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  « Femmes et filles»
de Elisabeth Gaskell  (traduit de l’anglais par Béatrice Vierne) paraîtra le 21 juin aux éditions de l’Herne.

Contemporaine des sœurs Brontë, Elisabeth Gaskell beaucoup moins célèbre. La réédition de cette histoire de scandales et d’intrigues, avec la société victorienne en toile de fond, est une belle occasion de la (re) découvrir. Surtout qu’il vous faudra bien tout l’été pour déguster ces 650 pages (écrites tout petit !)

En voici le début :

« Commençons donc pas le bon vieux galimatias de l’enfance Il était une fois un pays, dans ce pays il y avait un comté, dans ce comté il y avait une ville, dans cette ville il y avait une maison, dans cette maison il y avait une chambre, dans cette chambre il y avait un lit et dans ce lit il y avait une petite fille ; une petite fille qui ne dormait plus du tout et qui mourait d’envie de se lever, mais n’osait pas, car elle redoutait la puissance invisible logée dans la chambre voisine… une certaine Betty, dont il n’était pas question de troubler le sommeil avant six heures du matin, heure à laquelle elle se réveillait d’elle-même, la chose étant, à l’en croire, « réglée comme du papier à musique », et ne laissait, dès lors, plus guère de paix au restant de la maisonnée. On était au mois de juin et l’heure avait beau être des plus matinales, le soleil inondait déjà la chambre de sa tiédeur et de sa lumière.

Sur la bonnetière qui faisait face au petit lit de piqué blanc, où était couchée Molly Gibson, se dressait une espèce de porte-chapeaux assez rudimentaires auquel était accroché un chapeau, soigneusement préservé de la poussière ambiante par un grand mouchoir en coton d’une texture si lourde et si inusable que le colifichet qu’il protégeait aurait été irréparablement « ratatiné » (pour reprendre une autre expression de Betty), s’il n’avait été qu’un chétif assemblage de gaze, de dentelle et de fleurs. Heureusement, le couvre-chef en question était une robuste capote en paille, ayant pour seul ornement un simple ruban blanc qui enjambait la calotte et dont les deux extrémités devaient être nouées sous le menton. Il y avait quand même un petit ruché très propre, fixé à l’intérieur, dont Molly connaissait par cœur le moindre relief, puisqu’elle l’avait confectionné elle-même la veille au soir, en se donnant le plus grand mal. Et à ce ruché était cousu un petit nœud bleu qui était la toute première franfreluche que la fillette eût jamais eu l’occasion d’arborer.
Six heures enfin ! Les tintements charmants et guillerets des cloches de l’église proclamèrement la nouvelle, appelant chacun et chacune à son labeur quotidien, comme elles le faisaient depuis des centaines d’années. D’un bond Molly fut hors de son lit et traversa la pièce comme une flèche, pieds nus, pour aller soulever le mouchoir et contempler encore une fois sa capote, parfait symbole de la belle et joyeuse journée à venir. Puis elle courut à la fenêtre dont elle ouvrit, non sans effort, les deux battants pour laisser entrer l’air parfumé du matin. Dans le jardin au-dessous d’elle, la rosée qui avait humecté les fleurs s’était déjà asséchée, mais elle continuait de s’élever des hautes herbes tapissant les pairies attenantes. D’un côté s’étendait la petite bourgade de Hollingford, dans une rue de laquelle donnait la porte d’entre de Mr Gibson ; de la fumée commençait à sortir, en frêles colonnes et en petits nuages, par la cheminée de plus d’une chaumière où la ménagère était déjà levée, afin de préparer le petit-déjeuner de celui qui gagnait le pain de toute la famille.

 

 

 
 
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