Il était une ville
Thomas B Reverdy

J'ai lu
août 2015
320 p.  7,20 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

La ville fantôme

Sept ans plus tôt. Alors que le reste du monde continue à faire l’autruche, refusant de croire à la crise annoncée, Détroit sombre peu à peu. La ville mythique des Etats-Unis est en train de faire faillite. Et c’est dans un quartier déjà presque fantôme qu’Eugène, un ingénieur, débarque pour superviser un projet automobile nommé « L’Intégral ». Logé dans une tour au pied de ce qu’ils appellent tous là-bas, « la Zone », il tente, en vain, de faire correctement son travail…car son chef ne lui répond plus depuis longtemps. Alors, pour ne pas sombrer complètement, il se rend tous les soirs au Dive In, un bar qui désemplit peu à peu et que tient Candice, une jeune fille au rire brillant et aux lèvres rouges. C’est dans cette ville aussi que vit Charlie, un jeune adolescent, qui choisit de fuir, un matin. Il laisse derrière lui sa maison et sa grand-mère pour soutenir son meilleur ami, Bill, battu par sa mère. Mais sa fuite n’est pas solitaire : à Détroit, ce sont des dizaines, des centaines d’enfants qui disparaissent chaque jour. Mais pour aller où ? C’est l’obsédante question que se pose le lieutenant Brown, en charge des dossiers. Ici, d’ailleurs, la police en sous effectifs, ne cherche même plus à arrêter les dealers. Elle patrouille pour rien. L’essence devient trop chère, les voitures sont bonnes pour la casse.

Dans tous les journaux, sur toutes les chaînes, les médias parlent bientôt d’une crise sans précédent, d’une « catastrophe ». Les gens commencent à perdre leur emploi, leur voiture, leur maison. Personne ne comprend ce qu’il se passe. « C’est tout le 20ème siècle qui fiche le camp comme un courant d’air », nous dit l’auteur : l’angoisse, le cauchemar, comme si le monde entier s’était envolé. C’est la ville qui se fissure, se craquèle, à l’instar des sentiments qui habitent les êtres fantômes, rongés de l’intérieur, comme en lambeaux. Peu à peu, la ville se vide de ses habitants, et ceux qui veulent rester sont comme engloutis les uns après les autres. L’auteur a fait de Détroit un personnage à part entière ; cruelle, sans pitié, on l’entendrait presque respirer. L’hiver arrive, et dans la neige, le silence rebondit comme une balle de ping-pong. Pris aux tripes, le lecteur évolue dans une atmosphère lourde, pesante, contemplant un effondrement sans précédent : rien que des maisons et des immeubles, abandonnés et même en ruines et il comprend que Détroit symbolise la fin d’une civilisation : la nôtre. Les personnages, si ce n’est qu’ils portent des noms, sont presque des anonymes qui évoluent et survivent, uniques représentants d’une génération perdue. Ils n’ont plus d’avenir et un passé qu’ils préfèrent pour beaucoup, oublier.

Avec un talent de conteur hors pair, Thomas B. Reverdy décrit la folie des hommes, entraînés dans une spirale infernale où chacun n’est plus qu’un numéro. Mais il ne se pose pas seulement la question de la crise : il va plus loin, en cherchant à savoir quand tout a commencé, quand l’homme a désiré toujours plus. Dans un contexte de catastrophe planétaire, son écriture, d’une sensibilité et d’une poésie exacerbées, donne des frissons. Il peint pour finir cet espoir immense, ce cri de rage et d’amour, démesuré, d’une grand-mère pour son petit-fils, d’un ingénieur pour une serveuse, d’une envie terrible de continuer à vivre malgré tout.

