Ce qui reste de nos vies
Zeruya Shalev

traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz
Folio
septembre 2014
544 p.  8,50 €
ebook avec DRM 8,49 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Family life

« Vie amoureuse », « Mari et femme », « Théra », les livres de Zéruya Shalev laissent une empreinte dans nos vies intérieures parce que sa perception les éclaire d’un halo intense et différent. La difficulté du couple, du désir, l’ambiguïté des liens familiaux, leurs malentendus et leurs attentes déçues, l’écrivaine israélienne les explore à nouveau dans son dernier roman, n’hésitant pas à dévoiler les tabous et le côté obscur des sentiments entre les parents et les enfants, les maris et les femmes, les frères et les sœurs.

Les pensées et les souvenirs d’Hemda, vieille femme hospitalisée, nous plongent au coeur d’une famille où l’on ne se parle pas, où le non-dit l’a emporté et semble avoir érigé des barrières infranchissables.

Zeruya Shalev en saisit les déchirures et les paradoxes, les rêves qui continuent de colorer une réalité amère, les attentes qui luttent contre la résignation.

Car Hemda semble avoir renoncé à avoir de bonnes relations avec ses enfants aujourd’hui quadragénaires, elle les observe, de loin, si peu épanouis dans leurs vies professionnelles et affectives, encombrés dans leurs paroles et leurs gestes. Avner, le fils préféré, étouffé par le trop d’amour maternel, est devenu un homme « balourd et vaincu », et Dina, la mal aimée, blessée, maigre, est comme, « hérissée de piquant ». Hemda a beau éprouver la sensation d’avoir échoué dans son rôle de mère, c’est pourtant à son chevet que se retrouvent et s’attardent ces deux-là.

Pourquoi, se demande Hemda, songe t-elle plus à ses parents disparus qu’à ses enfants présents ? Qu’est-ce qui nous lie à nos enfants ? Abandonnée par sa mère, élevée très sévèrement par un père exigeant, puis mariée sans amour, elle s’interroge sur la femme dure qu’elle est devenue.

Comme son héroïne, l’auteure est née dans un kibboutz, elle est la fille de grands pionniers, porteurs d’une utopie qu’elle admire mais qui a échoué. Sa vision de la situation de son pays se mêle ici à l’intimité de ses personnages. Leur vie quotidienne est liée à celle de la société israélienne et en montre la complexité. Ainsi, le fils, Avner, avocat de gauche qui défend Bédouins et Palestiniens, pour qui la déception côtoie la compréhension.

En quelques semaines, alors que leur mère s’éteint peu à peu, le frère et la soeur vont se rapprocher. Les jours passés près d’une vieille femme immobilisée vont les obliger à se pencher sur leurs vies. Que vont-ils faire du temps qui leur reste ?

Père de deux enfants, Avner ne s’entend pas avec une épouse qui l’a toujours rabaissé. À l’hôpital, il assiste à une scène qui le bouleverse : une femme amoureuse fait ses adieux à un mourant. Avner décide de retrouver l’inconnue, et cette décision va transformer profondément le cours de son existence. Désormais il ne veut plus se résigner, il veut connaître le bonheur d’aimer, même s’il ne doit pas être aimé en retour.

Dina, sa soeur, aime encore son mari, et elle a adoré être mère. Mais leur fille aujourd’hui âgée de seize ans, se détourne d’elle, la repousse, la blessant volontairement. Dina, qui ne peut plus avoir d’enfant, se met alors en tête d’adopter contre l’avis de tous, surtout contre celui d’Amos, son mari, qui s’éloigne.

L’écriture de Zeruya Shalev, parfois ample, parfois minimaliste, suit les variations intimes de ses personnages. Et, alors qu’ils ne sont pas immédiatement aimables, elle nous apprend à les aimer et nous entraîne sur le cours houleux de destins qui aspirent à changer.

Même Hemda qui va mourir, ressent ce besoin de changement, elle sera celle qui va encourager Dina à adopter, lui offrant la compréhension et le soutien maternels qu’elle lui a toujours refusés. Elle trouvera aussi les mots pour apaiser la colère de sa petite-fille adolescente.

Alors que l’amour semblait gelé et empoisonné, au début du roman, alors que chacun semblait emmuré dans la solitude et la tristesse, l’espoir se faufile au fil des pages. Et si tout n’était pas trop tard ? Même à la fin. S’il suffisait d’un regard différent, d’un angle nouveau pour être sauvé ? Que reste-t-il de nos vies sinon la trace indélébile de nos rêves ? Une trace si profondément ancrée que l’on continue d’être porté par leurs forces invisibles. À nous de nous en emparer et d’en faire quelque chose avant de disparaître.

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