Le lambeau
Philippe Lançon

Gallimard
blanche
avril 2018
512 p.  21 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

CHEF D’OEUVRE !

Dimanche 27 mai jour de fête des mères. Mon époux revient du marché avec, en plus des légumes, un gros paquet venant de notre librairie préférée. J’ouvre.. « Le Lambeau de Philippe Lançon ». Merde, j’avais certes lu bcp de critiques élogieuses et je lui en avais parlé, mais j’avais aussi la trouille de le lire.
Après avoir remercié comme il se doit, je le feuillette et lis au hasard comme j’ai l’habitude de faire, je picore, je flaire, un peu comme les animaux le font pour habituer l’inconnu et je me rends compte que ça a l’air facile à lire.
Je m’installe l’après midi au jardin avec le bestiau de plus de 500 pages et en clin d’oeil, j’arrive, éblouie et bousculée comme jamais à la page 200.
 » le lambeau » est un chef d’oeuvre, oui je le dis.
Philippe Lançon raconte l’attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier 2013 dont il a été victime, un quart du visage inférieur droit réduit en bouillie et au cours duquel il a perdu beaucoup de ses amis. Mais ce livre n’est pas un témoignage ordinaire, il va beaucoup plus loin que cela.
Il se raconte lui, comme il vit cette épreuve, avec ses proches, avec les soignants, avec ses livres, avec la musique qui l’aident. Il raconte aussi sa vie d’avant, comment cet épisode le changera à jamais physiquement et moralement.
Ce n’est jamais haineux, ni larmoyant, ni plaintif. Il n’y a aucun jugement, juste une très grande intelligence, une culture immense et une empathie hors norme pour cet homme meurtri au plus profond de sa chair et de son âme qui subira une quinzaine d’opérations.
On est avec lui dans cette chambre d’hôpital avec ses craintes, ses angoisses, ses espoirs, ses déceptions et sa renaissance.
J’ai pleuré quelquefois, ri et souri quelquefois et beaucoup réfléchi avec lui et j’ai eu du mal à le quitter à la fin. Mon Dieu faites que cet homme aille le mieux possible à présent, il a tant souffert et il le mérite tellement.
Ce livre est un monument rempli d’humanité, c’est incontestablement ce que j’ai lu de plus fort et de plus beau cette année.

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coup de coeur

Je ne lis pas de témoignages. Si j’ai souhaité lire Le lambeau, c’est uniquement parce que je savais que ce texte avait une dimension littéraire. J’ai besoin du filtre de l’art pour m’intéresser au réel. Cela dit, je n’ai jamais pensé que l’art rendait le réel supportable. Bien au contraire. Au fond, ce que je recherche, c’est une lecture, une interprétation de ce réel à l’aune des événements vécus. Quels qu’ils soient. Le monde doit se trouver incarné, sans cela, il ne m’intéresse pas.

J’ai donc commencé à lire Le lambeau. J’ai peu dormi la première nuit. Je n’arrivais pas à me débarrasser de l’état de stupeur dans lequel le récit m’avait plongée. J’en parlais à des amis. Ils m’assuraient qu’eux ne liraient jamais ce texte. Je voulais aller jusqu’au bout mais j’avoue que les cent premières pages furent terribles. J’ai craint de ne pouvoir poursuivre.

J’ai eu alors l’idée de « croiser » Le lambeau avec un autre texte que je possédais et que je n’avais pas encore lu : À contre-courant d’Antoine Choplin. C’est le récit d’une marche le long de l’Isère, de son point de confluence avec le Rhône jusqu’au glacier où elle prend sa source.

J’aime cet auteur, il m’est très familier, je me sens, avec lui, sur la même longueur d’onde. Dans ce récit, il raconte sa marche qu’il rattache à l’acte d’écrire, commente le paysage et les lumières changeantes qui l’enchantent.

J’ai donc, lâchement peut-être, régulièrement, c’est certain, abandonné Philippe Lançon dans sa chambre d’hôpital pour progresser auprès d’Antoine Choplin sur les sentiers longeant l’Isère.

Et en fait, contrairement à ce qu’on peut imaginer, plus j’avançais dans le livre de Philippe Lançon, moins je ressentais la nécessité de m’en échapper.

Était-ce parce qu’on allait vers la « cicatrisation des plaies », vers la « guérison » ?

Non, pas du tout.

