Payot Libraire

 

www.payot.ch

C'est peut dire que Payot est une institution en Suisse. L'aventure commence à Lausanne en 1875 avec Fritz Payot et, depuis lors, l'entreprise n'a cessé de se développer. Aujourd'hui Payot, c'est un groupe de 12 librairies installées dans les principales villes de Suisse romande. En 2015, l'enseigne repense son implantation à Genève et ouvre, sur quatre étages, un espace magnifique de 1500 m².

 

Les coups de coeur de Payot Libraire sur  o n  l  a  l u 

Pâtisserie simplement naturelle
Benoît Castel
La Martinière
Benoît Castel se destine tôt à la gourmandise auprès de ses grands-parents paysans, qui cuisinent simplement avec les produits de leur petite ferme. Parce que le secret d'une délicieuse pâtisserie se niche de préférence dans les bons produits plutôt que dans la présentation, parfois superflue, sa cuisine naturelle, familiale, conviviale, sans colorants, sans artifice, soucieuse du moindre déchet et du recyclage, fait de "Pâtisserie simplement naturelle" un livre à part sur les tables des librairies aujourd'hui. Ici, pas d'esbroufe, pas de concours, pas d'excentricité, mais des pains, confitures, tartes, gâteaux de toujours, et aussi madeleines, cookies, financiers, tous appétissants et valorisés par un stylisme pur, aux couleurs brun-chaud. C'est un retour aux sources des saveurs, aux gestes simples. Chaque recette, confectionnée dans un temps raisonnable et avec peu de matériel, est présentée sans cérémonie, dans des assiettes blanches ou des caissettes en bois. C'est simplement élégant, beau, et tellement bon qu'il ne faudra pas hésiter à augmenter les proportions: si vous êtes quatre, faites-en pour six !
Une soirée de toute cruauté
Karo Hämäläinen
Actes Sud
Ils sont quatre pour le dîner. Trois d’entre eux sont finlandais. Trois d’entre eux se sont connus à l’université. Trois d’entre eux ont un lourd secret. Mais ils sont bien deux couples pour la soirée : d’un côté il y a l’énigmatique Elise et son talentueux mari Robert, de l’autre le vertueux Mikko et sa téméraire épouse Veera. Ils sont censés se retrouver entre amis – et pourtant un seul convive sera encore en vie au petit matin… Ce roman noir finlandais est tout simplement une perle de cynisme. L’auteur, par le procédé du huis clos, nous plonge dans les motivations criminelles de chaque personnage, tout en semant par-ci par-là de subtils indices. Mais ce qui est fascinant, ce sont les personnages et les liens qu’ils entretiennent, ce qui conduit le lecteur à changer de point de vue tout au long du récit ! Des personnages truculents, des dialogues intéressants, de l’humour caustique, un scénario palpitant : profitez-en vite, le repas va être servi…
Ici ou là-bas
Jérôme Baccelli
Le Nouvel Attila
Après une déroute professionnelle en Californie, le narrateur d’ "Ici ou là-bas" découvre un exemplaire rare d’ "Exil" de Saint-John Perse. Et lorsqu’une photo inconnue du poète s’échappe des pages du recueil, il décide de se lancer dans un périple qui le conduira sur les traces du prix Nobel de littérature 1960! Accompagné de la jeune conservatrice de la Fondation qui abrite ses archives, il s’envole à la recherche de potentiels manuscrits inédits que l’on pourrait apercevoir sur le cliché, et explore l’existence du poète. De son rôle de diplomate français, aux premières heures de la Seconde Guerre mondiale, à sa déchéance de nationalité puis son exil, pour avoir refusé de collaborer, la vie d’Alexis Leger, dit Saint-John Perse, est pleine de rebondissements. Si la quête tourne vite court, les manuscrits semblant à jamais perdus, notre homme découvrira que l’on ne réécrit certes pas l’Histoire, mais que l’on peut tenter de la comprendre, de lui faire avouer ses zones d’ombres, sans la renier. Et se pose alors la question de savoir si la poésie n’est pas le seul barrage à la barbarie…
Paul Bocuse, le feu sacré
Eve-Marie Zizza
Glénat
Il était très bon pêcheur, photographe et dessinateur, aimait les femmes, les bons vins et les voitures, se mit au surf et à l’aviation à l’âge où d’autres songent à la retraite… Mais la grande affaire de Paul Bocuse (1926-2018) sera bien sûr la cuisine, exercée comme un art, un culte et une tradition par ce Gaulois à la fois truculent et sévère. Celui qu’on appelait Monsieur Paul, comme un truand, a connu un destin hors-norme, bouleversant les standards de la gastronomie française avec l’aplomb d’un Bonaparte et l’humilité d’une « mère » lyonnaise. Une biographie normale aurait été inutile: il fallait en effet "raconter" un tel personnage, et l’auteure – qui peina d’abord à l’apprécier, pour des raisons qu'elle explique… – s’y aventure brillamment!
