Une vie a soi
Laurence Tardieu

Flammarion
août 2014
189 p.  18 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Comment Diane sauva Laurence

En pleine crise existentielle, à un moment où elle se dit « en train de sombrer », Laurence Tardieu découvre la photographe Diane Arbus. Une rencontre inattendue au musée parisien du Jeu de Paume lors de l’exposition consacrée à l’artiste, un jour d’automne ; une rencontre bouleversante et profondément intime. Et alors que la vie de la photographe défile sous ses yeux, l’écrivain voit resurgir des souvenirs enfouis. Leurs existences se ressemblent et se répondent, même. Elle va avoir quarante ans, et quarante ans la séparent de Diane Arbus. A la lumière du quotidien d’une autre, elle revisite sa propre histoire.

Et très vite, Diane l’envahit. Dans ses rêves la nuit, sur les photographies, le jour, Laurence compare leurs deux vies. Tout lui revient : les odeurs, les sons, les voix, le carrelage froid de la cuisine, le silence écrasant de cet appartement immense. Ses souvenirs s’écrivent au présent. C’est une plongée dans le vécu, une exploration incessante du passé qui peut être parfois, étouffante, suffocante, et le réveil brutal pour celle qui avait oublié les parfums de l’enfance. Ses phrases dénuées de signes de ponctuation miment le débordement d’émotion qui la submerge. On retrouve son écriture intime, répétitive et lancinante, comme les battements d’un cœur.

De Diane Arbus, Laurence Tardieu veut tout connaître: « c’est moi, c’est elle » . La photographe est présente en son for intérieur, et l’on sent cette violence presque insoutenable qui la possède alors qu’elle fait l’épreuve de l’incapacité d’écrire. Elle se reconnaît dans la vie de Diane : deux petites filles modèles, poupées trop lisses auxquelles on n’a pas prêté attention et qui n’ont de cesse de vouloir vivre dans un autre monde. Toutes deux expérimentent la solitude à leur façon, cette sensation de ne pas être à sa place et de flotter, comme transparente. L’écrivain trouve tant de résonnance entre leurs histoires, tant de jeux de miroirs dans leur fulgurant désir de création : l’écriture pour Laurence, la photographie pour Diane.

« Une vie à soi » se lit doucement. L’émotion se digère, alors on fait des pauses. Avec pudeur Laurence Tardieu se livre sans détour, exposant son passé, exprimant sa souffrance. On est dans sa vie et on en oublie la nôtre. Dans l’extrême désespoir, elle garde cette lucidité déconcertante, montrant l’importance des nuances, la précision des sentiments. La publication de son dernier livre « La confusion des peines » a enclenché une guerre familiale : plus qu’un écho à sa propre vie, la photographe lui donne la force de se relever de cette épreuve. « Sans Diane Arbus, sans sa lumière noire et brûlante, je serais tombée » : c’est bien grâce à elle qu’elle revit, grâce à elle qu’elle recommence à écrire, enfin.

partagez cette critique
partage par email