b i e n t Ô t

  « L’espoir des Neshov »
de Anne B. Ragde  paraîtra le 8 juin 2017 aux éditions Fleuve

Que tous les lecteurs en deuil de la trilogie des Neshov ouvrent le champagne, avant d’aller assiéger les librairies : Anne B. Ragde a décidé de renouer avec sa famille-culte dans un quatrième volume, et même un cinquième auquel elle vient tout juste de mettre le point final. Et comme dans une série télévisée, l’éditeur vous fait un petit rappel « previously » de ce qui s’est passé dans les épisodes précédents…

Pour vous faire patienter jusqu’à jeudi, en voici le début :

« Dans le couloir, on aurait entendu une mouche voler.

Il était assis dans un fauteuil, la tête penchée au-dessus d’un livre ouvert sur ses genoux. La lampe de lecture projetait un faisceau de lumière bien net sur les pages, et il était si plongé dans le texte qu’il sursauta en entendant frapper à sa porte. Malgré cela, il parvint à bien enfoncer dans le papier l’ongle de son pouce droit pour faire une marque à l’endroit où il en était, en plein milieu d’une phrase.

-Oui ?

Une jeune aide-soignante ouvrit la porte et entra. Ses semelles en caoutchouc ne faisaient aucun bruit.

-Je m’appelle Marthe, dit-elle en lui tendant la main.

Il baissa les yeux sur son livre, posa l’ongle du pouce gauche exactement au même endroit pour libérer son pouce droit, et lui tendit la main d’un geste maladroit ; il devait appuyer fort avec le doigt pour éviter que le livre ne lui glisse des genoux, et son pouce droit reprit le relais dès qu’elle lui lâcha la main.

-Excusez-moi, je crois que je vous dérange, dit-elle.

-Oui, non… je… ça va.

-Je suis nouvelle ici, je voulais juste vous saluer. C’est ma première garde de nuit, ce soir. Et vous êtes Tormod Neshov ?

-Oui.

-Vous ne prenez pas de médicaments, d’après ce que j’ai vu sur la liste.

-Non.

-C’est rare. Même pas de somnifères ?

-Non

-Frais comme un gardon, en somme.

-Je suis vieux, objecta-t-il.

-Oh, pas si vieux que ça. Vous allez seulement sur vos quatre-vingt-cinq ans. Ça fait longtemps que vous êtes là ?

-Ça fera quatre ans cet été. Pourquoi me posez-vous… ces questions ? Je veux rester ici. C’est ici que je…

-Bien sûr que vous allez rester ici, je disais juste ça comme ça. Qu’est-ce que vous lisez ce soir ?

-Terboven.

-Ah ? C’est quoi ?

-Un… un homme.

-Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Vous vous débrouillez tout seul pour vous brosser les dents et pour le reste ?

-Oui.

-Tous les autres sont couchés, il est presque 23 heures. Je peux en tout cas enlever le dessus-de-lit. Et tirer les rideaux.

-Non. Pas les rideaux.

Dès qu’elle eut refermé la porte derrière elle, il contempla la couverture du livre avant de lever les yeux de nouveau. Il retira ses lunettes et regarda par la fenêtre. Il faisait sombre et il n’y avait rien à voir, mais demain, il pourrait voir tout le canton du Byneslander qui, dans les couleurs grises et brunes de l’hiver finissant, ondulait souplement vers l’embouchure du Trondheimsfjord.

Il referma le livre et baissa les paupières. Elle lui en avait posé, des questions, comme si elle voulait fouiller dans sa vie. Comme si ça ne lui suffisait pas d’être vieux, qu’il fallait être malade, par-dessus le marché.

Non. Margido lui avait plusieurs fois assuré qu’il avait obtenu une place de séjour longue durée ; c’est juste qu’elle était nouvelle, curieuse et jeune – elle ne savait même pas qui était Terboven !-, alors ça ne signifiait rien.

Lentement, il rouvrit le livre et trouva la bonne page. La lumière de sa lampe de lecture dessina l’ombre de l’encoche laissée par son ongle. Demain, elle n’aurait rien à lui demander, elle savait maintenant tout ce qu’elle avait besoin de savoir. Il pouvait continuer à lire. 

 
 
partagez
partage par email