Regarde ton père
Nicolas Le Golvan
Flammarion
Rose est une rose est une rose est une rose, dit le poème de Gertrude Stein. Mais, face à la bêtise et à la méchanceté du monde, Rose préfère voir la vie en gris. Grise sa mère et gris Paris, gris son père et sa campagne, gris les champs de colza – mais rouges, quand même, les bonbons à la fraise… Rose simule-t-elle la perte des couleurs, ou l'accident survenu deux mois plus tôt est-il responsable de son trouble ? Peut-elle retrouver le goût de grandir, de s'aimer dans sa peau de Rose ? C'est un père perdu qui se raconte, raconte sa Rose et son amour gâché pour sa mère, un amour haut en couleurs qui n'aura pas suffi à garder la famille unie. Une plume pudique et subtile qui dit la paternité à mi-temps, la douleur de l'éloignement, la difficulté d'une enfant à trouver sa place dans un monde qui se rêve monochrome et refuse encore le mélange, l'entre-deux, le pas-comme-soi.
La Demande
Michèle Desbordes
Verdier
En cette année de célébrations, les livres se bousculent bien sûr pour présenter Leonardo di Ser Piero Da Vinci, mort à à la cour de François Ier, le 2 mai 1519, sous ses innombrables facettes de peintre, sculpteur dessinateur, philosophe, architecte, inventeur, alchimiste, écrivain, opticien, graveur, botaniste, et on en oublie sans doute… Mais c’est un roman qui, vingt ans après sa parution, domine sur le sujet. Dans "La Demande" de Michèle Desbordes, Léonard n’est pas nommé, mais c’est lui bien sûr qui habite le texte. Dans une riche demeure française où l’on s’honore de recevoir le Maître vieillissant et quelques-uns de ses jeunes élèves, une servante observe, impressionnée par ces étrangers et leur mode de vie, mais aussi par un tableau inachevé amené d’Italie, et surtout par les recherches d’un sage qui ne craint ni la loi ni l’Église lorsqu’il s’agit de percer les secrets du corps humain. Avec une patience délicate et une infinie poésie, Michèle Desbordes décrit le lent, sobre et subtil cheminement de cette femme inculte et « invisible » saisie par l’admiration devant ce chercheur d’absolu, et qui, au bout de sa modeste vie, imagine de lui présenter une demande stupéfiante d’audace, d’humilité et d’intelligence… Un petit chef-d’œuvre d’esprit, et un véritable bijou d’écriture.
Lettre ouverte aux mangeurs de viande qui souhaitent le rester sans culpabiliser
Paul Ariès
Larousse
Vous aimeriez pouvoir manger tranquillement un peu de viande de temps en temps sans passer pour un horrible assassin sans cœur ? Cet essai est fait pour vous ! Paul Ariès s'attaque à la pensée unique végan en se plongeant dans les textes idéologiques du mouvement, pour démontrer toutes les contradictions qui en émergent : les militants de base se trompant généralement d'ennemi(en effet, il vaudrait mieux s'élever contre l'agriculture industrielle et intensive, que contre le boucher ou le paysan du coin), le très puissant lobby des céréales manipulant l'opinion publique afin de détourner les consommateurs de la viande (et surtout les orienter vers des dérivés très discutables), etc. C'est principalement en favorisant l'agriculture biologique et de proximité que la lutte écologique peut être réellement efficace ! De cet ouvrage ressort un véritable plaidoyer pour des éleveurs respectueux, et surtout plus respectés. Entre le boeuf et l'âne...
Le pape des escargots
Henri Vincenot
Gallimard
« Avant de parler à tort et à travers du Moyen Age, les gens d'aujourd'hui devraient d'abord essayer de démolir un mur de cette époque-là. ». Particulièrement pertinente en cette période de ruines fumantes au cœur de Paris (mais cela vaut aussi pour Palmyre, ou les bouddhas de Bâmyân), cette remarque réconfortante incite vivement à lire ou relire le merveilleux Pape des escargots (1972) d’Henri Vincenot ! Ce titre vaticano-hélicicole convient à merveille à La Gazette, vagabond anarchiste, truculent et philosophe, authentique émanation de la terre bourguignonne dont Vincenot fut le chantre – non de la terre des grands crus, austère et pierreuse, mais du fertile terroir qui a vu fleurir pendant quelques siècles l’architecture romane et gothique à tous les coins de prieurés. Rustique mais certes pas ignare, vaguement pythie à ses heures, La Gazette a bien compris le génie qui habite le jeune Gilbert. Mieux : il est capable de le magnifier en lui révélant les chemins de la connaissance qui permettront à son talent de se révéler, non pas parmi les artistes mais avec les artisans, ces Compagnons releveurs de ruines et embellisseurs de matériaux nobles. Au milieu des paysages agrestes, des divagations farfelues et des constats ironiques sur l’évolution du monde, infuse à travers cette métamorphose de la main, de l’esprit et de la matière un savoir subtil, dont le Nombre d’Or et la quadrature du cercle sont les aspects plaisamment mis en valeur par l’écrivain-conteur, mais qui relie surtout l’Homme à la Terre, au Ciel, à lui-même et au travail. Et si c’est La Gazette qui le dit…
Et le mal viendra
Jérôme Camut, Nathalie Hug
Fleuve Noir
Chaque jour à travers le monde, 6’000 enfants meurent du manque d’eau. Pour sensibiliser les gouvernements occidentaux à agir, des écologistes radicaux sont prêts au pire : sacrifier 6’000 enfants « dont on se souviendra parce qu’ils étaient blancs ». Pris au piège de ce compte à rebours effroyable, Julian Stark tente de retrouver sa fille, embrigadée parmi ces activistes. Du Bataclan au Congo se dresse, en parallèle, le portrait fracassé de Morgan Scali, prix Nobel de la Paix – et initiateur de ce terrible projet… Faisant écho à "Islanova", leur précédent roman (avec les mêmes protagonistes), ce polar mené tambour battant fait autant frémir qu’il donne à réfléchir à l’impasse écologique dans laquelle nous sommes tous plongés.
