c’ e s t  d é j à  l a  r e n t r é e

 

«Vera» de Karl Geary (traduit de l’anglais par Celine Leroy)
paraîtra le 30 août 2017 aux éditions du Rivages

Il y avait peu de chance que Sonny, un gosse des faubourgs de Dublin, rencontre Vera, une évanescente blonde habitant dans les quartiers chics de la ville. Il l’adule, elle le protège, tous deux vont vivre une histoire passionnée…

En voici le début :

« On vit dans un monde effrayant.» Joe McCann prit la portion de steak haché du bout des doigts et la glissa dans un petit sachet en plastique blanc. « Vrai de vrai, poursuivit Joe. Vrai de vrai. »

Debout à côté de Mme Anderson, tu nettoyais la vitre de l’étal avec du papier journal replié et de l’eau mélangée à deux cuillerées de vinaigre. Mme Anderson avait un pansement sur le côté de la tête et sur les bords, tu voyais la contusion, noir et bleu.

«Ça fait juste au-dessus d’une livre, Madame Anderson, est-ce que ça vous convient? »

Il n’attendit pas la réponse. Il ferma le sachet avec une longueur de scotch rouge et le déposa sur le comptoir comme un ballon blanc.

La main de Mme Anderson trembla quand elle tendit ses pièces par-dessus la vitre. Cela lui coûtait de soulever le sachet de viande et de faire de la place dans son panier de courses.

«J’espère qu’ils vont leur mettre la main dessus, dit Joe. Mais ça va venir, ça va venir. Ouvre donc la porte à madame Anderson, tu veux Sonny? »

Tu coinças le papier journal humide sous ton bras et courus ouvrir la porte à la dame. La clochette émit un son aigu tandis que la cliente sortait et tu sentis le papier trempé à travers ta chemise.

«Allez, on est avec vous, hein, on est avec vous», dit Joe.

Mick arriva de l’arrière-boutique et se posta près de Joe. «Affreux», dit-il en s’essuyant lentement les mains sur son tablier. Tu ne savais jamais si ses interventions avaient un sens ou s’il t’asticotait. Tu n’étais pas doué pour ce genre de choses. Il te lança un clin d’œil quand il vit que Joe regardait ailleurs.

Ils étaient là, Joe et Mick, silencieux, pareils à deux serre-livres, soudain figés comme si leur dernière pensée en date était importante, qu’ils ne voulaient pas l’oublier.

Joe était grand et devait avoir autour de cinquante ans. Un visage si doux qu’il t’était impossible de le regarder longtemps sans détourner les yeux.

Un supermarché s’était implanté à moins d’un kilomètre et demi. Mick n’en parlait jamais devant Joe; de ça, du fait que les derniers clients de la boucherie étaient les personnes âgées qui ne conduisaient pas, que la boutique était située entre un bureau de poste et un resto chinois qui faisait de la vente à emporter. Pas un mot, telle une maîtresse délaissée incapable d’expliquer l’origine des malheurs.

Une fois la vitre nettoyée, tu allas chercher le balai dans l’arrière-boutique pour débarrasser le sol de la vieille sciure. Mick s’ennuyait, tu l’entendis entrer dans la pièce derrière toi. Il se posta devant le miroir ébréché accroché au mur par un morceau de câble enroué autour d’un clou au-dessus de l’évier. Il dégaina son peigne comme un cow-boy son six-coups. »

«Tango fantôme» de Tove Alsterdal (traduit du suédois par Emmanuel Curtil)
paraîtra le 4 octobre 2017 aux éditions du Rouergue Noir

Ce roman raconte deux histoires parallèles et liées à la fois : il y a des années, en 1977, une Suédoise a disparu en Argentine. On n’a jamais su ce qu’elle était devenue. Aujourd’hui, à Jakobsberg, en Suède, l’une des deux filles de cette femme s’est jetée par la fenêtre. Un suicide à l’évidence, et pourtant… Elle n’était pas déprimée et enquêtait sur sa mère. Sa sœur qui ne voulait plus entendre parler de sa famille, va se retrouver malgré elle obligée de mener l’enquête.

En voici le début :

« Dans l’obscurité, elle avait l’impression d’étouffer en permanence. On lui avait enfoncé une cagoule sale sur la tête et, en dessous, l’oxygène était rare. La cagoule n’en était pas à sa première utilisation : elle y avait reconnu des odeurs de sueur, de sécrétions humaines. Les odeurs d’une personne à bout de force.

Son corps s’était retourné contre elle. Brûlant de l’électricité qui parcourait encore sa chair, il hurlait par les plaies béantes qui déchiraient la plante de ses pieds. Le sang battait dans son bas-ventre, là où ils l’avaient frappée.

Ils avaient mis de la musique. Toujours cette musique.

You can dance, you can jive, having the time of your life…

Au-delà du vacarme produit par le dispositif de ventilation, elle avait entendu des trains passer au loin, ainsi quel le bourdonnement d’un trafic routier se densifiant à chaque fois que la nuit refaisait place au jour. Les bruits du matin étaient ceux qui l’effrayaient le plus : les claquements de portes aux étages inférieurs, les pas dans l’escalier menant au grenier où elle était détenue. L’insoutenable attente avant de voir les bottes apparaître sous le bord de la cagoule. Et voilà que la musique reprenait, les notes métalliques d’un lecteur de cassettes qui grandissaient entre les murs de pierre et lui donnaient envie de mourir. Elle imaginait la mort comme une étendue calme, fraîche et sans fond. Un plan d’eau noire et lisse dans une forêt qu’elle ne reverrait jamais. Le silence. La nuit, dans la solitude compacte de la cagoule (à peine percevait-elle quelques respirations autour d’elle), elle repensait à ce lac. Etrange. Elle n’y avait pourtant pas vécu longtemps. Cet endroit l’ennuyait. Ces sempiternelles forêts du Värmland qui, à l’époque, lui avaient donné le sentiment d’étouffer étaient devenues le seul endroit où elle pourrait de nouveau respirer.

Sa douleur était sans fin. Et les jours ne cessaient de recommencer.

See that girl, watch that scene, diggin’ the dancing queen…

Parfois elle entendait des chants d’écoliers, quelque part au loin ; c’était encore pire que les cris et les martèlement des rangers. Cela lui rappelait qu’il y avait un monde à l’extérieur, qu’on l’y avait arrachée et que personne ne savait où elle se trouvait. Elle entendait des voix, des voix qu’elle reconnaissait. C’était la folie qui s’insinuait en elle. Du monde, elle ne voyait qu’un sol de pierre, et parfois des pieds chaussés de bottes. En penchant légèrement la tête en arrière (à condition d’oser), elle pouvait même entrevoir la partie inférieure d’un corps.

Voilà qu’ils appelèrent son numéro. Elle eut du mal à se mettre debout, tant la douleur était intense. Ils la forcèrent à descendre l’escalier. A cause de la cagoule qui lui couvrait les yeux et l’empêchait de voir plus d’une marche à la fois, elle trébucha à plusieurs reprises sur sa chaîne. »

«Une partie rouge» de Maggie Nelson (traduit de l’anglais par Julia Deck)
paraîtra le 24 août 2017 aux éditions du Sous-Sol

Dans cette rentrée littéraire, une œuvre de « non fiction » s’annonce déjà comme un petit événement. L’auteure se laisse rattraper par l’histoire du meurtre non élucidé de sa tante survenu en 1969, alors qu’elle n’était pas encore née.

En voici le début :

« Nous avons toutes les raisons de penser que cette affaire avance rapidement vers une conclusion satisfaisante.

Voilà ce que déclara au téléphone un inspecteur de la police du Michigan à ma mère, un après-midi de début novembre 2004. Après avoir raccroché, ma mère m’appela pour m’apprendre la nouvelle.

J’étais sidérée. Pendant qu’elle parlait, je regardais le couloir de mon appartement s’incliner légèrement vers le bas, comme s’il envisageait momentanément de se transformer en montagnes russes.

Ma mère était tout aussi sidérée. Elle avait reçu l’appel alors qu’elle se trouvait au volant et s’était aussitôt garée sur le bas-côté du chemin poussiéreux près de chez elle, dans le nord de la Californie, pour accuser le coup.

L’affaire en question était celle du meurtre, en 1969, de sa sœur cadette, Jane Mixer, classée sans suite depuis trente-cinq ans. L’inspecteur lui avait expliqué que cela faisait cinq ans qu’il travaillait avec ferveur sur le dossier, mais qu’il n’avait pas voulu nous avertir avant qu’une arrestation soit imminente. Ce qui était désormais le cas.

La nouvelle avait déjà de quoi choquer, mais le moment où elle tombait la rendait particulièrement perturbante.

Durant les cinq années précédentes, j’avais moi aussi travaillé fiévreusement sur le cas de ma tante, quoique sous un angle différent. J’avais effectué des recherches puis écrit un livre de poésie autour de sa vie et de sa mort intitulé Jane : un meurtre, qui était sur le point d’être publié. J’ignorais totalement qu’on avait rouvert son dossier ; mon livre concernait une affaire classée, abandonnée par les enquêteurs depuis bien longtemps. Il parlait de comment vivre – ou, plutôt, de comment ma famille vivait, de comment je vivais – à l’ombre de sa mort, qui s’était à l’évidence déroulée de façon atroce, terrifiante, mais dans des circonstances qui resteraient à jamais inconnues, impossibles à connaître.

Quand je rencontrerais pour la première fois cet inspecteur – le lieutenant de police Eric Schroeder -, à l’occasion d’une audience préliminaire du suspect, Gary Earl Leiterman, le 15 janvier 2005, il m’accueillerait par une chaleureuse accolade en me lançant : Je parie que vous croyiez être seule sur l’affaire pendant toutes ces années.

En effet, c’était le cas. »

«Le royaume du crépuscule» de Steven Uhly (traduit de l’allemand par Corinna Gepner)
paraîtra le 14 septembre 2017 aux éditions des Presses de la Cité

De l’hiver 1944 à l’été 1977, entre l’Allemagne déchirée et Israël naissante, la saga des victimes, des bourreaux, et de leurs héritages.

