b i e n t Ô t

« Des femmes remarquables »
de Barbara Pym  
paraîtra le 1er juin 2017 chez Belfond

J’ai commencé à la lire, il y des années de cela, parce que j’adorais son nom. Et puis, j’ai adoré ses livres, des histoires de vieilles filles qui s’évanouissent devant des pasteurs, des potins de village qui se transforment en guerres de tranchées… Barbara Pym a été publiée chez divers éditeurs, puis a disparu de notre paysage littéraire, avant de retrouver aujourd’hui une nouvelle jeunesse en entrant dans la collection « vintage » des éditions Belfond. Cette comédie, « Des femmes remarquables », a paru en Angleterre il y a soixante-cinq ans.

En voici le début :

« -Ah vous les femmes ! Toujours à l’affût de la moindre nouveauté !

La voix était celle de Mr Mallett, l’un de nos bedeaux, et ses accents espiègles me firent tressaillir de honge, comme s’il ne m’était pas permis d’être surprise sur le pas de ma propre porte.

-De nouveaux locataires qui emménagent ? La présence d’un camion de déménagement semblerait le suggérer, poursuivit-il avec emphase. Vous devez bien être au courant ?

-Ma foi, c’est assez naturel, protestai-je, vaguement embarrassée de cette présomption. C’est un genre de choses difficile à ignorer.

Une femme célibataire d’une trentaine d’années, vivant seule et sans attaches apparentes, ne saurait sans doute s’étonner de se voir mêlée de gré ou de force aux affaires d’autrui. S’il s’avère en outre qu’elle est fille de pasteur, on serait sinon en droit de penser que son cas est désespéré.

-Enfin, tempus fugit, comme le dit le poète, lança Mr Mallett en s’éloignant à pas pressés.

Il me fallait bien l’admettre, mais je ne m’attardai pas moins dans les parages, suffisamment pour voir les déménageurs déposer sur le trottoir une paire de chaises ; et tandis que je regagnais mon appartement, j’entendis, plus bas, résonner dans les pièces vides les pas de quelqu’un qui arpentait le parquet nu pour décider de l’emplacement de chaque meuble.

Ce devait être Mrs Napier, me dis-je, car j’avais aperçu une lettre adressée à ce nom et qui lui était parvenue avant son arrivée. Mais à présent que la destinataire s’était matérialisée, un instinct pervers m’ôtait tout désir de la rencontrer, et je m’empressai donc de regagner mes appartements pour nettoyer ma cuisine de fond en comble.

Je fis sa connaissance près des poubelles, plus tard dans l’après-midi. Communes à tous les locataires, elles se trouvaient au sous-sol. Le rez-de-chaussée était occupé par des bureaux au-dessus desquels se trouvaient les deux appartements qui n’étaient pas indépendants à proprement parler et manquaient de tout le confort moderne. « Je dois partager une salle de bains », avais-je souvent confessé en un murmure humble, comme si j’avais personnellement été jugée indigne d’une salle de bains particulière.

J’étais courbée au-dessus des poubelles, occupée à racler les quelques feuilles de thé et pelures de pommes de terre qui tapissaient le fond de mon seau. Cela m’embarrassait de lier connaissance en de telles circonstances. Il avait été dans mes intentions d’inviter un soir Mrs Napier à venir prendre le café. C’eût été une charmante et fort courtoise réunion, en l’honneur de laquelle j’aurais sorti mon plus beau servicé et disposé des biscuits sur un plat d’argent. Et voilà que je me tenais là, l’air gauche, affublée de mes plus vieux vêtements, les mains encombrées d’un seau et d’une corbeille à papier. »

 
 
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