Ballade funéraire gourmande
Julien Barbet, Julie Chauville
Fage Éditions
Les morts ont faim. Pas les zombies, pas les fantômes : nos morts bien à nous, familiaux et tranquilles. Le jour des obsèques, cela prend le plus d’importance, cette faim partagée par les vivants accourus pour l’occasion. Pour nourrir tout ça, pour garantir un voyage dans l’au-delà sans embûche et sans risque (ou garantir surtout le non-retour ?), voici qu’il faut préparer de belles agapes. On tue le mouton chez les Navajos, confectionne des Funeral Pies, des pains au Mexique, apprête des riz variés au Japon, des fèves en Italie. Sans compter les mille variétés de pâtisseries et douceurs, massepains, « pain des morts » et autres « gâteaux d’enterrement ». Accompagnés de boissons fermentées ou pas, réconfort des vivants ou des morts. Vivantes, les traditions de repas de funérailles ou de fête des défunts du monde abondent dans cet ouvrage tout en finesse et érudition - on savourera au passage le nom de la collection, "Dilaceratio Corporis.... À la prochaine collation d’enterrement, vous ne verrez plus les sandwiches au jambon du même œil.
La disparue de la cabine N°10
Ruth Ware
Fleuve
Laura Blacklock voit des choses bizarres: un cambrioleur en gants de latex dans son studio, ou un corps de femme jeté en mer depuis le paquebot de luxe sur lequel elle effectue un reportage. Mais comme elle a tendance à abuser de l'alcool, on ne la croit pas vraiment. Notamment parce que personne à bord ne manque à l'appel, et que la passagère de la cabine 10 ne semble pas avoir laissé de trace ailleurs que dans l'esprit embrumé de ce drôle de témoin. N'empêche : quand on est journaliste, on pose des questions! Quitte à susciter le malaise, puis la franche hostilité et, finalement, le danger, le vrai, celui qui finit au fond de la mer du Nord... À la fois vaste, balayé par le vent, et terriblement étouffant et angoissant, le bateau se révèle bientôt pour ce qu'il est, un lieu clos d'où l'on ne s'échappe pas. La seule bonne nouvelle étant que les preuves et les éventuels acteurs d'un crime non plus ne s'échapperont pas: encore faudra-t-il rester ne vie pour exploiter cette chance. Et Ruth Ware (une jeune femme avenante et potelée à qui on donnerait pourtant le Bon Dieu sans confession) s'y entend très bien à faire partager l'angoisse galopante qui envahit rapidement le roman ! L'absurdité machiavélique du crime évident mais invisible évoque discrètement Hitchcock, tandis que le huis clos et la possible culpabilité de tout le monde rappellent la tradition du whodunit façon Agatha Christie. L'effet est percutant, le style aussi, et l'enchaînement de circonstances plus étranges les unes que les autres (bon, ce crime, il existe ou pas?) ne connaît ni répit ni porte de sortie: ce n'est pas parce que tous les potentiels coupables sont sous le nez du lecteur qu'il en est plus perspicace!
Nos objets-cultes : On les a aimés, ils ont tout changé!
Eric Alary
Larousse
Historien de nos vies sociales et consommatrices, Éric Alary a eu l’idée de remonter le temps à la rencontre des objets cultes qui ont fait basculer le XXe siècle dans la modernité. Cet album joyeusement nostalgique, qui étiquette « rétro » aussi bien la 2CV que le bikini ou le Rubik’s Cube, pénètre sur la pointe des pieds dans le foyer de nos mères ou grand-mères: cuisinière, réfrigérateur, lave-linge, mais aussi cocotte-minute, moulin à café et Tupperware® s’y pavanent, dans un univers dominé par la star de l’époque, le Formica! Et du côté de Papy, le Minitel® et le téléphone fixe le disputent à la mobylette et au briquet, l la minijupe remettant tout le monde d'accord - ou pas, justement! Cet inventaire à la Prévert, qui fourmille d’informations variées sur ce qui a fait le quotidien des Trente Glorieuses, réserve quelques surprises, et interroge avec malice sur notre rapport au passé, aux objets, à l'art, et sur notre conception du «contemporain»….