En voici le début :

« Il avait suivi un petit homme maigre aux habits élimés, qui avait l’air suffisamment vil pour trahir quelques-uns de ses compatriotes. Ils se cachent dans l’église, avait dit le Polonais avec un fort accent, et il avait répliqué, « mais nous l’avons fouillée de fond en comble, il n’y avait personne. » Le Polonais n’avait rien répondu, se bornant à hausser les épaules comme pour dire, « Je n’y peux rien si vous ne les pas trouvés. » Il savait que l’Allemand le suivrait parce qu’on lui faisait miroiter encore plus de Juifs, peut-être même des femmes, le petit homme avait parlé de femmes sans entrer dans les détails, comme pour éviter de donner à sa promesse l’allure d’un boniment de camelot. Et il avait eu raison. L’Allemand le suivait dans les ruelles tortueuses, indifférent à la pluie fine qui suivait parce qu’on lui faisait miroiter encore plus de Juifs, peut)$etre même des femmes, le petit homme avait parlé de femmes sans entrer dans les détails, comme pour éviter de donner à sa promesse l’allure d’un boniment de camelot. Et il avait eu raison. L’Allemand le suivait dans les ruelles tortueuses, indifférent à la pluie fine qui tombait sans relâche sur la ville telle une soie glacée, conférant à toute chose un éclat argenté, aux maisonnettes de guingois, étroites et pressées les unes contre les autres, comme recroquevillées pour se protéger du froid. Les toits d’ardoises pentus luisaient, tels de la poix liquide, et les pavés inégaux étaient glissants. Le Polonais portait de vieilles chaussures usées, ses pas ne produisaient sur les pierres qu’un frottement sourd, couvert par le claquement dur des bottes militaires derrière lui. L’Allemand passait devant les fenêtres à l’affût avec le naturel de qui se croit invulnérable. Partout, des rideaux grisonnants et des volets fermés protégeaient l’intérieur des regards, mais il savait que l’écho de ses pas était écouté par une multitude d’oreilles dont les propriétaires restaient silencieusement figés, comme si l’immobilité pouvait les soustraire à son atteinte. Il savourait ce sentiment de puissance et, plus encore, l’habitude de cette jouissance. Deux ans plus tôt, lorsqu’il était arrivé en Pologne avec en poche la première mission importante de sa carrière, la soudaine garantie de sa supériorité l’avait troublé et déstabilisé. Il avait eu peine à croire que les vaincus fussent aussi inférieurs, et ce à tous égards. Dès le premier jour, l’Obersturmbannführer l’avait emmené à Turck, une ville délavée par les pluies sur les rives du Boug, rivière resserrée mais longue qui, à cinquante kilomètres à l’ouest, se jetait dans la Vistule. Nous allons faire un exemple, avait dit l’Obersturmbahnführer, son nom était Ranzner, un homme grand, au visage dur, dont le crâne étroit était recouvert d’une peau tannée qui, l’âge venu, n’afficherait pas de rides profondes, mais plutôt d’innombrables petites entailles de surface, courant des yeux vers les temps et s’éparpillant depuis les commissures des lèvres, à l’image de cours d’eau à sec. Peut-être le peu de profondeur de ses traits venait-il du caractère statique de son expression, peut-être aussi était-il purement physiologique. Jamais Ranzner ne montrait ouvertement de satisfaction que lors d’une victoire ou d’un exécution, et d’une manière générale ses émotions paraissaient curieusement refrénées, comme s’il économisait constamment ses forces dans l’attente d’un moment décisif. »

«Par le vent pleuré» de Ron Rash (traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez)
paraîtra le 17 août 2017 aux éditions du Seuil

Dans une petite ville au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis des décennies. A ce macabre retour, deux frères, Bill et Eugene, qui s’étaient laissé séduire par elle il y a des années, vont devoir rendre des comptes aux fantômes de leur passé…

En voici le début :

« Dès le début, la faculté d’apparaître ou de disparaître qu’avait Ligeia a semblé magique La première fois, il y a de cela quarante-six ans, c’était à Panther Creek, l’été qui a précédé mon entrée en première.

Tous les dimanches, après la messe et le déjeuner chez notre grand-père, Bill, mon grand frère, et moi, nous enfilions un T-shirt et un jean coupé, jetions notre matériel de pêche dans le pick-up Ford 1962 que nous avait acheté Grand-père, et partions vers l’ouest en sortant de Sylva. Une fois franchie l’autoroute, nous nous enfoncions dans une forêt domaniale, puis nous roulions un bon kilomètre sur la route de gravier qui longeait la rivière; cannes et moulinets s’entrechoqaient à l’arrière quand Bill s’engageait sur l’ancienne piste forestière. Des branches et de jeunes arbres venaient bientôt racler le capot et le pare-brise. Ensuite il n’y avait plus de chemin, rien qu’une trouée entre les arbres dans laquelle Bill se faufilait avant de s’arrêter en faisant patiner les pneus.

A même pas trois kilomètres de là, on pouvait trouver dans la Tuckaseegee des truites plus grosses et des bassins plus profonds où se baigner, mais les truites et les plans d’eau d’ici nous suffisaient. Mieux encore, nous avions cette portion de la rivière à nous seuls et nous tenions à ce que rien ne change, voilà pourquoi Bill se garait à un endroit où l’on n’apercevait pas le pick-up depuis le chemin. Nous nous glissions dans un fourré de rhododendrons dont les branches, en se rabattant parfois brutalement, nous laissaient des zébrures et des égratignures sur la peau. Au bord de l’eau, nous appâtions nos hameçons et lancions nos lignes vers l’amont, là où le courant qui ralentissait formait un bassin large et profond. Nous installions les cannes sur des rochers, puis nous nous mettions torse nu, pieds nus, et ne gardions que nos jeans coupés pour nager dans le bief d’aval du bassin. Lorsque l’extrémité d’une canne frémissait, l’un de nous deux sortait de l’eau pour ramener ce qui tirait sur la ligne. C’était souvent un mulet à corne ou un poisson-chat, mais si c’était une truite nous la passions par les ouïes sur notre anneau métallique. Grand-père aimait manger des truites tout juste pêchées, et il exigeait que nous lui en rapportions. Notre mère les roulait dans la farine de maïs et les faisait frire pour « le vieux », comme nous l’appelions parfois, Bill et moi, quoique jamais en face.

Après ces heures où nous étions restés engoncés dans des costumes étouffants et assis sur des bancs raides, puis sur des chaises de salle à manger à dos droit, pénétrer dans l’eau et étendre bras et jambes était libérateur. Le soleil de midi tapait sur le bassin, et lorsque nous y entrions, de l’eau jusqu’à la taille, la chaleur et le froid s’équilibraient comme sur un niveau à bulle. C’était la plus agréable des sensations de savoir que dans un instant, mais pas séance tenante, je plongerais dans le froid pour émerger ensuite dans la chaleur. Des années plus tard, en fac à Wake Forrest, à l’époque où je me croyais encore capable de créer une œuvre littéraire, je composerais un poème médiocre sur ces matinées à l’église, suivi du « baptême de la nature ». 

 

«Eléphant» de Martin Suter (traduit de l’allemand par Olivier Mannoni)
paraîtra le 24 août 2017 aux éditions Christian Bourgois

Quand il découvre un éléphant rose et luminescent qui brille au fond de la grotte où il passe ses nuits, Schoch, un sans-domicile-fixe porté sur l’alcool, croit d’abord à une hallucination, puis à une plaisanterie. Mais le petit animal qui lui fait face bouge, bat des oreilles et lève la trompe. Peut-être pour l’avertir de ce qui va suivre…

En voici le début :

« Ça ne pouvait être un syndrome de manque, il avait bu suffisamment.

Schoch tenta de focaliser son regard sur la chose qui se trouvait tout au fond du creux laissé par l’affouillement sous le chemin sur berge, là où le plafond de la grotte effleurait le sol sablonneux.

Un jouet pour enfant. Un petit éléphant, rose comme un cochonnet en massepain, mais en plus intense. Et lumineux comme un ver luisant rose.

Parfois, de temps à autre, quelqu’un découvrait la grotte de Schoch. Il lui arrivait d’y trouver des nécessaires à injection, des préservatifs ou des emballages de junk food. Mais il n’avait jusqu’ici encore jamais décelé de traces révélant la visite d’enfants.

Il ferma les yeux et tenta de trouver un semblant de sommeil.

Schoch avait une cuite tournante. C’est ainsi qu’il appelait les états d’ivresse au cours desquels tout se mettait à tourner dès qu’il était allongé dans son sac de couchage. Pendant toutes ces années, il n’avait jamais réussi à déterminer à quel moment les cuites devenaient des cuites tournantes. Il lui arrivait d’être certain que cela tenait à la quantité, puis il tendait de nouveau à supposer que la cause était dans le mélange. Mais il y avait aussi des cas comme celui-ci où, pour autant qu’il pouvait s’en souvenir, il n’avait bu ni plus ni différemment de la veille, et où tout se mettait quand même à tourner.

Peut-être le climat jouait-il un rôle. Sur le trajet du retour, le foehn avait poussé les gros nuages au-dessus de la rivière; parfois ils s’étaient ouverts en dévoilant, l’espace d’un instant, une lune pleine et blanche. La pleine lune et le foehn, c’était peut-être ça, l’explication des cuites tournantes. Au moins de quelques-unes d’entre elles.

Il n’avait jamais déterminé non plus ce qui aidait le mieux à s’en débarrasser: les yeux ouverts ou les yeux fermés.

Il les ouvrit. Le jouet en forme d’éléphant était toujours là. Mais il lui sembla qu’il se tenait un peu plus à droite.

Il referma les yeux. Pendant un instant, l’éléphanteau resta en rotation sous ses paupières et y laissa une traînée rose.

Il rouvrit aussitôt les yeux.

A l’autre bout l’éléphant battait des oreilles et soulevait sa trompe en dessinant un S.

Schoch s’allongea sur l’autre flanc et tenta de stopper la rotation.

Et, ce faisant, il s’endormit. »

 

«Ils vont tuer Robert Kennedy» de Marc Dugain
paraîtra le 17 août 2017 aux éditions Gallimard

Un professeur d’histoire contemporaine de l’université de Colombie britannique est persuadé que les morts successives de ses deux parents en 1967 et 1968 sont liées à l’assassinat de Robert Kennedy. Le roman déroule en parallèle l’enquête sur son père, psychiatre renommé, spécialiste de l’hypnose qui a quitté précipitamment la France avec sa mère à la fin des années quarante pour rejoindre le Canada et le parcours de Robert Kennedy.

En voici le début :

Avant que notre relation amoureuse ne débute, Lorna avait une façon inquiétante de me fixer pendant les cours. Je ne comprenais pas ce qui suscitait l’intérêt de cette beauté pour un sexagénaire abîmé. Quelque chose ne collait pas entre cette grande femme blonde aux traits délicats et un homme comme moi. Au début, j’ai pris son inclination pour le jeu de séduction d’une étudiante envers son professeur. Ensuite je l’ai suspectée de travailler pour la CIA et je dois vous confesser qu’il m’arrive encore d’y penser, même si c’est me donner une importance exagérée. J’ai aussi imaginé qu’elle cherchait un père de substitution, que je lui paraissais adapté pour ce rôle. Désirer un homme tellement plus âgé révèle chez une femme un rapport particulier à son père, comme si elle voulait le garder auprès d’elle. Il m’est arrivé de lui reprocher cette attraction pour moi et de lui dire qu’elle dénotait dans sa psychologie des failles inquiétantes dont je me blâme de profiter. Parfois, cette relation aux limites de l’indécence me semble presque incestueuse. Je crains de m’afficher en public avec elle, le regard scrutateur des autres me blesse. Je suis incapable de justifier notre relation autrement que par le fait que je ne sais pas y renoncer. C’est en tout cas ce que je me plais à dire pour ne pas m’avouer que je l’aime profondément.

Nous avions pris le ferry tôt le matin à Horseshoe Bay en direction de l’île de Vancouver pour une journeé de promenade qu’elle pensait ordinaire. A l’arrivée, nous avons roulé un long moment sur la route principale. Une brume des premiers jours d’hiver s’était levée dévoilant une nappe bleue uniforme dont il est difficile d’imaginer qu’elle est chargée de pollution. J’ai agi par une pression sur la main de Lorna pour la prévenir du changement de plan. Puis je lui ai indiqué la route à prendre sur la gauche en accompagnant mon geste d’un sourire. Je lui avais souvent parlé de ces lieux et à plusieurs reprises elle m’avait demandé de les lui montrer. Mais je ne m’étais jamais décidé. La conduire à la maison de mon enfance m’obligeait à un travail considérable sur moi-même. Il était impossible de me connaître sans découvrir cet endroit, et Lorna attendait cette opportunité depuis longtemps.