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 Les internautes l'ont lu

Il était une ville

J’aime beaucoup cet auteur , mais ce roman était passé sous mon radar à sa sortie, et Poche et Prix des Libraires 2016 m’ont fait rectifier cette erreur.
Ce qui frappe avant tout à la lecture , c’est l’atmosphère qui entoure ce roman. Détroit, LA grande ville de l’automobile dans le Montana sombre dans la misère avec tous ses habitants et devient une ville fantôme en 2008, lors de la grande Catastrophe , c’est à dire au moment de la crise des subprimes. Les habitants à bout de dettes impossibles à rembourser, sans travail et sans aucun avenir, quittent leur maison sans espoir d’y revenir.
Cette sensation de vide, de maisons , d’usines éventrées, des quelques rescapés, plus ou moins opiniâtres , serre la gorge, et laisse songeur quant aux éventuels bienfaits de la mondialisation.
Un jeune ingénieur français , Eugène , se retrouve là-bas après avoir été envoyé en Chine par son « Entreprise » pour essayer de remettre en route une unité de travail, entreprise fumeuse , il s’en rend compte très vite.
Se greffent à ce moment de nombreuses et mystérieuses disparitions d’enfants que le manque de moyens alloués à la police à la suite de gabegies et malversations de l’équipe municipale, n’autorise pas à rechercher convenablement;sauf bien sur, un vieux flic surnommé « Marlowe » qui pourra résoudre cette énigme .Et ce grâce à l’obstination d’une grand mère qui ne se résout pas à perdre son jeune Charlie.
Une lueur dans ce vide et le froid qui enveloppent Détroit : la fin donne un peu d’espoir.

Ce livre qui se lit avec avidité donne à réfléchir au monde qui se dessine et dans lequel les hommes ne sont plus que des pions que l’on déplace au gré de la Finance.

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Detroit, symbole de la réussite du capitalisme, capitale de l’industrie automobile ; c’était il y a longtemps. Nous sommes en 2008, et Detroit n’est plus que l’ombre d’elle-même. La crise financière a eu raison de cette ville qui est le personnage central du roman.

Une ville en déliquescence, ravagée, désertée. Les centres commerciaux et commerces sont fermés. Les habitations désertées, faute de pouvoir rembourser les crédits. Les usines sont abandonnées et de grands terrains en friche deviennent la zone, permettant à une criminalité d’exploser..

La ville se déshumanise, devient une ville fantôme en perdition, un monde en mutation, en perte.

Thomas B. Reverdy la décrit tellement bien. De courts chapitres basculant sur divers personnages lui permettent de nous faire prendre conscience de l’ampleur des dégâts.

Eugène, ingénieur français débarque pour la firme, il est affecté à la création d’un prototype ; l’Intégral. Les bureaux sont au treizième étage d’une tour quasi désaffectée, au bord de la zone.

Il va parcourir la ville, se rendre régulièrement au Dive Inn où il rencontrera Candice la serveuse désabusée. En toile de fond on suivra le parcours de Charlie et ses copains, des enfants livrés en partie à eux-mêmes dans ce monde en perdition. Brown, un flic passionné nous accompagnera lui aussi durant le récit, il enquête sur des disparitions d’enfants.

Thomas B. Reverdy, à travers ce roman analyse de façon très pertinente les conséquences de la crise financière, le capitalisme débridé à outrance, qui a amené l’Homme et les grandes sociétés à toujours demander plus en broyant l’humain.

C’est une docu-économico fiction qui se lit comme un roman de manière agréable car l’écriture est très fluide. Par de très courts chapitres sur des vies qui s’entrecroisent, il nous parle à merveille de la Catastrophe et de ses conséquences.

La plume est fluide, l’écriture est juste. L’analyse de la situation est fine. J’ai apprécié la lecture qui nous amène à de réelles réflexions sur notre société, un mode économique ayant atteint ses limites, ses travers et surtout une lecture qui nous montre que l’espoir se trouve dans l’humain qui cultive encore de vraies valeurs telles que l’amour, l’amitié et la solidarité.

Ma note : 8.5/10

Les jolies phrases

La télé la nuit est comme ce coin de la ville, une sorte de ruine hantée dans laquelle errent des fantômes inutiles.

Est-ce que le Paradis c’est toujours ce qu’on a perdu ?

Il réunit tout le monde et expliqua que la carrière et le travail étaient deux choses différentes, et qu’ils avaient ici un travail à accomplir.

Ça avance souvent comme ça, une enquête. Tu relies les petits points, tu plies selon les pointillés, ça finit par faire des motifs. Comme dans un roman.

La culpabilité – le sentiment de mal faire – est un moteur presque aussi puissant que l’ambition – le sentiment de bien faire.

Tu voudrais que je te dise, mais je ne sais pas à qui est la faute. Il y a eu le Paradis et puis il y a eu la pomme, et je ne sais pas qui a décidé de la croquer en premier. Il y a eu un moment où l’on s’est détourné de Dieu, voilà ce que je crois. Il a fallu rêver d’une plus grosse voiture, d’une plus jolie maison, ou rêver de ne pas respirer le même air que tout le monde. C’était notre faute pas individuellement, mais ça nous est arrivé à nous, c’est comme ça. On n’a même plus parlé la même langue, et c’est cela la guerre.