Au Sevilla Bar
Alex Capus
Actes Sud
Alex Capus mène une double vie: romancier à succès ("Léon et Louise", "Le faussaire, l'espionne et le faiseur de bombes", "Voyageur sous les étoiles") et tenancier d’un bistrot-cabaret à la gare d’Olten (CH), la seconde servant ici de réserve d’inspiration à la première. Philosophe roublard et bienveillant, l'écrivain franco-suisse nous invite donc à prendre un pot "Au Sevilla Bar" pour observer avec lui le monde qui change (mais pas trop), les clients aux problèmes rocambolesques, sa petite famille qui prend de l'indépendance (et le disqualifie gentiment) ou les copains qui partent en vrille, et surtout pour apprécier le plaisir de vivre sans trop céder aux gadgets de la modernité. Le ton est à la fois truculent et détaché, ironique et tendre, et tandis que le patron sert prestement sa fameuse bière, l'écrivain invite à partager de francs fous rires autour de ses histoires invraisemblables - mais sans doute authentiques - d’urbanisme délirant, d'alligators chassés à coups de balais ou de taureaux voyageurs bien qu'empaillés ! Donc, si vous passez par Olten…
Le mangeur de livres
Stéphane Malandrin
Seuil
Même les lecteurs assidus qui ont coutume de "dévorer les bouquins" devront s'estimer battus à plates coutures par Adar Cardoso, grand dégustateur de vélin devant l’Éternel (et quelques-uns de ses ambassadeurs médusés) ! Cet orphelin, élevé avec son alter ego Faustino dans les bas-fonds de la Lisbonne du XVe siècle, est à la vérité un sacripant de la plus belle eau, mais inventif et espiègle, dont les mauvais tours n’avaient pas à priori pour objectif de dévaster les bibliothèques. La nécessité de mâchonner des fragments de parchemin dans une geôle pour ne pas mourir de faim déclenchera cependant en lui un appétit – au sens premier du terme – de livres, une addiction même, qui le poussera au pillage des richesses culturelles du royaume. Et l’entraînera vers une métamorphose hallucinante, farce du destin que le galapiat, cette fois, ne maîtrise pas… « Pantagruélique » et « rabelaisien » sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit, et pour son premier roman le réalisateur (et auteur jeunesse) Stéphane Malandrin ne renie pas l'allusion. Mais il évite habilement les excès du pastiche pour trousser une fable philosophico-fantastique drôle et folle, qui passe de la gauloiserie au baroque puis au mysticisme à un rythme endiablé : des péripéties sont soldées en quelques mots, quand une réflexion sur la destinée déroule ses circonvolutions en une phrase de deux pleines pages. Conscient d’avoir mis ses lecteurs au défi (mais ils ne peuvent qu’en être ravis), l’auteur leur rend malicieusement hommage en présentant à la fin ses sources d’une manière telle qu’on a simplement envie d’aller les dévorer à son tour – son ultime pirouette prouve qu’il n’en doute pas !
Les Mafieuses
Pascale Dietrich
Liana Levi
Femme de mafieux est un "métier" à part entière, qui nécessite discrétion, talents de négociation - et une forte capacité à regarder ailleurs.... Michèle a été admirable dans ce rôle, toute sa vie. Pourtant, quand son époux Leone tombe dans le coma, elle a la mauvaise surprise de découvrir qu'il a mis un "contrat" sur sa tête… Un roman énergique sur des dames dont les parties de bridge font et défont les alliances, ces femmes de l'ombre qui font trembler leur mari à l'heure du thé. Hilarant, sanglant et déjanté !
Le coeur converti
Stefan Hertmans
Gallimard
L’écrivain belge Stefan Hertmans a trouvé à Monieux, un charmant village de Haute-Provence, les traces véritables de ses héros: David, le fils du rabbin de Narbonne, et Vigdis, la belle Normande qui, par amour, se convertit au judaïsme et devient Hamoutal. La provocation était grande, le danger le sera aussi... De sa familiarité avec le village et le magnifique pays du Ventoux, Hertmans nourrit le roman du combat pour imposer une volonté de femme à un monde d’hommes, mais aussi de nombreuses recherches, de traces, de vestiges, de photos. Tout en poursuivant comme dans un rêve la silhouette de cette jeune femme à nulle autre pareille, qui pour échapper à ses poursuivants échappe donc aussi à son « sauveur » littéraire… Superbe, sauvage et mystérieux.
Le pays des oubliés
Michael Farris Smith
Sonatine
Maryann, la mère d'accueil de Jack, est sur le point de mourir. Il ne reste que quelques jours à ce dernier pour tenter de racheter ses fautes en sauvant leur maison de la saisie... Commence alors une course contre la montre, qui entraîne le lecteur dans un univers oscillant sans cesse entre une dureté extrême et une grande tendresse. Un très beau texte, au style sobre et marqué, dont on ressort à bout de souffle, légèrement vacillant. Mais avec, malgré tout, l'espoir d'un « peut-être ». Après l'apocalyptique "Une pluie sans fin" et "Nulle part sur la terre", bouleversant chef-d'oeuvre, Michael Farris Smith s'impose avec ce troisième roman comme l'une des grandes plumes de la littérature américaine !