La maison principale, celle de mes parents, reposait sur un promontoire. Ses deux grandes fenêtres donnaient sur un balcon à l’aplomb formé par une falaise noire tombant brutalement dans la mer et fermant une crique protégée par les vents. Un chemin abrupt contournait l’édifice en bois pour descendre vers une plage minuscule. Il en partait un ponton en rondins où restait attachée une barque métallique. Avec le soleil, ses oscillations projetaient dans l’espace des éclairs de lumière comme le ferait un enfant avec un bout de miroir brisé. J’aivais été cet enfant, et les malheurs qui s’étaient succédé dans cette maison ne sont pas parvenus à effacer mes premiers souvenirs, quand j’allais seul, d’enchantement en enchantement, dans le silence suspendu de cette crique. »

 

 

 

«Les vacances» de Julie Wolkenstein
paraîtra le 17 août 2017 aux éditions P.O.L

Automne 1952: dans un château délabré de l’Eure, Eric Rohmer tourne Les Petites Filles modèles. C’est son premier long métrage. Presque achevé, jamais sorti au cinéma, il a disparu.

Printemps 2016: Sophie, une prof d’université à la retraite spécialiste de la comtesse de Ségur, et Paul, un jeune homme qui consacre sa thèse à des films introuvables, traversent ensemble la Normandie à la recherche de traces, de témoins, d’explications… Chemin faisant, c’est avant tout sur eux-mêmes que Paul et Sophie enquêtent.

En voici le début :

« – Mon vrai prénom est Sophie.

-Je sais. Moi, c’est Paul.

-Vous vous foutez de ma gueule?

Il tombe une pluie fine sur la banlieue de Caen, et les deux fumeurs que nous sommes – les seuls, apparemment, parmi la poignée de chercheurs restés au sec dans l’abbatiale – nous abritons comme nous pouvons sous le porche. Le vent a forci et rabat l’averse dans notre direction, mais nous ne nous laissons pas décourager et tirons sur nos cigarettes humides.

Sophie et Paul. Comme les personnages les plus célèbres de la littérature pour enfants. Comme dans la comtesse de Ségur. D’accord. Une coïncidence de plus. La semaine dernière, quand je l’ai rencontré pour la première fois au Starbucks de la gare Saint-Lazare, il s’appelait Gaspard et moi Pauline, mais nous l’avions fait exprès. Moi, en tout cas, je l’avais fait exprès.

Je ne me suis toujours pas habituée à cette nouvelle mode, à ces vendeurs qui nous demandent nos prénoms. Je ne suis pas vieux jeu, et je comprends bien que c’est un moyen de gagner du temps, en évitant aux clients d’épeler leur nom de famille (et le mien est compliqué), mais je déteste cette connivence factice: on est potes, pas de cérémonie entre nous, je vous donne votre « Spearmint Green » mais ce n’est pas commercial, pour ainsi dire cadeau. Pour ainsi dire, parce qu’avant d’être apppelée («Pauline? Votre Spearmint Green est prêt»), je suis bien sûr passée à la caisse. Et que je ne suis pote ni avec la première vendeuse (celle à qui j’ai commandé mon thé et donné un faux prénom), ni avec la caissière, ni avec le serveur qui l’a préparé.

Je n’ai d’ailleurs pas de «potes». Je suis beaucoup trop vieille pour ça. Je me rebelle donc en donnant un faux prénom, systématiquement tiré d’un roman de Ségur. Je ne fréquente le Starbucks de la gare Saint-Lazare que lorsque mon train a du retard ou moi beaucoup d’avance, et j’ai encore un tas de pseudos en réserve.

Depuis qu’on m’a demandé, il y a un mois, de participer à un collorque sur le cinéaste Eric Rohmer et son rapport à la littérature (pour y parler de son adaptation des Petites Filles modèles), je me suis aperçue qu’il y a beaucoup, dans ses films, de personnages qui s’appellent comme ceux de Ségur, et j’ai successivement dégusté mon Spearmint Green sous les identités de Françoise, Félicie, Blanche et Lucie, qu’on trouve aussi bien chez l’une que chez l’autre.

La semaine dernière, j’avais choisi « Pauline »: l’adolescente intransigeante qui veille sur les amours déçues de sa grande cousine Marion dans Pauline à la plage, et la pauvre petite fille poitrinaire que l’âne Cadichon sauve d’un incendie dans les Mémoires d’un âne, mais qui succombe un mois plus tard, sans regretter la vie ni craindre la mort, nous dit-on. Je ne suis pas spécialiste de cinéma, et surtout pas d’Eric Rohmer, et je me dis qu’au pire, si j’ai trop de mal à préparer cette conférence, je pourrai toujours consacrer un paragraphe à tous ces prénoms qu’ils ont en commun. Rohmer le faisait peut-être exprès?

Si j’ai remarqué le jeune homme qui commandait son Espresso juste après moi, c’est parce qu’il a dit s’appeler Gaspard. Gaspard qui est aussi un personnage de Rohmer (dans Conte d’été) et de Ségur (La Fortune de Gaspard). Mais je n’imaginais pas qu’il avait donné comme moi un faux prénom. Je pars du principe que les gens jeunes adhèrent tous à cette familiarité de façade, et disent tous la vérité au personnel du Starbucks. »

 

«Underground Railroad» de Colson Whitehead ( traduit de l’anglais par Serge Chauvin)
paraîtra le 23 août 2017 aux éditions Albin Michel

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les Etats libres du Nord. Ce roman a été couronné par le prix Pulitzer et a été adoubé par Barack Obama (du côté de Trump, aucun risque de ce genre!)

En voici le début :

« La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.

C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. En fixant le seuil noir, Ajarry crut qu’elle allait retrouver son père dans ce puits de ténèbres. Les survivants de son village lui expliquèrent que lorsque son père n’était plus parvenu à tenir le rythme, les marchands d’esclaves lui avaient défoncé la tête et avaient abandonné son corps sur le bord de la piste. Sa mère était morte bien des années plus tôt.

La grand-mère de Cora fut revendue plusieurs fois sur le chemin du fort, passant d’un marchand à un autre, troquée contre des cauris et de la verroterie. Impossible de dire combien on paya pour elle à Ouidah, car elle fit partie d’une vente en gros, quatre-vingt-huit âmes contre soixante caisses de rhum et de poudre, un prix arrêté après les marchandages habituels en sabir d’anglais. Les hommes valides et les femmes fertiles rapportaient plus que les juvéniles, ce qui rendait difficile une estimations individuelle.

La Nanny en provenance de Liverpool, avait déjà fait deux escales sur la Côte-de-l’Or. Le capitaine échelonnait ses achats pour ne pas se retrouver confronté à une cargaison d’origine et de mentalité identiques. Dieu sait quelle mutinerie ses captifs risqueraient de concocter s’ils partageaient une langue commune. C’était la dernière escale du navire avant sa traversée de l’Atlantique. Les marins aux cheveux jaunes y conduisirent Ajarry à la rame en fredonnant. La peau blanche comme de l’os.

L’air délétère de la cale, le cauchemar de la claustration et les hurlements de ses compagnons de chaînes contribuèrent à la faire basculer dans la folie. Compte tenu de son âge tendre, ses ravisseur ne lui infligèrent pas immédiatement leurs désirs, mais après six semaines de traversée, quelques matelots aguerris l’arrachèrent à la cale. Deux fois elle tenta de se tuer pendant ce voyage vers l’Amérique, d’abord en se privant de nourriture, puis en essayant de se noyer. Et par deux fois les marins contrecarrèrent ses plans, habitués qu’ils étaient aux manigances et aux penchants du cheptel. Ajarry n’atteignit même pas le plat-bord lorsqu’elle voulut se jeter à la mer. Sa posture geignarde, son air pitoyable, semblables à ceux de milliers d’esclaves avant elle, trahirent ses intentions. Enchaînés de la tête aux pieds, de la tête aux pieds, dans une misère exponentielle. »

 

«Après la chute» de Dennis Lehane (traduit de l’anglais par Isabelle Maillet)
paraîtra le 4 octobre aux éditions Rivages 

Rachel Childs est une ancienne journaliste qui, après s’être effondrée devant les caméras de télévision, vit désormais comme une recluse. Pourtant, elle jouissait d’une situation idéale aux côtés d’un mari idéal. Jusqu’à ce qu’une rencontre fortuite lors d’une après-midi pluvieuse fasse voler en éclats sa vie, son mariage et toutes ses certitudes…

En voici le début :

« Un mardi de mai, l’année de ses trente-cinq ans, Rachel abattit son mari d’une balle en pleine poitrine. Il recula en titubant, l’air étrangement résigné, comme s’il avait toujours su, au fond de lui, qu’elle en arriverait là.

Il paraissait également surpris. Elle aussi, supposait-elle.

Sa propre mère ne l’aurait pas été.

Cette dernière, qui ne s’était jamais mariée, était l’auteur d’un ouvrage devenu célèbre sur les clés d’un mariage réussi. Le titre de chaque chapitre correspondait aux différents paliers qu’Elizabeth Childs, titulaire d’un doctorat, avait identifiés dans toute relation née d’une attirance mutuelle. Le livre, intitulé L’Escalier, avait connu un tel succès qu’elle s’était laissé convaincre (ou plutôt avait été contrainte) d’écrire deux suites, Remonter l’escalier et Les Paliers de l’escalier: Exercices pratiques, qui s’étaient moins bien vendus que le premier de la série.

Si elle admettait volontiers en privé que les trois tomes avaient un petit côté « psychologie de bazar », elle éprouvait néanmoins envers L’Escalier une tendresse teintée de mélancolie, car elle n’avait pas eu conscience, au moment où elle le rédigeait, d’en savoir si peu sur le sujet. Elle l’avait avoué à Rachel quand celle-ci avait eu dix ans. Ce même été, alors qu’elle avait déjà éclusé plusieurs de ses cocktails de l’après-midi, elle lui avait confié: « Un homme n’est jamais que la somme des histoires qu’il raconte sur lui-même, dont la plupart sont des mensonges. Mais ne t’avise pas d’y regarder de trop près: si tu le démarsques, ce sera humiliant pour vous deux. Il vaut mieux essayer de faire avec. »

Elle lui avait ensuite déposé un baiser sur le front. Tapoté la joue. Assuré qu’elle ne risquait rien.

Rachel avait sept ans lorsque L’Escalier avait été publié. De cette époque, elle conservait encore le souvenir des coups de téléphone incessants reçus par sa mère, de sa frénésie de voyages, de sa dépendance accrue à la cigarette et de cette aura particulière de glamour, mélange d’élégance délicate et désespoir qui émanait d’elle. Elle se rappelait aussi avoir eu le sentiment, ou plutôt l’intuition confuse, que le succès avait rendu Elizabeth, malheureuse depuis toujours, encore plus amère. Des années plus tard, elle en viendrait à se dire que l’argent et la gloire l’avait privée d’excuses pour justifier son mal de vivre. Sa mère, si douée pour analyser la situation de parfaits inconnus, n’avait jamais été capable d’établir un diagnostic dans son propre cas. Alors elle avait passé toute son existence à chercher des solutions à des problèmes qui n’avaient vu le jour, grandi et disparu qu’à l’intérieur des frontières de sa personnalité. Rachel n’aurait pu le comprendre à sept ans, évidemment, ni même à dix-sept; elle savait juste que sa mère n’était pas heureuse, et qu’elle-même ne l’était pas non plus.

