraîtra le 3 mai 2017 chez Rivages

Elizabeth Harrower (une auteure tombée dans l’oubli que les éditions Rivages nous permettent de redécouvrir)  recrée la trame du conte gothique – deux innocentes aux mains d’un ogre – en la transportant dans le Sydney des années 40. Un roman paru en français pour la première fois en 1966.

En voici le début :

« Maintenant que votre père est parti… »

Voyant soudain, sur les deux visages, une expression de vigilance accrue, Stella Vaizey hésita. Quelles pédantes! Quelles rigoristes, de vraies George Washington, des optimistes!

«Mort», se corrigea-t-elle aussitôt avec une ombre de méchanceté. « Maintenant que votre père est mort, nous allons vivre toutes les trois à Sydney. »

Les visages muets et attentifs, les yeux grands ouverts se tournèrent vers la directrice, Miss Lambert, qui confirma d’un signe de tête attristé.

« Lorsque j’aurai vendu la maison et trouvé un appartement en ville, poursuivit la mère des jeunes filles, enregistrant sans émotion l’échange de regards, j’en informerai Miss Lambert. »

Dans le lointain, une pie ou un grand réveilleur, ou un autre oiseau du bush qu’elle espérait bien ne plus jamais entendre en ville, poussa son cri insousciant et merveilleusement décidé du haut d’un eucalyptus géant, à l’extérieur du parc de l’école. Quelqu’un soupira. Plus près, en provenance des courts de tennis, montaient des bruits retentissants et des rires.

« Oserais-je vous demander de reconsidérer la question, Mme Vaizey? Si nous gardions Laura jusqu’à la fin de ses études… Elle est l’une de nos meilleures élèves, voyez-vous. » La jeune fille avait pensé étudier la médecine comme son père, tout en considérant volontiers la possibilité de chanter de l’opéra si on l’en priait. Et aussi ridicule et improbable que lui parût souvent ce genre d’idées, Miss Lambert devait bien admettre que, partout dans le monde, des êtres humains se produisaient dans des opéras et que Laura avait une agréable voix de mezzo-soprano, qu’elle était musicienne et douée pour les langues. Mais son pauvre jeune père – à quarante-cinq ans, le cadet de cinq ans de Miss Lambert – avait eu une crise cardiaque au volant de sa voiture en se rendait un soir chez un patient. Et maintenant, du point de vue d’une directrice d’école, la vie de sa fille était en danger. (Celle de Clare aussi, bien entendu, mais l’enfant n’avait que neuf ans et ne se trouvait pas à un stade aussi crucial. Elle avait coutume de dire, de toute façon, lorsqu’on l’interrogeait avec bienveillance sur ses projets d’avenir: « Je ne sais pas », à la différence de certaines fillettes de son âge qui pouvaient déjà répondre, avec une assurance que Miss Lambert se plaisait à attribuer à l’enseignement de son école: « Kinésithérapeute, Miss Lambert » ou bien « débutante, Miss Lambert ». Charmante gamines si résolues! »

 

 

 
 
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