Ce qui nous revient
Corinne Royer
Actes Sud
À 10 ans, Louisa, fillette joyeuse et raisonnable à la fois, voit sa mère disparaître « pour trois jours »… pour toujours. Chaotiquement élevée par un père artiste, elle se fraie bravement un chemin dans la vie, étudie, choisit de faire sa médecine. Et de s’intéresser au syndrome de Dawn, appelé communément « trisomie 21 », en prenant directement contact avec celle dont elle pense qu’elle peut l’aider : le Dr Marthe Gautier, une dame fort âgée mais pleine d’énergie, dont le nom a été associé à la découverte du chromosome défaillant. Ce qu’apprendra Louisa dépasse largement ce qu’elle imaginait, tant sur le plan médical qu’au regard de l’éthique scientifique, du féminisme, de la justice, du courage… Louisa est un personnage de fiction, le Dr Gautier existe bel et bien. À l'une, qu'elle a créée, Corinne Royer offre l’élégance extrême de son style, à la fois terriblement précis et ondoyant en méandres subtilement émouvants. Et l'autre, chercheuse injustement privée par un jeune confrère du fruit de ses recherches à une époque où les femmes comptaient peu en médecine, a heureusement titillé la documentaliste et la romancière en elle, au point de tenter la rencontre! Née en 1925 dans une famille de paysans, devenue médecin, chercheuse et enfin directrice de recherche à l’INSERM (alors qu’une femme ne pouvait détenir un compte en banque sans l’aval de son mari !), le Dr Gautier a toutes les qualités d’un formidable personnage de roman et, humainement, d’une amie pour la vie. Ce qu'elle a à raconter – on n’en dévoilera pas ici l’intrigue ni les émotions – se présente alors dans le riche écrin d’échanges au cours desquels ces deux femmes, que deux générations séparent, s’apprivoisent et se conquièrent, charmées chacune par ce que lui permet l’autre : à l’écrivain un scénario inimaginable et un personnage splendide, à la scientifique une reconnaissance et un intérêt qu’on lui a refusés. Avec un talent original (il en fallait pour faire le poids contre la forte personnalité de Marthe Gautier !), Corinne Royer harmonise alors la vie de Louisa aux tribulations du médecin, et crée entre elles une relation généreuse et passionnante, dominée par la perte et le deuil, l’une de sa mère, l’autre de son « enfant » intellectuel. Dans une complicité enviable, la vérité prend son envol, soixante ans après les faits. "Ce qui nous revient" comme un dû, une dette que la vie doit honorer, d’une manière ou d’une autre...
Dix petites anarchistes
Daniel de Roulet
Buchet Chastel
Elle s'appelle Valentine, elle est la dernière des dix jeunes femmes parties du Vallon de St-Imier pour la Patagonie en ce jour d'août 1873. Et elle se souvient. La narratrice du nouveau roman de Daniel de Roulet raconte ainsi les aventures de ces dix femmes qui décident d'abandonner le monde étroit du Vallon, et la triste condition ouvrière de l'industrie horlogère naissante, pour se chercher un monde à réinventer. Anarchistes ? Elles sont surtout rebelles à l'injuste autorité masculine, rebelles au destin tracé d'avance qui les attend: ce sont leurs aventures et surtout leurs mésaventures, sans cesse en butte à l'absurdité des pouvoirs de tous ordres, qui se chargeront d'en faire des anarchistes convaincues. De la Patagonie à l'île de Robinson Crusoé en passant par Buenos Aires, elles se battent pour vivre libres et mettre en pratique leur idéal de solidarité. Au coin du feu, leurs débats sont nourris de souvenirs des conférences de Bakounine ou d'une rencontre, dans la cale d'un navire, avec une certaine Louise Michel… Au fil de ce court roman, Daniel de Roulet nous fait vivre la dure réalité du XIXe siècle, mais surtout brosse dix portraits admirables d'humanité. Leurs histoires singulières tissent la trame de la grande Histoire, et vibrent de la foi d'une époque lointaine où l'on pouvait encore croire possible – et même tenter pour de vrai – de changer le monde.
La somme de nos folies
Shih-Li Kow
Zulma
Aussi original et dépaysant que puisse être ce merveilleux roman qui nous vient de Malaisie, ce que j'ai apprécié à sa lecture, c'est la confirmation que nous appartenons tous à la grande famille humaine ! De cette demeure, reconvertie en gîte, d'une petite ville loin de Kuala Lumpur jaillissent les histoires savoureuses de la fantasque Beevi, du sage Auyong, de la facétieuse Mary Anne et de l'extravagante Miss Boonsidik. Comment ne pas succomber à cette merveilleuse chronique familiale pleine d'humour, de drôlerie, d'humanité et d'intelligence ? Comment ne pas tomber sous le charme des personnages nous faisant entrevoir une Malaisie multiculturelle, diverse, ouverte, curieuse, particulière et universelle ? Rien d'étonnant à ce que ce roman ait été récompensé par le Prix du premier roman étranger 2018 – ni, sans doute, que vous ayez envie de partir prochainement pour la Malaisie !