Quand elle tira sur son mari, elle se trouvait à bord d’un bateau dans le port de Boston. Son époux demeura encore debout un temps infinitésimal – sept secondes ? dis ? – avant de basculer par-dessus bord. »

 

«Dans l’épaisseur de la chair» de Jean-Marie Blas de Roblès
paraîtra le 24 août aux éditions Zulma

C’est l’histoire de ce qui se passe dans l’esprit d’un homme. Ou le roman vrai de Manuel Cortès, rêvé par son fils – avec le perrroquet Heidegger en trublion narquois de sa conscience agitée. Manuel Cortès dont la vie pourrait se résumer ainsi: fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de Tyrone Power…

En voici le début :

« Bateau amarré à quai, après une approche en douceur malgré le mistral, j’étouffe le moteur en tirant sur l’étrange manette qui produit cet effet, un peu en dessous de la roue; j’abaisse les coupe-batteries, puis j’immobilise la barre franche avec le sandow reliant le timon à un tournevis rouillé, fiché à l’angle tribord de la poupe. Omettre cette précaution avant de songer à quitter le bord serait impardonnable: c’est mon père qui a inventé ce système superflu dont je ne saurais oublier la mise en place sans devoir revenir au bateau quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Les années passant, il s’agit désormais d’un rituel impérieux: y contrevenir mettrait en péril le toujours hypothétique allumage du moteur, voire le bon déroulement d’une future partie de pêche.

Tout s’est bien passé aujourd’hui; j’étais sur le quai à sept heures pétantes, et nous sommes sortis du port juste au moment où le soleil pointait au-dessus de San Salvadour. Une heure de route pour rejoindre le poste de pêche, au large de Carqueiranne, et huit à dix lignes calées puis remontées par trois cent cinquante mètres de fond. Ma mère avait réussi à laver et repasser à temps la vieille chemise bleue porte-bonheur de mon père (celle du pagre de six kilos, en 1964), il avait sa « bonne » casquette vissée sur le crâne (celle des douze daurades roses de deux kilos, en 1976), les sabres étaient bien enchevêtrés à l’intérieur de la cabine, inacessibles en cas de prise majeure; les mettre sur le pont eût interdit à tout poisson de mordre à nos appâts, puisque – l’expérience le démontrait – tel mérou d’exception ou tel glorieux espadon n’avaient jamais été remontés que dans la panique et après le miraculeux démêlage des instruments adaptés à leur mise à bord. Le dieu Volvo s’était montré clément; quant à Fuso, demi-dieu japonais présidant au sonar, il avait daigné nous indiquer à peu près fidèlement, quoique de façon épisodique – à cause d’un problème d’aliementation électrique -, les profondeurs désirées. Sorti sur le côté tribord, le sac de sardines congelées avait bénéficié des premiers rayons du soleil. Quelques centimètres trop à droite ou à gauche, et jusqu’à mon ombre portée, si d’aventure je n’avais pas opté pour ma place habituelle à l’arrière, un peu en deçà de la cabine, sans parler d’un mauvais cap qui eût gardé à l’ombre les puantes friandises : toutes ces variables infinitésimales auraient pu contrarier le dégel des appâts et provoquer l’ire paternelle. Rien de tel ce matin: vingt minutes après le départ, mon père m’a confié la barre pour commencer le boëttage des lignes. Une demi-sardine par hameçon – « pas de tête, pas de queue: les poissons préfèrent sans… ». J’en ai profité pour boire un café dans le capuchon de la petite bouteille thermos que mon père prépare à mon attention; je ne bois plus que du thé depuis des années, mais ça ne fait rien, il s’agit là aussi d’un rituel figé jusque dans ses moindres détails… »

« C’est le coeur qui lâche en dernier » de Margaret Atwood (traduit de l’anglais par Michèle Albaret-Maatsch paraîtra le 17 août aux éditions Robert Laffont.

Stan et Charmaine ont été touchés de plein fouet par la crise économique. Ils survivent grâce aux maigres pourboires que gagne Charmaine dans le bar sordide et se voient contraints de loger dans leur voitures… Aussi, lorsqu’ils découvrent à la télévision une publicité pour une ville qui leur promet un toit au-dessus de leurs têtes, ils signent sans réfléchir: ils n’ont plus rien à perdre.

En voici le début :

« Dans la Honda, ils sont serrés pour dormir. Déjà que c’était pas un palace à la base, vu qu’ils l’ont achetée d’occasion… Si c’était un van, ils auraient davantage de place, mais tu parles qu’ils auraient pu s’en payer un, même à l’époque où ils pensaient avoir de l’argent. Stan dit qu’ils ont déjà de la veine d’avoir cette caisse, ce qui est vrai, n’empêche, ce n’est pas pour ça qu’ils sont un tant soit peu plus à l’aise.

Charmaine estime que Stan devrait dormir à l’arrière parce qu’il a besoin de plus de place – ce ne serait que justice, il est plus grand -, or il doit être devant pour lever le camp rapidement en cas d’urgence. Il ne fait pas confiance aux réactions de Charmaine dans ces circonstances: d’après lui, elle serait trop occupée à hurler pour conduire. Charmaine peut donc profiter de l’espace plus spacieux derrière, même si elle aussi est obligée de se recroqueviller comme un escargot, parce qu’elle ne peut pas vraiment étendre les jambes.

En général, ils gardent les vitres fermées à cause des moustiques, des gangs et des vandales isolés. Ceux-là, normalement, ils n’ont ni armes à feu ni armes blanches – s’ils ont ce genre de gadgets, vous avez intérêt à dégager en quatrième vitesse -, mais il y a des chances qu’ils soient complètement cinglés, or un cinglé muni d’une barre de fer, d’un caillou ou même d’une chaussure à talon pointu peut causer de sérieux dégâts. S’ils vous prennent pour un démon, un mort vivant ou une pute vampire, vous pouvez faire les pieds au mur pour les ramener à la raison, ils n’en démordront pas. Le mieux avec les cinglés, disait toujours mémé Win – le seul truc, en réalité –, c’est de ne pas se trouver sur leur chemin.

Avec les fenêtres quasiment fermées, à part un petit rien en haut, l’air est étouffant et saturé de leurs odeurs corporelles. Ils n’ont pas beaucoup d’endroits où se doucher ou laver leurs vêtements, et ça rend Stan irritable. Ça rend Charmaine irritable aussi, mais elle fait de son mieux pour refouler ce sentiment et s’attacher au bon côté des choses, parce qu’à quoi bon se plaindre?

A quoi bon quoi que ce soit? se dit-elle souvent. Et à quoi bon penser à quoi bon? A la place, elle dit :

« Chéri, allez, souris! »

« Pourquoi ? répond parfois Stan. Donne-moi une bonne raison de sourire, bordel. » Ou bien encore : « Chérie, allez, ferme-la ! » en imitant son ton de voix léger et optimiste, ce qui est vache de sa part. Des fois, il a un côté vache quand il est en pétard, mais au fond il est gentil. La plupart des gens sont gentils au fond, s’ils ont la possibilité d’exprimer leur gentillesse : ça, Charmaine a bien l’intention de continuer à y croire. Une douche aide à faire ressortir la gentillesse d’une personne, parce que, comme disait mémé Win: « La propreté, c’est la voie vers la pureté de l’âme et la pureté de l’âme c’est la gentillesse. »

C’était un des trucs qu’elle aimait répéter, comme : « Ta mère ne s’est pas suicidée, ce ne sont que des ragots. Quant à ton papa, il a fait de son mieux, mais il s’est coltiné un parque de problèmes et, à la fin, il a craqué. Tu devrais vraiment essayer d’oublier tout ça, un homme qui a trop bu n’est pas responsible. » Puis elle ajoutait: « Viens, on va faire du pop-corn ! »

« Niels » d’Alexis Ragougneau (traduit de l’anglais par Pierre Brévignon)
paraîtra le 31 août aux éditions Viviane Hamy

Le Danois, Niels Rasmussen, et le Français, Jean-François Canonnier, tous deux passionnés de théâtre, se sont connus à Paris peu de temps avant la guerre. Mais à la Libération, Niels apprend que son ami est détenu à Fresnes pour collaboration et risque la peine de mort. Il décide de traverser l’Europe pour le rejoindre et découvre une France dont les frontières morales ont volé en éclats.

En voici le début :

« La silhouette gigotait à croupetons, pareille à un gosse faisant rouler un jouet.

La lumière du phare, qui marquait l’entrée tribord du bassin nord, dessina un éclair sur l’eau calme et vint lécher le quai. Rasmussen se releva et, rendu à sa taille d’homme, put contempler le béton sous ses poids; un graffiti s’y dessinait en lettres blanches: DO IT WELLAND DO IT NOW. Satisfait, le Danois planta son pinceau dans son pot de peinture, puis il s’adossa au châssis de la grue; là, sous l’immense meccano endormi, ses yeux sillonnèrent la nuit. En face de lui, amarré, se dressait le Nürnberg.

Il cala sa respiration sur la rotation de la lumière tout en resserrant les sangles sur ses épaules: son sac à dos pesait plus de vingt kilos. Entre le treuil et l’eau s’allongeait le quai à découvert. Il faudrait le traverser durant les quelques précieuses secondes d’obscurité que lui offrait le phare. Rasmussen prit une dernière goulée d’air.

Son élan faillit le précipiter droit dans le bassin; il se redressa in extremis, dérapa sur la margelle, avant de s’aplatir derrière une bitte d’amarrage. Du gravier clapota dans le remous, vingt mètres plus bas. Sur le croiseur, rien ni personne n’avait bougé. Il connaissait le nombre exact des sentinelle en faction, les horaires des tours de garde et même les surnoms que se donnaient les hommes d’équipage entre les ponts. Il avait noté tous ces détails dans un carnet ligné, de son écriture aux lettres rondes d’écolier, pendant qu’il effectuait ses repérages depuis le haut de la grue, celle-là même qu’il voulait faire sauter pour qu’elle s’effondre sur le navire de guerre.

Une échelle scellée dans le béton descendait jusqu’à l’eau. Ses doigts palpèrent les barreaux rongés par le sel tandis qu’il se coulait entre la coque et le débarcadère. Une galerie horizontale se présenta à mi-hauteur du dock et il s’y enfourna tête la première. Une fois couché dans le boyau, il put enfin sortir sa lampe de poche.