Si je restais auprès de Philippe Lançon, c’est uniquement parce qu’il s’était tellement mis à nu que dorénavant, par extraordinaire, rien de ce qu’il disait ne m’était étranger, à moi qui n’avais évidemment jamais rien vécu de semblable. Car au fond, au-delà des événements dont il est question (ai-je le droit de dire « au-delà » dans la mesure où ils sont de l’ordre de l’expérience fondatrice, à l’origine même de ce qu’est devenu l’auteur), c’est la capacité même qu’a Philippe Lançon de se mettre à nu qui m’a saisie. Après de tels événements, on ne peut plus mentir ou se mentir. De la même façon, on fuit les paroles inutiles, le jeu social. Bas les masques. On est au-delà de la mascarade. Comme il le déclare à Proust dans une vigoureuse interpellation : «Mais arrête de jouer au plus fin, tu ne sais pas de quoi tu parles dans ta cage dorée, il te manque quelques degrés dans l’échelle du désastre pour arriver au moment où, sans être artiste, on ne ment plus ! »

Donc, plus je découvrais toute l’humanité de cet homme nu, parlant avec une sincérité absolue, moins je souhaitais le quitter. Non seulement je comprenais ce qu’il disait, mais il devenait un ami : je pleurais à l’évocation de sa douleur et de ses peurs (que faire d’autre?), j’avais envie de serrer dans mes bras et de consoler le petit garçon qu’il était redevenu, parfois même, je dois l’avouer, il m’exaspérait.

Tout en comprenant ses peurs, j’aurais aimé l’entraîner sur les bords de l’Isère, auprès d’Antoine Choplin, le sortir de là. Je les imaginais tous deux marchant et devisant sur l’art, goûtant ici et là l’envolée majestueuse d’une grue ou le spectacle des pentes escarpées d’une montagne.

C’est donc un homme nu que j’ai rencontré dans Le lambeau, un homme comme on a rarement la possibilité d’en rencontrer, un homme, comme dirait Rousseau dans le préambule de ses Confessions, « dans toute la vérité de la nature » (même si Rousseau, on le sait, ne s’est pas gêné pour arranger cette nature, mais y a t-il rien de plus humain que cela ?)

Les Confessions s’ouvrent en effet sur une épigraphe tirée de la Satire III du poète latin Perse : « Intus, et in cute » (intérieurement et sous la peau). Il m’a semblé que, autant Rousseau échouait dans son projet de se révéler (mais on lui pardonne, on l’aime tellement), autant Philippe Lançon jouait le jeu – peut-être, sans en avoir vraiment le choix : « comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j’ai moi-même été avalé par une fiction ? »

Il lui fallait, afin de ne pas rester seul sur sa rive et rejoindre lentement le monde de ceux du dehors, analyser le nouveau rapport qu’il allait entretenir avec les autres en tentant de trouver un chemin qui ne pouvait passer que par une introspection, une réflexion vraie et sincère sur ce que les événements avaient fait de lui.

En effet, Philippe Lançon raconte la façon dont il a vécu cette rupture entre le monde d’avant et celui d’après, sa volonté de se protéger du monde du dehors et de rester, sans télévision ni radio, confiné dans sa chambre-cocon de l’hôpital « la chambre était mon royaume et nous y vivions hors du temps », avec une déesse veillant sur lui : sa chirurgienne Chloé, ses anges infirmières et ses gardes armés. Serge, l’infirmier anesthésiste, capable de trouver la veine où piquer et l’infirmière surnommée « La Marquise des anges » assez douée pour refaire clandestinement le VAC (Vacuum Assisted Closure) prennent dans la vie de l’auteur les premières places. Le reste du monde est ailleurs, ce sont des étrangers.

Le jour de la grande marche, Philippe Lançon « n’est pas Charlie, [il est] Chloé ».

Quant aux autres, il s’en protège. « La vérité était que tout ce qui n’était pas présent dans cette chambre, là, sous mes yeux, s’éloignait. Je n’attendais rien de ceux qui n’étaient pas là. » « J’avais tissé mon cocon de petit prince patient, suintant, nourri par sonde et vaseliné autour d’un frère, de parents, de quelques amis et des soignants. Je ne voulais plus sortir du cocon, je m’en sentais incapable. La seule idée de quitter l’enceinte de l’hôpital m’effrayait. Ce n’était pas le lieu où j’étais tout-puissant ; c’était le lieu où mon expérience était vivable. »

Il fallait écrire pour dire la douleur, la souffrance, ne rien oublier de ce qui avait été vécu avant, récupérer tout ce qui était récupérable. Les souvenirs, les voyages, les rencontres. Les objets aussi. Si le téléphone portable, le petit sac noir, le bonnet rouille et le vélo vert étaient définitivement perdus, Blue note, le gros livre de jazz, serait retrouvé, abîmé, certes, mais là, et les souvenirs du monde d’avant reviendraient eux aussi, par bribes, pièces isolées d’un immense puzzle impossible à reconstituer à l’identique mais dont les bords finiraient un jour ou l’autre par coïncider, plus ou moins.