La rue s’élimait tel un tissu qu’on ne parvenait plus à repriser.

Les gens qui partaient finissaient par les abandonner purement et simplement, et c’était à chaque fois un nouveau trou dans la trame du quartier, qui menaçait de filer comme un bas. Il s’effilochait. Il partait en lambeaux.

Il y a des gens comme ça, qui sont capables de s’esquinter la santé à faire semblant de travailler, beaucoup plus sûrement que s’ils travaillaient vraiment.

Il faut croire que la vie parfois est comme un roman, elle a besoin d’un inconnu pour la raconter.

L’avenir même quand il n’y en a plus, il faut bien qu’il arrive.

Chacune espèce évolue en même temps que les autres, constamment, dans l’ignorance des autres. Chacune court sur place, parce que le monde autour d’elle court, et elle pourrait aussi bien s’éteindre à tout moment parce que le rapport de forces ne bascule jamais définitivement en sa faveur, la sélection naturelle devenant le fruit, non d’une évolution vers un mieux objectif, mais d’une coévolution aveugle et hasardeuse.
Et c’est ce qui se joue aussi entre les sociétés humaines. Courir, on ne sait faire que ça. Quand ça se met à aller mal, on accélère – que faire d’autre ?

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coup de coeur

Il était une ville où tout espoir n’est pas mort

Lorsque Eugène arrive à Detroit, le jeune ingénieur automobile pense qu’après une première expérience malheureuse d’expat en Chine, il va pouvoir rebondir. On lui a en effet confié la préparation d’un projet de voiture multi-plateforme, censé relancer les affaires de l’entreprise moribonde. Ce jeune «J3C», dans le jargon on appelle ainsi un Jeune Cadre à Carrière Courte, va en effet pouvoir s’investir à fond dans cette coopération entre les usines du groupe, car Detroit n’est pas vraiment très attirante.
Entre l‘aéroport et la ville, des kilomètres carrés de parcelles identiques. On est bien loin des années 60 quand les Who venaient donner leur premier concert ici. Après avoir franchi Downtown, au bord de la rivière, il poursuit sa route en direction des lacs et du Canada, découvre «les énormes cylindres de verre du Renaissance Center, le cœur de l’Entreprise, le siège mondial géant du géant mondial de l’automobile» et comprend que sa mission sera loin d’être une sinécure.
« On dirait que les choses s’emballent. Que toute la ville fout le camp et le maire avec. Les enquêtes et les démissions s’enchaînent, il paraît que même le FBI est sur le coup.» Lehman Bothers a fait faillite, le maire a été contraint à la démission face aux 38 charges d’accusation retenues contre lui. C’est le début de la fin, car « le pire est toujours au-delà de nos attentes.»
Le pire pourrait être illustré par l’histoire de Charlie, que Thomas B. Reverdy a eu la bonne idée de retracer en parallèle à celle d’Eugène. Elevé par sa grand-mère, le garçon à peine adolescent, retrouve des amis qui passent leur temps à errer dans les rues délaissées, les habitations vandalisées, les quartiers fantômes où se développent toutes sortes de trafics.
Un jour, il décide de prendre son baluchon et de les suivre dans une virée qui les mènera au cœur de la zone, dans une ancienne école devenue le refuge de tous les jeunes sans avenir. Sans doute que leurs noms figurent sur les dossiers retrouvés éparpillés dans les locaux du Precinct 13 qui avait fermé pendant l’été et qui s’occupait plus particulièrement de délinquance juvénile. A l’image de Brown, le policier qui essaie tout de même de faire son possible, Eugène essaie de survivre à la catastrophe qui, de jour en jour, prend plus d’ampleur. «Comme dans toutes les crises de système, il devenait impossible de prévoir jusqu’où pouvait s’effondrer Detroit. »
Il va trouver un peu de réconfort au Dive Inn où il a pris l’habitude de prendre un verre le soir parce qu’il peu y retrouver la serveuse, Candice. «La fille au rire brillant et rouge était sa principale raison de revenir.»
Entre le récit factuel et le reportage, sans ajouter du pathos quand les faits parlent d’eux-mêmes, l’auteur nous donne à vivre ce que des centaines d’articles économiques et d’analyses sur la désindustrialisation et les ravages de la mondialisation ne peuvent montrer. Derrière les chiffres, il y a de la chair, du sang et des larmes.
Pour finir 2015, j’ai choisi de vous parler de ce roman, parce qu’il me semble être le plus emblématique de l’époque et plus particulièrement d’une année qui ne restera sans doute pas dans les mémoires comme la plus joyeuse du XXIe siècle.
Mais aussi et surtout parce que l’histoire de Charlie et celle d’Eugène ne sont pas terminées. Parce qu’ils n’entendent pas être sacrifiés, malgré les oracles, parce qu’ils savent que demain est un autre jour.
A tous ceux qui me suivent occasionnellement ou plus régulièrement, je souhaite une très belle année 2016 !