Le contact du métal dans sa paume brûlante le renvoya à ces moments d’après répétition, lorsqu’il coupait les projecteurs, ceux qui avaient sculpté la scène, sublimé les acteurs et fait briller les particules de poussière flottant dans l’air. Une fois le théâtre plongé dans l’obscurité, il fallait prendre la mesure de la nuit noire puis, guidé par le halo de sa torche, remonter les rangées de fauteuils pour gagner la sortie en même temps que le jour. Mais c’était là une autre histoire, lointaine, révolue. Pour l’heure, la petite lumière traçait son chemin incertain sous une immense araignée d’acier fichée à même le quai du bassin nord, dans le porc-franc de Copenhague. »

 

 

 

 

« Je m’appelle Lucy Barton » d’Elizabeth Strout (traduit de l’anglais par Pierre Brévignon)
paraîtra le 28 août aux éditions Fayard

En voici le début :

« A une époque, cela remonte à plusieurs années, j’ai été hospitalisée pendant presque neuf semaines. Ça se passait à New York et, la nuit, de mon lit, j’avais une vue imprenable sur le Chrysler Building, les scintillements géométriques de ses lumières. De jour, la beauté de l’édifice s’estompait, il se réduisait à une simple structure massive dressée parmi d’autres sur fond de ciel bleu. Tous les immeubles paraissaient lointains, silencieux, inaccessibles. Mai s’est terminé, puis ça a été juin. Je me rappelle : par la fenêtre, je regardais les jeunes femmes de mon âge en tenue printanière arpenter les trottoirs à la pause déjeuner. Je voyais leurs têtes dodeliner pendant qu’elles discutaient, leurs chemisiers frémir sous le vent. Et je me promettais qu’une fois sortie de l’hôpital, je ne marcherais plus jamais dans la rue sans être emplie de reconnaissance à l’idée de faire partie de ces gens. De fait, pendant des années, en repensant à la vue depuis la fenêtre de ma chambre d’hôpital, je me sentirais reconnaissante de fouler ces trottoirs.

Au début, l’histoire était très simple : je devais me faire opérer de l’appendice. Deux jours après l’intervention, j’ai recommencé à m’alimenter, mais impossible de garder la nourriture. Ensuite, la fièvre est apparue. Personne n’arrivait à identifier une bactérie ou à comprendre l’origine du problème. Personne n’y arriverait, d’ailleurs. On m’a posé une perfusion pour m’hydrater, une autre pour les antibiotiques. Elles étaient reliées à un mât métallique aux roulettes branlantes, afin que je puise l’emporter partout avec moi. Mais je me fatiguais vite. Et puis, début juillet, sans qu’on ait réussi à mettre un nom dessus, mon problème de santé a disparu du jour au lendemain. Jusqu’alors, j’étais restée dans un état très bizarre – une attente fiévreuse, au sens propre du terme-, et je souffrais affreusement. Mon mari et mes deux filles, encore petites, étaient à la maison. Elles me manquaient terriblent et je me faisais du souci pour elles… J’avais peur que ça m’affaiblisse encore plus. Mon médecin, auquel j’étais particulièrement attachée – c’était un juif au visage flasque dont les épaules semblaient ployer sous le fardeau d’une douce tristesse, qui avait perdu ses grands-parents ainsi que trois tantes dans les camps, comme il l’avait raconté à une infirmière, et qui vivait à New York avec sa femme et quatre grands enfants -, mon médecin, donc, a dû s’émouvoir de mon sort. Il a fait en sorte que mes filles – cinq et six ans – puissent me rendre visite, à condition qu’elles ne soient pas malades. Une amie à moi les accompagnait. Dès qu’elles sont entrées, j’ai remarqué leurs visages et leurs cheveux crasseux. Je les ai poussées sous la douche et les ai rejointes avec mon mât de perfusion, mais elles se sont écriées : « Maman, tu es toute maigre ! »

 

 

« Ma reine » de Jean-Baptiste Andréa
paraîtra le 30 août aux éditions de l’Iconoclaste

Shell n’est pas un enfant comme les autres. Il ne va plus à l’école et vit seul avec ses parents dans leur station-service. Un jour, avec une cigarette, il manque mettre le feu à la garrigue. Ses parents envisagent de le placer dans un institut spécialisé. Il décide alors de partir à la guerre pour devenir un homme…

En voici le début :

« Je tombais, je tombais et j’avais oublié pourquoi. C’était comme si j’étais toujours tombé. Des étoiles passaient au-dessus de ma tête, sous mes pieds, autour de moi, je moulinais pour m’y raccrocher mais je n’attrapais que du vide. Je tourbillonnais dans un grand souffle d’air mouillé.

Je brûlais de vitesse, le vent hurlait entre mes doigts, j’ai repensé à l’époque où on courait le cent mètres à l’école, les seules fois où les autres ne se moquaient jamais de moi. Avec mes grandes jambes, je les battais tous. Sauf que là, mes jambes ne servaient à rien. Elles tombaient elles aussi comme des imbéciles.

Quelqu’un a crié, loin. Il fallait que je me rappelle pourquoi j’étais là, c’était forcément important. On ne tombe pas comme ça sans une bonne raison. J’ai regardé derrière moi, mais derrière ça ne voulait plus rien dire. Tout changeait tout le temps, tellement vite que j’avais envie de pleurer.

A coup sûr, j’avais fait une énorme bêtise. J’allais me faire gronder ou pire, même si je ne voyais pas ce qu’il y avait de pire que d’être grondé. Je me suis roulé en boule comme quand Macret me tabassait, c’était un truc connu pour avoir moins mal. Maintenant il n’y avait qu’à attendre. J’allais bien finir par arriver.

C’était l’été 1965, le plus grand de tous les étés, et je n’en finissais pas de tomber. »

 

« Frappe-toi le cœur » d’Amélie Nothomb
paraîtra le 24 août aux éditions Albin Michel

Pas de résumé pour le nouveau roman d’Amélie Nothomb, mais juste un indice donné par une phrase de Musset : « Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. »

En voici le début :

« Marie aimait son prénom. Moins banal qu’on ne le croyait, il la comblait. Quand elle disait qu’elle s’appelait Marie, cela produisait son effet. « Marie », répétait-on, charmé.

Le nom ne suffisait pas à expliquer le succès. Elle se savait jolie. Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférent. A Paris, elle serait passée inaperçue, mais elle habitait une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue. Elle avait toujours vécu là, tout le monde la connaissait.

Marie avait 19 ans, son heure était venue. Une existence formidable l’attendait, elle le sentait. Elle étudiait le secrétariat, ce qui ne présageait rien – il fallait bien étudier quelque chose. On était en 1971. « Place aux jeunes », entendait-on partout.

Elle fréquentait les gens de son âge aux soirées de la ville, elle n’en manquait pas une. Il y avait une fête presque chaque soir pour qui connaissait du modne. Après une enfance calme et une adolescence ennuyeuse, la vie commençait. « Désormais, c’est moi qui compte, c’est enfin mon histoire, ce n’est plus celle de mes parents, ni de ma sœur. » Son aînée avait épousé un brave garçon l’été d’avant, elle était déjà mère. Marie l’avait félicité en pensant : « Fini de rire, ma vieille ! »

Elle trouvait grisant d’attirer les regards, d’être jalousée des autres filles, de danser jusqu’au bout de la nuit, de rentrer chez elle au lever du jour, d’arriver en retard au cours. « Marie, vous avez encore fait la vie, vous », disait à chaque fois le professeur avec une fausse sévérité. Les laiderons qui étaient toujours à l’heure la contemplaient rageusement. Marie éclatait de son rire lumineux.

Si on lui avait dit qu’appartenir à la jeunesse dorée d’une ville de province n’augurait rien d’extraordinaire, elle ne l’aurait pas cru. Elle ne prévoyait rien de particulier, elle savait seulement que ce serait immense. Quand elle s’éveillait le matin, elle sentait dans son cœur un appel gigantesque, elle se laissait porter par cet enthousiasme. Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d’imminence.

Lorsque les filles du cours parlaient de leur avenir, Marie s’esclaffait en son fort intérieur : mariage, enfants, maison – comment pouvaient-elles se contenter de cela ? Quelle sottise de mettre des mots sur son espérance, à plus forte raison des mots aussi mesquins ? Marie ne nommait pas son attente, elle en savourait l’infini.

Aux fêtes, elle aimait que les garçons n’en aient que pour elle, elle veillait à ne donner la préférence à aucun – qu’ils soient tous pâles d’angoisse de ne pas être choisis. Quel plaisir d’être cent fois respirée, mille fois convoitée, jamais butinée ! »

 

« L’art de se perdre » de Alice Zeniter
paraîtra le 16 août aux éditions Flammarion

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?

En voici le début :

« Depuis quelques années, Naïma expérimente un nouveau type de détresse : celui qui vient désormais de façon systématique avec les gueules de bois. Il ne s’agit pas simplement d’un mal de crâne, d’une bouche pâteuse ou d’un ventre tordu et inopérant. Lorsqu’elle ouvre les yeux après une soirée trop arrosée (elle a dû les espacer davantage, elle ne pouvait pas supporter qu’il s’agisse d’une misère hebdomadaire encore moins bihebdomadaire), la première phrase qui lui vient à l’esprit est :

Je ne vais pas y arriver.

Pendant quelque temps, elle s’est demandé à quoi se rapportait cet échec certain. La phrase pouvait évoquer son incapacité à supporter la honte que lui procure chaque fois son comportement de la veille (tu parles trop fort, tu inventes des histoires, tu recherches systématiquement l’attention, tu es vulgaire), ou le regret d’avoir tant bu et de ne pas savoir s’arrêter (c’est toi qui as crié : « Allez, là, oh, on ne va pas rentrer se coucher comme ça ! »). La phrase pouvait aussi se rattacher au mal-être physique qui la broie… Et puis elle a compris.

Pendant les journées de gueule de bois, elle touche du doigt l’extrême difficulté que représente être vivant et que la volonté réussit d’ordinaire à masque.

Je ne vais pas y arriver.

Globalement. A me lever chaque matin. A manger trois fois par jour. A aimer. A ne plus aimer. A me brosser les cheveux. A penser. A bouger. A respirer. A rire.

Il arrive qu’elle ne puisse pas le cacher et que l’aveu lui échappe lorsqu’elle entre dans la galerie.

-Comment tu te sens ?

-Je ne vais pas y arriver.

Kamel et Elise rient ou haussent les épaules. Ils ne comprennent pas. Naïssa les regarde évoluer dans la salle d’exposition avec une gestuelle à peine ralentie par les excès de la veille, épargnés par cette révélation qui l’écrase : la vie quotidienne est une discipline de haut niveau et elle vient de se disqualifier.

Comme elle n’arrive à rien, il faut que les journées de gueule de bois soient vides de tout. Des bonnes choses qui ne pourraient que s’y gâcher et des mauvaises qui ne rencontreraient aucune résistance et détruiraient tout à l’intérieur.

La seule chose que les journées de gueule de bois tolèrent, ce sont des assiettes de pâtes avec un peu de beurre et de sel, des quantités rassurantes et un goût neutre, presque inexistant. Et puis des séries télé. Les critiques ont beaucoup dit ces dernières année que l’on avait assisté à une mutation extraordinaire. Que la série télé s’était hissée au rang d’œuvre d’art. Que c’était fabuleux.

Peut-être. Mais on n’ôtera pas de l’esprit de Naïma que la vraie raison d’être des séries télé, ce sont les dimanches de gueule de bois qu’il faut parvenir à remplir sans sortir de chez soi. »

 

« Nos vies » de Marie-Hélène Lafon
paraîtra le 24 août aux éditions Buchet Chastel

Le Franprix de la rue du Rendez-vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, regarde et imagine. Gordana, la caissière. L’homme encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin… Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire.