De toute façon, l’homme avait changé.

Le monde aussi d’ailleurs, et ce qui faisait rire une bande de grands potaches facétieux devenait presque tabou.

C’était comme ça.

Maintenant, tout ce qui serait vécu par l’auteur n’aurait de sens que par rapport à cette « expérience » terrible à laquelle il lui faudrait trouver un sens. Pas la comprendre. Comment peut-on comprendre l’incompréhensible ? Non, comprendre l’implication qu’elle aurait dans sa vie, l’orientation qu’elle lui donnerait. « Ce qui échappe à mon expérience, ce qui ne peut être traité par elle, ne m’intéresse pas : je n’ai rien à dire ni à penser de ce que je ne peux directement éprouver et décrire. »

Et un jour, peut-être, finir par l’accepter comme faisant partie de soi.

J’ai rencontré un homme. Désormais, rien de ce qu’il dit ne me fait plus peur.

Sa voix va me manquer comme celle d’un ami avec lequel on a passé du temps et qui a fini par rentrer chez lui. Je chercherai maintenant cette voix dans la presse, j’aimerais pouvoir la retrouver aussi dans la littérature et qu’il me parle encore de ses voyages, de ses lectures, des expos qu’il visite avec la sincérité, la sensibilité et la magnifique écriture qui est la sienne.

Ce serait bien de cheminer de nouveau à ses côtés.

Et de le retrouver.

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nuit blanche

D’un lambeau l’autre

Philippe Lançon, journaliste, écrivain, était au siège de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Il en est sorti vivant, une mâchoire en moins. Sérieusement blessé, comme on dit. Survivant. Il raconte dans « Le lambeau » ce jour là, celui qui précède, ceux qui suivront. Sans s’épancher, sans s’apitoyer, sans se lancer dans d’improbables et déjà innombrables théories, analyses, fumisteries multiples et pas très variées qui ont encombré les ondes et les journaux tout au long de l’année 2015.
Les 100 premières pages, qui racontent l’attaque, resteront. Lançon nous emmène dans l’oeil du cyclone, l’ineffable dit, l’innommable nommé, l’immontrable montré. Grâce aux mots, bien sûr. Grâce à la littérature. Les mots, seuls disponibles pour donner corps, donner vie, mettre un visage, si j’ose écrire, à (sur) l’horreur. On vit, lui revit, cette scène incroyable, monstrueuse, on assiste à presque tout, jusqu’à l’extraction par le haut, porté sur un fauteuil hissé au dessus des morts d’un Lançon méconnaissable, gueule cassée sur chaise à porteurs, mais vivant. Des pages incroyables, extraordinaires, émouvantes, terribles.
Celles qui suivent, non moins intenses, racontent l’hôpital, les interventions, la reconstruction. Le combat d’un homme, et de ses soignants pour dépasser l’indépassable, pour tenter de retrouver une vie presque normale, une autre vie. D’un autre Philippe Lançon. D’un Monsieur Tarbes.
On assiste au combat passionnant et poignant d’un homme en souffrance, accompagné par les siens, pas les soins, et par les livres, tout le temps. Opéré, oui, réopéré, oui, mais jamais sans Proust, jamais sans Thomas Mann, jamais sans Shakespeare. La littérature partout, de greffe en rejet, de rejet en greffe, de nausées en pansements, de rafistolages en rechute, de bave en salive, de tuyaux en perfusions. La littérature, les grands auteurs, au chevet de l’homme, au chevet de tous les hommes.
C’est là l’histoire du lambeau, la force de l’écrit, l’importance de lire, parce que lire, écrire, c’est dire, réfléchir, penser, éviter de sombrer.
Même incapable de parler, d’avaler, de se nourrir normalement, Lançon, assez rapidement, reprendra les mots, écrira dans le nouveau Charlie, dans Libé, sans même attendre d’être totalement sorti d’affaire. Mais en sortira-t-il, vraiment? Parce qu’enfin la leçon de ce Lambeau n’est-elle pas que l’attentat divise les hommes en deux camps : ceux qui y restent et ceux qui ne s’en sortent pas. Tentent bien, mais en vain, longtemps en vain.
Une histoire qui débute sous Shakespeare, et Houellebecq, qui finit sous Houellebecq…qui démarre le 6 janvier 2015 à Paris, avec Nina, se finit le 13 novembre 2015 à New York, avec Gabriella… la plus horrible année de la France, peut-être, une année (et ce n’est pas une figure de style, pour une fois) pleine de bruit, de fureur, de morts. Et de ceux qui s’en sortent, mais mal, d’un lambeau l’autre.

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