L'authentique Pearline Portious
Kei Miller

traduit de l'anglais par Nathalie Carré
ZULMA
litterature
avril 2016
336 p.  21,50 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Cassandre en Jamaïque

Né à Kingston et vivant aujourd’hui au Royaume-Uni, Kei Miller fait briller la Jamaïque dans un beau roman générationnel où il bâtit un pont entre les deux pays, un trait d’union entre un romancier et son personnage qui s’empare de la plume avec vigueur pour s’écrire soi-même.

« Il était une fois une léproserie en Jamaïque ». L’histoire commence comme un conte : Pearline Portious, « un genre de fille du vent », arrive d’on ne sait où dans une léproserie miséreuse de Spanish Town, au début des années 1940. Là, en mettant au monde Adamine, sa fille de père inconnu, Pearline meurt en couches. Adolescente, Adamine est adoptée par une communauté revivaliste qui prône l’exaltation des relations entre Dieu et les hommes, et devient une élue, une « Crieuse de Vérité » capable de prédire les malheurs. Vénérée mais pauvre et exploitée, la jeune femme s’exile en Angleterre, où elle est internée de force dans un hôpital psychiatrique, son don requalifié en folie de ce côté-ci de l’Atlantique.

Voilà les informations réunies par l’Ecrivain, un Londonien d’une trentaine d’années parti sur les traces de Pearline et Adamine, après avoir convaincu celle-ci de remonter le cours de sa vie pour l’aider à écrire son livre. Sujet et personnage, Adamine ne s’en laisse pas conter, s’immisce dans le manuscrit du « Gratte-Papyè » pour corriger, préciser, tempérer avec humour et réalisme la vision romanesque de l’écrivain, le tout formant une histoire parallèle dans laquelle les deux voix discutent, se complètent et nous interpellent. Grâce à ce procédé ingénieux, on distingue ainsi la parole de l’écrivain, posée, au style occidental, et les interventions d’Adamine, mâtinées de créole anglais, rendues sans lourdeur par la traduction : « L’homme-là raconte pas l’histoire toute drèt. Il a rajouté tout un tas de mensonges, mais c’est comme si chaque mensonge ouvrait la porte à une vérité ». De fait, Kei Miller réussit avec brio un roman polyphonique où deux cultures s’entremêlent ; exhumant ses origines familiales, il fait revivre des personnages hauts en couleur tout en interrogeant le pouvoir de l’imagination et la valeur de l’écriture.

 

partagez cette critique
partage par email