En voici le début :

« Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, à force de vouloir, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine des dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 Juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine. On reste au bord de ce que doit être ailleurs, dans une autre vie, le sourire dégoupillé de Gordana. Et son rire. Un rire de gorge, grave, rauque, presque catastrophique. Un rire acrobatique et très sexuel. Le cou de Gordana est long, crémeux, solide, charnu. Ce cou habité de forces impérieuses la plante dans la vie comme un arbre en terre. Les pulls sommaires de Gordana, encolure ronde ou en V, dégagent son cou, pièce maîtresse d’un corps qui ne manque pas d’atouts canoniques. Les cuisses sont longues, minces, galbées, d’un jet dru. Elles reposent à plat, moulées dans le jean, posées l’une à côté de l’autre, en immuable oblation. Gordana ne croise pas les jambes, la position deviendrait intenable. Elle se tient droite, la blouse courte rouge gansée de blanc, ouverte sur ces cuisses efficaces. Et que dire des seins. La blouse fermée n’y suffirait pas. Ils abondent. Ils échappent à l’entendement ; ni chastes ni turgescents ; on ne saurait ni les qualifier, ni les contenir, ni les résumer. Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance. »

 

« Les Bourgeois » d’Alice Ferney
paraîtra le 16 août aux éditions Actes Sud

Ils sont Bourgeois de père en fils parce que c’est (aussi) leur patronyme. De la Première Guerre mondiale à nos jours, Alice Ferney explore les destinées des enfants de cette famille conservatrice, leurs aspirations et leurs engagements. Par leur entremise, elle revisite les grandes ou déshonorantes heures de notre passé : tout un siècle français passé au tamis du roman familial.

En voici le début :

« Je n’ai pas posé de questions bien sûr, ces moments-là ont quelque chose d’ombreux et de sacré, mais j’ai su qu’il s’était levé pour aller chercher du bois, qu’il avait arrangé les bûches dans le feu, et qu’à peine s’était-il rassis, satisfait des flammes relancées, ayant posé le tisonnier contre le coin de la cheminée, il était mort. Cela n’avait duré que quelques secondes. Si d’aventure il s’était apprêté à reprendre la conversation, il n’avait pu le faire. Sans avertissement, les battements de son cœur s’étaient interrompus, au moment du café, juste après le déjeuner. Sa femme n’avait pas eu le temps de dire un mot. Jérôme, qu’as-tu ? Ou bien : Jérôme, ça ne va pas ? La syncope avait été immédiate, le sang n’était plus propulsé au cerveau, la mort cérébrale adviendrait. Toute sollicitude avait été inutile, comme devient sans usage, abrogé d’un seul coup, ce qui fait partie de la vie et que l’on n’a plus à offrir aux défunts. De quoi ont-ils besoin ? De rien sinon de notre mémoire. Jérôme Bourgeois n’était plus. Sa tasse pleine fumait encore et il ne la boirait pas. Peut-on boire le café d’un mort, si on le fait pense-t-on ce qu’on pense habituellement d’un café (il est froid, il est trop sucré, trop fort, il est bon) et si on ne le fait pas, que pense-t-on au moment de le jeter dans l’évier ? Je me le demanderais en songeant à ce détail, parce que je connais cette éducation qui interdit de gâcher et que la génération de Jérôme l’avait reçue. Mais non, penserais-je, dans l’instant où quelqu’un vient de mourir personne alors ne boit plus, le temps de la vie se suspend, le trépas accapare l’attention, l’aspire comme un trou noir la matière cosmique, et tout le café de ce jour funeste est jeté. Peut-être même, dans l’affolement, les tasses avaient-elles été renversées, et Jérôme immobile et silencieux malgré ce fracas (ayant enfin atteint l’indifférence), prouvait de cette façon qu’il n’était bel et bien plus de ce monde réel et prosaïque où les objets tombent, où nous sommes émus et maladroits, où nous mangeons et buvons. Il avait fini d’entendre ceux qui tout de même lui parlèrent à cet instant, une dernière fois, doutant encore à côté de son corps affaissé de ce qui semblait lui être si vite arrivé : mourir.

Etait-il déjà mort vraiment lui qui venait de charger le feu ? La rapidité de l’événement expliquait que l’on n’y crût pas. Jérôme ? Jérôme, m’entends-tu ? avait dû demander son vieux camarade, pour être sûr, et pour donner de la noblesse au malheur. N’est-ce pas épouvantable d’admettre dans l’instant et sans hésitation la disparition d’un ami ? Comme si on s’en accommodait aussitôt, qu’on s’y était attendu et que c’était une évidence. Comme si, à tout moment, on avait à l’esprit que la mort peut fondre sur un malheureux sous nos yeux coutumiers du drame.

-Tu ne m’entends pas, Jérôme ?

Avec espoir l’ami avait répété sa question, mais sans insister, car Jérôme de toute évidence avait cessé pour toujours de répondre. Quelque chose d’inhabituel, un jamais vu de son visage, indiquait qu’il n’était pas seulement évanoui. Et l’ami pensa : Oh oui, hélas, il est mort ! Et il avait aussitôt regardé Clarisse, saisie elle aussi, qui s’était précipitée vers son mari puis figée. »

 

« Légende d’un dormeur éveillé » de Gaëlle Nohant
paraîtra le 17 août aux éditions Héloïse d’Ormesson

C’est par une fiction que Gaëlle Nohant a choisi d’explorer la vie aussi héroïque qu’engagée de Robert Desnos. Elle se glisse dans ses pas, dans sa vie et nous fait rencontrer le tout-Paris surréaliste.

En voici le début :

« Il avait oublié les odeurs puissantes des Halles, les voix hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare Saint-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin. La vieille clocharde de la rue de Seine replie soigneusement son lit de journaux. La sirène d’un remorqueur sous le pont Neuf, le tremblement des réverbères qu’on éteint, les cigarettes qui rougeoient entre chien et loup, à cette heure incertaine où ceux qui vivent à contretemps, ceux dont c’est l’ivresse, vont s’écrouler quelques heures. Robert est de ceux-là. Pour lui, la vie ne saurait se limiter au jour. Il y a trop à faire, tant de musiciens à écouter, de vins à boire et d’amis à saluer ! Il dort le moins possible et des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope. Sans ses lunettes, tout devient flou. Pourtant il les préfère sans carreaux, ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres. D’autant qu’il doit sans cesse en nettoyer les verres embués avec la pochette de soie qu’il assortit à ses cravates.

Il a emporté l’essence de Cuba avec lui : une collection de souvenirs et de disques, et surtout Alejo Carpentier. Dans ce voyage qui l’a enchanté, le plus beau est sans doute qu’ils se soient trouvés. Il l’a rencontré dès son arrivée à la Havane. En descendant du grand paquebot Espagne qui transportait la délégation des écrivains invités au congrès de la Presse latine, un attroupement de journalistes attendait « le poète surréaliste ». S’écartant du groupe, un jeune homme au teint hâlé, en costume immaculé, lui a tendu le main avec un franc sourire.

-Alejo Carpentier, écrivain et musicologue. Je serai votre guide pendant votre séjour. Mon père est d’origine française, ma mère russe, j’aime votre langue et je rêve de découvrir Paris !

-Robert Desnos, a répondu Robert en lui rendant son sourire, poète et bon vivant, membre de la racaille surréaliste, comme nous appellent les vieilles barbes.

Le rire d’Alejo a scellé le départ d’une amitié flamboyante. Ils ne se sont plus quittés. Après quelques verres, le jeune homme lui a proposé de visiter le vrai Cuba derrière les soirées de gala et les façades en trompe l’œil. Robert ne s’est pas fait prier pour se dérober à l’agenda mondain de la délégation française. Ensemble, ils ont arpenté les quartiers populaires au petit jour, passé des nuits à regarder les danseurs de son ployer leurs corps souples et sensuels tandis que les passantes leur lançaient des œillades rieuses et qu’un orchestre les berçait. Il n’oubliera pas ce petit village que les gens de là-bas appellent La Playa. Le rhum blanc, les comptoirs éclairés de bougies. Une nuit, deux formations se sont affrontées devant la plage, les musiciens mêlaient leur sueur et leur fièvre et la mer respirait dans l’ombre.

Cuba lui est entré dans le corps à la manière d’un alcool fort. Il sent que ce pays âpre et langoureux, où l’on danse comme on fait l’amour, l’a changé. Son besoin d’indépendance y a été fouetté. Il n’a plus envie d’endurer, d’attendre, de se plier à la volonté des autres. Il rentre plus entier et plus indocile. »

 

« La Serpe » de Philippe Jaenada 
paraîtra le 17 août aux éditions Julliard 

Le 24 octobre 1941 au soir, quatre personnes sont présentes au château d’Escoire, près de Périgueux. Au réveil, Henri Girard, jeune homme de vingt-sept ans, découvre les corps de son père, de sa tante et de la bonne, sauvagement assassinés à coups de serpe. Pour la police, puisque personne n’a pu entrer ni sortir de la demeure, le meurtrier est forcément le survivant, Henri… Mais ce n’est pas si simple.

En voici le début :

« « Quelle malchance ! s’écria Claude. »

Je n’aurais pas mieux dit. J’ai quitté le périphérique depuis vingt secondes, léger, enthousiaste, excité comme un marmot à l’idée de ce que je vais chercher à cinq cents kilomètres de Paris, ce samedi 15 octobre, et je suis à peine entré sous le tunnel sale de l’embranchement vers l’autoroute, après la porte d’Italie, qu’un voyant rouge s’allume sur le tableau de bord de la Mériva que j’ai louée ce matin. Pour que le stress causé par l’imprévu soit légèrement accentué par l’inconnu, je ne comprends pas le sens du symbole qui s’affiche : j’opinerais du chef, OK, je vois le problème, face à une burette d’huile ou à un petit thermomètre, mais là, c’est un point d’exclamation entre parentèses : (!). Comme si on prenait des précautions pour me prévenir, discrètement, presque timidement : on ne veut pas vous affoler, mais faites très attention.

Ce point d’exclamation est souligné d’un trait cranté, crénelé, genre semelle de Pataugas ou, si je regarde bien, une sorte de ligne brisée (je pile à dix centimètres du pare-chocs arrière de la voiture jaune qui me précède, mon cœur est projeté vers l’avant – ça freine toujours, sous ce tunnel), ce qui donne l’impression avec les parenthèses sur les côtés, qu’il est à l’intérieur d’un chaudron sur le feu. Ce n’est pas plus rassurant. J’ai quitté Paris depuis trois cents mètres et une image m’apparaît en tête : j’ai été capturé par des cannibales qui me font cuire.

Hier soir, j’ai dîné avec ma femme et notre fils, Anne-Catherine et Ernest, dans un nouveau restaurant de notre quartier, genre bobo : dernier repas de famille avant mon départ seul, vers le Périgord, vers une vieille et mystérieuse histoire. Nous nous sommes demandé si ce n’était pas la première fois depuis la naissance d’Ernest, il y a seize ans, que je louais une voiture sans eux. Sans doute. Nous partons deux ou trois fois par an, en Alsace dans la famille d’Anne-Catherine ou dans la mienne du côté d’Aix en Provence, au ski en Haute-Savoie, en Italie l’été, toujours tous les trois, ensemble et insouciants.