Le rire de résistance, de Diogène à Charlie Hebdo
Jean-Michel Ribes
Beaux-Arts Éditions/Théâtre du Rond-Point
Rire pour résister... Depuis Charlie Hebdo, on aurait pu craindre la fin du phénomène. Mais comment pourrait-il s’affaiblir, alors qu’il est porté par des siècles de persiflage et se renouvelle sans cesse ? Surdimensionné (impossible de le feuilleter négligemment !), cet almanach du rire comme arme de résistance massive fait briller les mille et une facettes de la lutte sans fin contre l’État, l’argent, la bêtise, l’obscurantisme et autres obstacles au bonheur des peuples. Facétieuses, grinçantes, tordantes, les rubriques slaloment entre les auteurs et les genres, les époques et les citations, avec une désinvolture gouailleuse qui cache une sérieuse (pardon : solide) érudition : rigoler, ça n’empêche pas de réfléchir, môssieur.
Le Monde vu d'Asie
Pierre Singaravelou, Fabrice Argounès
Le Seuil
Deux universitaires globe-trotters proposent de renverser le monde, c’est-à-dire d’oublier la cartographie "eurocentrique" qui range sagement la Scandinavie en haut et Cuba à gauche. Vue d’Asie, pays et continents se présente en effet un peu différemment – et ce n’est pas nouveau ! Ce très bel album rassemble un trésor de cartes plus étonnantes et merveilleuses les unes que les autres, qui pendant près d’un millénaire furent l’outil de gestion des souverains de Chine, du Japon, du Siam ou d’Afghanistan, mais aussi des marchands, et même des missionnaires. Indépendamment de leurs imprécisions (qui y ajoutent plutôt une dimension poétique) ces cartes splendides aux tons passés regorgent de détails insolites, faisant cohabiter plans de villes, volcans, scènes diplomatiques, fortifications, lieux saints et bestiaire. De véritables chefs-d’œuvre artistiques qui font honte à la banalité digitalisée de nos cartes satellites…
Le monde vu d'Asie : Une histoire cartographique
Pierre Singaravélou, Fabrice Argounès
Seuil
Deux universitaires globe-trotters proposent de renverser le monde, c’est-à-dire d’oublier la cartographie "eurocentrique" qui range sagement la Scandinavie en haut et Cuba à gauche. Vue d’Asie, pays et continents se présente en effet un peu différemment – et ce n’est pas nouveau ! Ce très bel album rassemble un trésor de cartes plus étonnantes et merveilleuses les unes que les autres, qui pendant près d’un millénaire furent l’outil de gestion des souverains de Chine, du Japon, du Siam ou d’Afghanistan, mais aussi des marchands, et même des missionnaires. Indépendamment de leurs imprécisions (qui y ajoutent plutôt une dimension poétique) ces cartes splendides aux tons passés regorgent de détails insolites, faisant cohabiter plans de villes, volcans, scènes diplomatiques, fortifications, lieux saints et bestiaire. De véritabls chefs-d’œuvre artistiques qui font honte à la banalité digitalisée de nos cartes satellites…
Café : Voyage au coeur de la culture du café
Collectif
Whitestar
Pourquoi un café est-il toujours « petit » ? Rien de plus vaste au contraire que l’arôme des grains brûlés et infusés, dont les volutes recèlent tout un monde… De la culture (et son histoire) à la cafetière – une collection de rêve – en passant par les crus ou la torréfaction, le café produit des images superbes, et cela n’est sans doute pas un hasard ! Longuement commentées par des spécialistes enthousiastes, elles donnent à ce « voyage autour d’une tasse » une saveur exceptionnelle, une poésie. Et beaucoup d’idées pour rendre à la pause-café quotidienne tout le soin qu’elle mérite : pour vous, ce sera un "Sulawesi kopi tongkonan toraja" ou juste un "Malabar moussonné" ?
Dessin politique, dessin poétique
Frédéric Pajak, Collectif
Les Cahiers dessinés
Catalogue de l’exposition éponyme, dont le commissaire est l’artiste Frédéric Pajak, « Dessin politique, dessin poétique » met en regard un ensemble extrêmement varié d’œuvres représentatives de l’un ou l’autre genre, couvrant pour le second quatre siècles d’art, de Jacques Calot et Rembrandt à Calame, Corot, Kokoschka, Tal Coat. Même des artistes parfaitement inconnus, comme Charles Schroeder, ou amateurs, comme Nietzsche (!), émeuvent ou font rêver en quelques coups de crayon… Le dessin politique, quant à lui, compense sa relative jeunesse par la popularité, et la sélection opérée par Pajak permet de réaliser à quel point certains dessins, parfois très provocateurs ou même violents, sont devenus des classiques ! Le « metteur en scène » de ces œuvres si diverses, leur donnant en quelque sorte carte blanche, a libéré leur capacité à dialoguer entre elles au-delà de l’organisation thématique ou chronologique, et avoue son plaisir à les voir nouer entre elles, en cette langue dessinée qu’il capte mieux que quiconque, le fil d’un échange spontané. Avec les deux formes d’expression annoncées s’articule alors l’inspiration double de certains artistes, connus soit pour leurs croquis féroces, soit pour leurs paysages bucoliques, mais qui révèlent au détour d’une cimaise l’autre visage de leur travail, ici extrêmement incisif, là purement artistique. De Goya à Folon en passant par Gustave Doré, Sempé ou Topor, les plus grands ont laissé leurs crayons et fusains vagabonder d’un bout à l’autre de la palette des motivations… Et l’on est presque toujours éberlué en découvrant, sous la même signature, des esquisses évoquant quelque site serein ou onirique, et de grinçants dessins dont la charge politique ou sociale fait mouche !