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Et au milieu du chaos… l’espoir, malgré tout.

Enfin, il fallait bien que je me décide à découvrir Thomas B. Reverdy dont le bouche à oreilles disait le plus grand bien et que j’avais croisé au détour d’un texte dans l’excellente revue Décapage. Voilà donc qui est fait et bien fait. Idée originale, projet bien mené, observation fine et narration précise. J’ai encore des images plein la tête de cette errance dans Détroit en train de mourir…

« L’avenir, même quand il n’y en a plus, il faut bien qu’il arrive ».

Sous le prétexte d’une enquête policière, c’est bien de la chute d’une ville dont il est question et pas n’importe laquelle. Detroit, le symbole de la société de l’après-guerre, celle de la consommation facile, du crédit sans fin, vitrine de l’Amérique triomphante. Nous sommes en 2008, à la veille de l’effondrement boursier. A Detroit, les signes de la crise sont déjà là. Maisons désertées faute de pouvoir régler les traites, commerces en faillite, usines désaffectées… C’est dans ce contexte que débarque Eugène, ingénieur en process industriels, chargé de la mise en route d’un énorme projet pour L’Entreprise, fleuron de l’industrie automobile. Sans trop savoir s’il s’agit d’une seconde chance (sa précédente mission en Chine n’a pas été très concluante) ou d’un cadeau empoisonné (après tout, l’Entreprise ne semble pas en grande forme). Seul comme un expatrié au milieu d’une ville en déliquescence, Eugène observe, fait son trou et tente de continuer à y croire. Pendant que dans la ville, des adolescents disparaissent sans que personne ne s’y intéresse à part le vieil inspecteur Brown…

Les chapitres suivent en alternance les péripéties du petit Charlie, orphelin recueilli et élevé par sa grand-mère et bientôt happé par cette vague de disparitions, celles de l’inspecteur Brown et des forces de police privés d’argent et de matériel et enfin celles d’Eugène, de son projet bancal, ses relations absurdes avec le siège de l’Entreprise ou son N+1 et de sa rencontre avec Candice. Des personnages convaincants et attachants. Au fil de la narration se dessine le portrait d’une ville à l’abandon. Des friches industrielles converties en terrain de jeux dangereux pour les gamins, des forces de l’ordre contraintes de réduire les patrouilles faute de budget pour l’essence ou l’entretien des véhicules, des quartiers entiers de maisons abandonnées ou brûlées dans une tentative désespérée de toucher l’assurance.

« Les gens perdent leur boulot, déménagent, dans le meilleur des cas, ils suivent leur entreprise. La plupart des vieux travaillaient dans l’automobile et la plupart des jeunes dans l’immobilier. Alors le vent froid les emporte. La voiture et la maison. C’est tout le XX ème siècle qui fiche le camp comme un courant d’air ».

Que reste-t-il quand il ne reste plus rien ? L’amour nous répond Thomas B. Reverdy. Au cynisme des dirigeants, de l’entreprise et de la finance il oppose l’amour, la foi en l’autre qui permet d’entrevoir un avenir différent, peut-être meilleur.

« C’est un tel terrain pour tout recommencer, Detroit, le monde qu’ils nous ont laissé ».

En tout cas, c’est un terrain que l’auteur parvient à magnifier, à rendre poétique. Malgré la rudesse des conditions qu’il dépeint, il parvient à recréer cette ville de façon artistique, à la manière d’une installation d’art contemporain. Ce qui mérite vraiment le détour.

Retrouvez Nicole G. sur son blog

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