Près de notre table en formica bleu, dans ce restaurant, une étagère présentait, en décoration je suppose, une trentaine de livre de la « Bibliothèque rose » et quelques-uns de la « verte ». J’ai tendu le bras pour en prendre un dans la rangée, rose : Le Club des cinq en roulotte d’Enid Blyton. Enide Bliton, ça remonte. Le hasard une aventure en roulotte, la veille de mon voyage dans le temps – en Meriva. (Quand Ernest avait huit ou neuf ans j’ai essayé de lui faire Le Club des cinq, il n’a pas aimé. A mi-lecture, il m’a dit, un peu embarrassé, craignant de me décevoir, que c’était bien, pas mal quoi, mais que ce qui l’ennuyait, c’est qu’il ne se passait rien. Etonné, j’ai feuilleté le livre, vite fait, et ça m’est revenu : c’est vrai, en général, dans Le Club des cinq, les trois premiers quarts du roman, il ne se passe rien. »

 

« Un jour, tu raconteras cette histoire » de Joyce Maynard (traduit de l’anglais par Florence Levy-Paolini)
paraîtra le 7 septembre  aux éditions Philippe Rey 

Après un mariage raté, un douloureux divorce et quelques brèves histoires, à cinquante-cinq ans, Joyce Maynard n’attend plus grand chose des relations sentimentales. Et pourtant. Sa rencontre avec Jim vient tout bouleverser : l’amour comme elle ne l’imagine plus, celui qui va même lui faire accepter de se remarier.

En voici le début :

« Il y a trois ans, le week-end du 4 juillet, à l’âge de cinquante-neuf ans, j’ai épousé le premier vrai compagnon de ma vie.

Nous avons prononcé nos vœux sur une colline du New Hampshire, entourés de nos amis et de nos enfants, tandis qu’un feu d’artifice explosait au-dessus de nos têtes et qu’un orchestre jouait une chanson de John Prine. Ce soir-là nous avons parlé des voyages que nous allions faire, des oliviers que nous allions planter et des petits-enfants que nous chéririons peut-être. Nous allions connaître, à la soixantaine, l’amour auquel nous aspirions dans notre jeunesse. Nous étions tous deux divorcés depuis près de vingt-cinq ans. Quelle chance de vous être trouvés, se réjouissait notre entourage.

Peu après notre premier anniversaire de mariage, on diagnostiquait à mon mari un cancer du pancréas. Dix-neuf mois plus tard, après avoir partagé une lutte qui dévorait nos vies, bien que de façon différente, j’étais allongée à ses côtés quand il rendit son dernier soupir

Je croyais en avoir terminé avec le mariage. Quelques décennies de déception et d’échecs m’avaient rendue réticente à une nouvelle tentative. Puis je me suis mariée cette seconde fois, avec Jim, mais toujours convaincue que rien, aucun homme – pas même celui que j’aimais profondément -, ne pouvait modifier le cours de mon indépendance farouche et résolue. J’allais et venais, toujours ravie de le voir m’attendre à l’aéroport, mais heureuse de sauter dans l’avion suivant. J’avais ma vie, lui la sienne. Parfois nous les partagions. C’était ma vision des choses – mais pas celle de mon mari.

Il a fallu l’annonce de sa maladie, suivie de la terrible bataille que nous avons menée ensemble, pour que je perçoive ce que signifie former un couple – être une vraie compagne et avoir un compagnon. Je n’ai compris tous le sens du mariage que lorsque le mien était sur le point de s’achever. J’ai découvert ce qu’était l’amour quand le mien quittait le monde.Voici notre histoire. »

 

« Climats de France » de Marie Richeux
paraîtra le 24 août aux éditions Sabine Wespieser

Tout commence à Alger en 2009, avec l’émotion profonde de Marie au moment où elle découvre « Climat de France », le bâtiment qu’y construisit Fernand Pouillon. La pierre de taille, les perspectives imposantes, elle les connaît intimement : elle a grandi à Meudon-la-Forêt, dans un ensemble bâti par le même architecte. Mue par le désir de comprendre ce qui mystérieusement relie les deux lieux, elle plonge dans leur passé, et dans celui de leurs habitants.

En voici le début :

« Une nuit de chant, quarante jours de deuil. Des prières et des notes pour guider l’âme du mort. Le mot « islam » n’a aucun sens pour moi, le mot « musulman » n’est jamais prononcé. « Arabe » à peine, « Rebeu », « ramadan », oui. Et « Jure-le-sur-le-Coran » aussi.

Je grandis avec Alexis, Emmanuelle, Naouel, Sonia, Inès, Brice, Akli, Karim, Nadia, Mickael… Ils vivent aux quatre coins de la Cité heureuse dont nous avons remplacé le nom que nous ignorons par l’acronyme de celui de la ville : M.L.F., blason sur enveloppe. Je me promène dans les bois, nous nous allongeons près des lacs. Plus nous grandissons, plus nous restons tard en bas des immeubles. Nous sommes quatre, six, sept. Nous y aiguisons notre sens de la joute. Nous y parlons, parlons, et parlons encore. Maroc. Algérie. Portugal. Bretagne. Bled. M.L.F. Voilà les mots que nous prononçons parce que ce sont des noms pour « chez nous », « chez eux », mais aussi des destinations de vacances. Nos uniformes sont faits de joggings en coton, chaussettes par-dessus, Reebok classiques et sweats Décathlon. Fausses Fila montantes, sweats Umbro et bas de survêtement Adidas. Au milieu des années quatre-vingt-dix, nous ne prenons pas de café aux Acacias, la patinoire et le centre commercial de Vélizy 2 nous tiennent lieu de sorties. Nous avons des VTT. Paris est loin, abstrait, pas encore désirable. Nous habitons aux deuxième, huitième, neuvième, dixième étages et surplombons des parkings, la forêt et pour certains la tour Eiffel ou la nationale 118. Tout éloignement nous coûte au moins un ticket de bus, de l’attente et une autorisation parentale. A l’entrée du parc du Tronchet, des hommes jouent à la pétanque. Ils sont portugais, marocains, algériens, tunisiens, et français. Ils parlent, ils parlent, ils parlent. Je ne connais pas le mot « immigration ». Je trouve que le henné dans la paume et sur le bout des ongles est d’une distinction absolue. En arabe, je sais dire « pute » ou « ma chérie », et « la honte » et « bonjour ». La pierre des immeubles est belle, lourde et claire. Elle peut se graver. Avec la clef, les mots et les dessins s’y inscrivent en blanc. Sur les portes des ascenseurs, marron foncé et identiques, la clef tatoue aussi en blanc. On dit « à la roseraie » « au Mail », « au 11, au 5, au 7 ». Je peux dessiner les rues les yeux fermés. Tous les passage, l’emplacement des locaux à vélos, les espaces de verdure, les boîtes aux lettres, et les endroits pour s’asseoir. Je peux faire le plan les yeux fermés, sentir la pierre massive sous ma main, voir le soleil frapper les milliers de fenêtres, reconnaître les balcons aux couleurs des stores. J’identifierais les yeux fermés les sifflets qui m’appellent d’en bas ou les lasers rouges pointés sur ma vitre et qui veulent dire : Descends. Penche-toi. Discutons.

Mais, cette nuit-là, le palier a la fraîcheur d’une grotte et il me semble qu’il n’y a pas de paroi entre ma chambre, l’escalier et le salon d’en face. Je ferme les yeux et je les vois, assis sur les quelques chaises et par terre sur des tapis, ils chantent pour un fils mort. Celui que j’ai plusieurs fois entendu, l’oreille collée au même mur, à la même cage d’escalier, crier contre la vie. Celui, pareil à une flopée de jeunes gens que la drogue ou le sida ont trouvé séduisant d’achever. De celui-là, je ne connais ni le visage ni le prénom pour l’instant. Nous grandissons, sans le savoir, côte à côte et sur le même palier, « Cité heureuse ».

 

« La petite danseuse de quatorze ans » de Camille Laurens
paraîtra le 30 août aux éditions Stock

« La Petite Danseuse » de Degas accompagne Camille Laurens depuis toujours. Et dans ce texte la romancière raconte : l’enfance de Marie Van Goethem, d’origine belge, la grande sœur qui a fini cocotte, la petite sœur devenue professeur de danse, la mère morte dans l’enceinte même de l’Opéra de Paris. La danse et la prostitution. La révolution en art. Marie en sera, bien involontairement, un des modèles les plus décriés, elle qui fut traitée de « singe » au Salon des Indépendants en 1881. Comment osait-on faire du beau avec une enfant si laide ?

En voici le début :

« Elle est célèbre dans le monde entier mais combien connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école. Dans les années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris, et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. L’Age heureux, c’était le titre d’un feuilleton télévisé quand j’étais enfant, il montrait de jeunes élèves de l’Opéra qui faisaient des bêtises, elles grimpaient sur le toit du palais Garnier, je me souviens, on avait peur qu’il leur arrive malheur, qu’elles tombent ou qu’elles soient renvoyées, la discipline était impitoyable. Je ne sais plus comment ça finissait – bien sûrement, avec un titre pareil. La petite danseuse de 1880, elle, a été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur en a eu assez de ses absences à répétition, onze rien qu’au dernier trimestre. C’est qu’elle avait un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas. Savait-elle, quand elle posait dans son atelier, que grâce à lui elle mourrait moins que les autres petites filles ? Stupide question, comme si l’œuvre comptait plus que la vie. Ça lui aurait fait une belle jambe, c’est le cas de le dire, de savoir qu’un siècle après sa mort on tournerait encore autour d’elle dans les hautes salles des musées comme ces messieurs au foyer de l’Opéra, qu’on la considérerait de haut en bas et de bas en haut comme ses clients dans les bouges où elle vendait son corps sur ordre de sa mère – son corps frêle devenu bronze. Mais peut-être que si, après tout, peut-être qu’elle y pensait quelquefois, qui sait ? N’avait-elle pas entendu parler de La Joconde, mise à l’abri pendant la guerre contre la Prusse et réinstallée au Louvre après la défaite, que le tout-Paris courait admirer et dont on diffusait déjà l’image grâce aux nouvelles techniques de reprographie ? Lorsqu’elle posait pour lui des heures durant, se fatiguant dans cette position dite « de repos », une jambe en avant, les mains nouées dans le dos, silencieuse, a-t-elle songé que monsieur Degas avait assez de talent pour la rendre célèbre, elle aussi, et que sa petite sislhouette de figurante serait un jour une étoile admirée ? A-t-elle imaginé pareil avenir – une gloire que la danse ne lui donnerait jamais ? C’est possible, après tout : les petites filles ont de ces rêves. »

 

A malin malin et demi
de Richard Russo (traduit de l’anglais par Jean Esch) 
 paraîtra le 24 août 2017 aux Editions Quai Voltaire

Douglas Raymer est chef de la police de North Bath, ancienne cité industrielle du New Jersey mal remise de la crise. Quand Dougie était collégien, sa professeure d’anglais écrivait dans les marges de ses rédactions : « Qui es-tu Douglas ? » Trente ans plus tard, Raymer n’a pas bougé de Bath et il ne sait toujours pas répondre à cette question.