Organigramme
Jacques Pons
Hugo & Cie
Dans cette entreprise de la mode et du luxe Made in France, on emmène les cadres en séminaires à Marrakech, mais c’est pour mieux les endoctriner, les essorer, les mettre en concurrence, pour toujours davantage de créativité convertible en cash. Restera-t-il cependant quelqu’un à la DG lorsque débutera la Fashion Week ? Parce qu’un mystérieux tueur a méthodiquement commencé à tailler dans le vif de l’équipe, ouvrant de sanglantes boutonnières sur les uns, glissant un solide faufil autour du cou des autres, bâtissant à grands points suicides et burn-out… Mais quelle « petite main » diabolique veut la fin calamiteuse de ce fleuron du luxe ? La Maison Louis Laigneau laisse bientôt voir, à travers ses coutures crevées, une sombre arrière-boutique, où les pressions et les mauvais traitements voisinent avec les plans de carrière agressifs et les querelles d’egos. La motivation du tueur, comme une petite voix se superposant à la désorganisation galopante, tourne à la vengeance obsessionnelle, tandis que les cadavres s’amoncellent…. Excellent premier thriller cousu de fil rouge, bien construit et rythmé, Organigramme en dit long sur les dessous pas affriolants du tout de la Haute Couture – un roman « à clé » auquel convient d’ailleurs tout un trousseau de noms célèbres !
Edmond
Léonard Chemineau
Rue de Sèvres
De Rostand on ne joue plus que "Cyrano de Bergerac", sa figure semble falote comparée à Hugo ou Guitry, on ne sait pas grand chose de sa vie ni de ses amours... Il fallait un certain culot pour s'emparer d'un tel personnage et en faire une BD survitaminée ! Soldant la nostalgie par une palette à base sépia qui crée l'ambiance sans la figer, Léonard Chemineau adapte la pièce d'Alexis Michalik et la transpose avec une verve formidable, qui offre à l'auteur de "Chanteclerc" et de "L'Aiglon" (il aimait les volatiles, Edmond) une vie de vaudeville dans un Paris de légende. Trépidant, le scénario dynamite l'unité de temps et de lieu chère aux classiques pour bourlinguer de coulisses en hôtel de passe et de brasserie en chemin de fer, faisant la pige au cinéma naissant. Les quiproquos, travestissements et coups de théâtre jonglent entre la scène et la réalité, les dialogues crépitent et le dessin boufonne: c'est un régal qui réconciliera bien des lecteurs avec les indigestes matinées classiques ou lectures obligatoire de leur jeunesse!
Naissance d'un Goncourt
Yann Queffélec
¨Calmann-Lévy
Françoise Verny. Le nom est lancé dès la dédicace, et immédiatement une silhouette habite le récit. Silhouette formidable, au propre et au figuré, d’une femme qui régna sur le monde plutôt masculin de l’édition française des années 1960 au seuil de l’an 2000. D’un personnage de roman qu’aucun romancier n’aurait imaginé, dotée d’une intelligence fulgurante – elle sortait de Normale sup’ – et d’une intuition littéraire jamais démentie, mais également d’une truculence rabelaisienne assortie d’une foi revendiquée et d’un caractère… euh… de cochon. Qui aurait osé créer une telle héroïne ? Personne, au point que les deux écrivains qui l’ont mises dans leurs romans (Daniel Pennac dans "La petite marchande de prose" et Claude Durand alias François Thuret dans "J’aurais voulu être éditeur") l’ont rendue immédiatement reconnaissable – crainte sans doute d’encourir ses foudres homériques dans le cas contraire ! Quant à Yann Queffélec, il la présente comme il l’a aimée et admirée : celle qui, sans le connaître, le désignant par une incroyable prophétie – « Toi, chéri, tu as une gueule d’écrivain » – a signé son arrêt de vie, puis a accompagné et soutenu, en honnête artisan des Lettres qu’elle était, son parcours vers l’écriture et la célébrité. Baptisé « Récit » plutôt que roman (mais le premier s’octroyant ici et là les libertés du second), "Naissance d’un Goncourt" est aussi libre, baroque, désinvolte, grinçant, allègre et politiquement incorrect que le fut leur relation intellectuelle et amicale durant dix ans. La narration, des plus réjouissantes, ne se fourvoie nullement dans les coulisses du prix, mais dans celles, personnelles, de l’écrivain mis à l’établi par cette Carabosse tyrannique et maternelle. Et qui va se retrouver sous les projecteurs, un début d’après-midi de novembre où l’Académie aura festoyé en babillant tandis qu’il n’aura rien pu avaler de la journée… On se retrouve rarement dans l’antichambre de chez Drouant par hasard, mais le chemin qui y mène vaut bien des romans – la preuve !