En voici le début :

« Le cimetière de Hilldale, à North Bath, était traversé en plein milieu par une route à deux voies goudronnée – ancien chemin pour charrettes à l’époque coloniale – qui séparait nettement les sections de Hill et de Dale. C’était à croire que les premiers et vigoureux habitants de la ville, à qui la mort n’était pourtant pas étrangère, avaient sous-estimé son ampleur et la surface nécessaire pour accueillir tous ceux qui succombaient aux rudes hivers, aux rencontres violentes avec des sauvages et aux maladies diverses. Ou bien, était-ce, au contraire, la vie, leur propre fécondité, qu’ils avaient mal évaluée ? Paradoxalement, cela revenait au même. Le terrain situé à la périphérie de la ville était devenu trop petit, puis beaucoup trop petit, puis plein à craquer, et finalement, les morts avaient brisé les digues, se répandant sur la route désormais pavée, jusque dans les prés arides et au nouvel embranchement qui menait à la nationale. Quand et où s’arrêtaient-ils, nul ne le savait.

Bien que frappée par le fléau de la graphiose de l’orme durant les années 1970, et plus récemment par une moisissure qui s’attaquait aux racines des arbres, les affaiblissait, les étouffait et provoquait sans prévenir l’affaissement du sol, la section de Hill, celle d’origine, demeurait ravissante et ses plantations d’âge mûr apportaient ombre et douce brise aux visiteurs. Le terrain délicatement vallonné et ses allées de gravier sinueuses offraient une sensation de naturel et de confort, et donnaient même l’impression que ceux qui reposaient sous ses tertres pittoresques (certains défunts étaient enterrés là depuis avant la guerre d’Indépendance) avaient établi résidence ici par choix plutôt que par nécessité. On aurait pu croire qu’ils somnolaient paisiblement sous les pierres tombales penchées qui évoquaient des bonnets portés de manière canaille. Sachant qu’ils risquaient de se réveiller dans un monde où le labeur était encore plus présent que dans celui qu’ils avaient quitté, pouvait-on leur reprocher d’arrêter la sonnerie du réveil pour se rendormir pendant encore un quart de siècle ? »

 

 

 

 

 

« Cet autre amour » de Dominique Dyens
paraîtra le 17 août 2017 aux Editions Robert Laffont

Quel est ce lien d’« amour » unique qui unit une patiente à son psychanalyste ? C’est donc ça le transfert ? Telle est la question que tente de cerner la narratrice de Cet autre amour lorsque, amenée à entreprendre une thérapie à la suite d’un choc émotionnel violent, elle tombe amoureuse de son analyste…

En voici le début :

« Tout a commencé avec la fausse mort de M. Sans elle, sans cet événement qui m’a proprement désagrégée, rien ne serait jamais arrivé.

Nous sommes le 8 février 2013. C’est le milieu de la matinée. A cette heure notre petit immeuble parisien a retrouvé son calme, l’appartement est silencieux, notre fille cadette est au lycée, les deux aînés n’habitent plus à la maison.

En se réveillant ce matin, M. s’est senti fébrile et a annulé toutes ses consultations de la journée. Il ne semble pas inquiet cependant, alors je ne le suis pas non plus. Tandis qu’il se repose dans notre chambre, je relise la version finale de mon roman dont la sortie est prévue au mois d’avril prochain. Comme j’ai besoin de place pour étaler mes feuilles et effectuer mes dernières corrections, je me suis installée à la cuisine, devant la grande table autour de laquelle, depuis vingt ans que nous vivons ici, nous dînons en famille ou avec nos amis. C’est la pièce la plus conviviale de la maison. La plus atypique aussi, on pourrait y ouvrir une brocante tant nous y avons accumulé d’objets chinés au fil des ans. Chaque été, lorsque les enfants étaient petits, M. et moi les emmenions sillonner les routes américaines, et il nous est resté de ces vacances itinérantes une collection hétéroclite d’objets publicitaires, de presse-jus et de shakers, de balances de toutes sortes, de terrines anciennes et une infinité d’ustensiles que nous avons, au fil des ans, disposés sur notre billot de boucher ou sur le marbre blanc de notre desserte de boulanger. Notre cuisine est à l’image de notre vie. Riche et pleine, gaie, excessive et un peu folle. Le temps certes y a laissé son empreinte, mais l’amour est présent partout.

Si au lieu d’investir la cuisine ce jour-là, j’avais travaillé selon mes habitudes dans mon bureau situé au bout du couloir, je serais sans doute devenue veuve. Heureusement les choses ne se sont pas passées ainsi. On dit souvent que la mort survient sans faire de bruit.

Sauf en cas de chute d’un corps. C’est ce bruit-là que j’entends tandis que je suis concentrée sur mon texte. Evidemment je ne l’intègre pas comme celui d’un corps s’affaissant et tombant de toute sa hauteur, mais ce son lourd et mat, d’une brève intensité, me paraît suffisamment insolite pour que je me lève, intriguée, et que je franchisse les quelques mètres qui séparent la cuisine des toilettes. La porte est entrouverte. Je la tire vers moi. M. gît sur le sol, son grand corps contorsionné, sa tête coincée sous le lave-mains. Il est mort. Son visage affiche un masque cireux, son buste et ses bras ont pris une teinte laiteuse, ses yeux si bleus, si beaux, sont révulsés, une écume blanche s’est formée aux commissures des lèvres. Je crie son prénom. Je le crie deux fois, trois fois, de plus en plus fort, mais il ne réaglit pas. J’aimerais croire qu’il me fait une blague, lui mon ami, mon complice, mon compagnon de rire. Mais je connais suffisamment les limites de son talent pour deviner qu’il n’en est rien. A la minute où je le vois mort, par un troublant phénomène d’hémodynamique, tout le sang qui s’est retiré de son corps se met à bouillonner dans le mien, à l’échauffer, augmentant dangereusement ma pression artérielle et les battements de mon cœur. Ne me fais pas ça ! Ne me quitte pas ! Je t’aime ! Je me sens déconnectée de toute réalité. Il me semble alors entendre le générique de fin de l’ORTF de mon enfance, cette petite musique qui signifiait l’arrêt des programmes de télévision pour tous et le commencement d’une angoisse sourde et diffuse pour moi. »

 

Mercy, Mary, Patty
de Lola Lafon  
paraîtra le 16 août 2017 aux Editions Actes Sud

Trois ans après « La petite communiste qui ne souriait jamais », Lola revient avec un roman tout aussi original. En février 1974, Patricia Hearst, petite-fille du célèbre magnat de la presse William Randolph Hearst, est enlevée par un groupuscule révolutionnaire dont elle ne tarde pas à épouser la cause. Un événement mémorable dont la résonance va également « kidnapper » l’existence de trois femmes de génerations différentes…

En voici le début :

« Vous écrivez les jeunes filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d’enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d’autocars brinquebalants, de trains et de voitures d’inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille.

Mercy Mary Patty, votre ouvrage publié en 1977 aux Etats-Unis, leur est dédié, qui vient d’être réédité, augmenté d’une préface signée par vous et d’une courte note de l’éditeur. Il n’est pas encore traduit en France. Il se termine par des remerciements ainsi que votre biographie, depuis l’obtention de vos diplômes en littérature américaine, histoire et sociologie jusqu’aux postes que vous avez occupés : Chicago University 1973, collège des Dunes, France, 1974-75, lectrice à l’université de Bologneen 1982 et enfin Smith College, Northampton Massachussets. Des articles parus ces derniers mois dans la presse universitaires soulignent l’importance de vos recherches, les magazines s’interrogent sur ce qu’ils appellent votre « retour en grâce ». Le New Yorker vous consacre deux colonnes : « Une théorie controversée : Gene Neveva et ses jeunes filles chavirées, de Mercy Short en 1690 à Patricia Hearst en 1974. »

Le libraire de Northampton glisse votre livre dans une pochette de papier brun, il se montre curieux de mon choix, l’affaire Hearst est de l’histoire ancienne, vous venez d’Europe n’est-ce-pas, vous avez votre lot de jeunes filles toxiques en ce moment, celles-là qui affichent leur allégeance à un Dieu comme on s’amuorache d’un acteur, Marx, Dieu, question d’époque… Vous êtes étudiante à Smith College je parie, continue-t-il, si vous cherchez à rencontrer l’auteure, son numéro de téléphone est dans l’annuaire des professeurs.

Mais je ne vous cherche pas. Votre bureau est au premier étage du bâtiment devant lequel je passe chaque matin mais ça n’a pas d’importance car je ne vous cherche pas, je vous suppose. Au librairie j’explique la raison de ma présence ici, je prononce votre nom, je raconte, je dis Mme Neveva comme si vous étiez à nos côtés et que vous m’en imposiez, je dis Neveva à la façon de vos élèves françaises qui vous vénéraient et dont je n’ai pas été, Neveva Gene arrivée dans une petite ville du Sud-Ouest au mois de janvier 1974, jeune enseignante qui à l’automne 1975 punaise à la hâte une feuille de papier dans les deux boulangeries de la ville, cherche étudiante très bon niveau d’anglais oral et écrit, job temps plein d’une durée de quinze jours. Adultes s’abstenir. URGENT. »

Bakhita
de Véronique Olmi
 paraîtra le 24 août 2017 aux Editions Albin Michel

Enlevée à l’âge de 7 ans, vers 1876, dans son village du Darfour, Bakhita a connu toutes les horreurs de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie avec qui elle quitte le Soudan, elle est offerte à un couple de Vénitiens. Plus tard, elle sera affranchie et rentrera dans les ordres. Basé sur une histoire vraie, ce livre raconte un destin exceptionnel.

En voici le début :

« Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas en quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan et un autre, de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ».. Elle parle un mélange et on la comprend mal. On doit tout redire avec d’autres mots. Qu’elle ne connaît pas. Elle lit avec une lenteur passionnée l’italien et elle signe d’une écriture tremblante, presque enfantine. Elle connaît trois prières en latin. Des chants religieux qu’elle chante d’une voix basse et forte.

On lui a demandé souvent de raconter sa vie, et elle l’a racontée encore et encore, depuis le début. C’est le début qui les intéressait, si terrible. Avec son mélange, elle leur a raconté, et c’est comme ça que sa mémoire est revenue. En disant, dans l’ordre chronologique, ce qui était si lointain et si douloureux. Storia meravigliosa. C’est le titre de la brochure sur sa vie. Un feuilleton dans le journal, et plus tard, un livre. Elle ne l’a jamais lue. Sa vie, à eux racontée. Elle en a été fière et honteuse. Elle a craint les réactions et elle a aimé qu’on l’aime, pour cette histoire, avec ce qu’elle a osé et ce qu’elle a tu, qu’ils n’auraient pas voulu entendre, qu’ils n’auraient pas compris, et qu’elle n’a de toute façon jamais dit à personne. Une histoire merveilleuse. Pour ce récit, sa mémoire est revenue. Mais son nom, elle ne l’a jamais retrouvé. Elle n’a jamais su comment elle s’appelait. Mais le plus important n’est pas là. Car qui elle était, enfant, quand elle portait le nom donné par son père, elle ne l’a pas oublié. Elle garde en elle, comme un hommage à l’enfance, la petite qu’elle fut. Cette enfant qui aurait dû mourir dans l’esclavage a survécu, cette enfant était et reste ce que personne n’a jamais réussi à lui prendre. »

 

 
 
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