Pays sans chapeau
Dany Laferrière
Zulma
Être né quelque part et vivre ailleurs… Parti depuis vingt ans, l'Écrivain rentre enfin chez lui, à Port-au-Prince. Se réinstaller sous le manguier, se souvenir de l’odeur du vent, de la langueur du temps qui passe, des bruits. Simplement se laisser porter par le passé. Réapprendre le vaudou du « Pays sans chapeau », retrouver les nuits vraiment noires, le goût des choses et la langue des gens. Retrouver sa mère, qui n’a jamais quitté ce pays une minute, réapprendre à être « vieux os ». Et, omniprésente, l’odeur du café avec Da, sa grand-mère adorée ! La réalité d’une ville surpeuplée où la violence attend, prête à bondir à chaque instant, où se croisent les vivants et les morts. Le pays réel ou le pays rêvé ? Comment faire la part des choses ? Tant d’émotions, de sensations et d'impressions qui nous imprègnent à jamais… Le cœur ne peut se rendre insensible à ce voyage en Haïti: l’Écrivain nous emporte avec lui dans son monde, sur lequel la magie règne, aidant à supporter la dure réalité de la vie.
Indiennes : Un tissu révolutionne le monde!
Collectif
Bibliothèque des Arts
Dès le XVIIe siècle, alors que les soieries restent l’apanage des grandes fortunes, une étoffe merveilleuse envahit l’Europe de ses motifs gracieux et de ses couleurs vives: l’indienne, une toile de coton venue d’Orient, peinte à la main – la plus précieuse – ou imprimée en série, qui se prête aussi bien à la mode qu’à l’ameublement et la décoration. L’engouement en fera le premier produit industriel véritablement mondialisé, et un sujet de prohibition au gré des conflits entre nations marchandes: il faudra alors la copier en Europe (en Suisse en particulier), car on ne peut plus s’en passer… Le château de Prangins, qui vient d’en racheter une magnifique collection privée, présente l’indienne dans toute sa florissante diversité, et raconte la palpitante aventure esthétique et commerciale d’un tissu dont la popularité dépassa largement celle du jeans aujourd’hui!!
La Purge
Arthur Nesnidal
Julliard
Alors que l'actualité s'empare régulièrement des problèmes scolaires dans les territoires mal-aimés de la République, c'est à l'autre extrémité de l'organigramme de l'Éducation nationale que s'attaque ce roman au titre ambigu. Est-ce une "Purge" que de passer un an en hypokhâgne pour mériter Normale Sup'? Ou est-ce le rôle de ce sas éducatif que de purger préventivement les futures élites de tout élément perturbateur, en abrutissant de savoir ceux qu'il pense pouvoir "sauver" et en décourageant définitivement ceux qu'il devine par trop rebelles? Les deux, apparemment. Mais ce qui aurait pu être un pamphlet bien documenté trouve, sous la plume point tant novice du jeune Arthur Nesnidal, les purs accents d'une belle littérature XIXe qui semblait disparue avec Fallières. Vocabulaire, tournures, figures de style, mais aussi regard et jugement sentent son étudiant romantique, pauvre et assidu mais poète et révolté, face à l'absolutisme borné d'enseignants creux, sadiques, amers sans doute de voir de jeunes esprits se destiner à des carrières qui leur ont échappé... Acceptée comme passage initiatique, cette prépa' tant espérée et pourtant devenue bagne suscite bientôt un cruel "chagrin d'amour" dont la victime est l'intelligence autant que l'élève, soit qu'il renonce pour ne pas sombrer, soit qu'il réussisse mais s'en trouve formaté pour la vie. La dénonciation sociale, évidente, de cet écrémage cynique se pare d'un exercice de style insolite, faisant aller de pair réflexion critique et plaisir de lecture: il est hélas peu vraisemblable que cette "Purge" exerce son effet là où le faudrait.
La maison Golden
Salman Rushdie
Actes Sud
«La maison Golden» (la double pirouette du titre original, «The Golden House», est malheureusement passée à la trappe) est une époustouflante saga familiale dont les rouages grinçants happent qui s’y intéresse. En l’occurrence un jeune réalisateur sans grand projet, qui découvre en ses nouveaux voisins de Greenwich Village un sujet d’étude fascinant. Néron Golden et ses trois fils sont en effet mieux que des voisins : des personnages, spectaculaires, richissimes et mystérieux, dont les intérêts, les aspirations (ou leur absence), les comportements imprévisibles et le vernis de culture peuvent lui fournir un nouveau scénario complet tous les trois jours. Bien malin pourtant qui saisirait toutes les facettes de ces fantoches brillants mais superficiels, ces magnats irresponsables, ces enfants gâtés : Rushdie semble seul à connaître leurs secrets, et l’art de tirer leurs ficelles jusqu’à déglinguer les pantins. Ce qu’il fait avec la gourmandise, l’érudition et la rouerie du véritable conteur oriental qu’il est, narrant avec délice ces «Mille et une nuits» (presque une par page) d’une Amérique en déréliction. Un régal !
Le pays disparu : Sur les traces de la RDA
Nicolas Offenstadt
Stock
Nicolas Offenstadt, médiéviste, historiographe, fin connaisseur du premier conflit mondial et de l'Allemagne contemporaine, est allé enquêter sur les traces d'un pays disparu. Entre décembre 1989, ouverture et abolition de la frontière entre les deux Allemagne, et octobre 1990, date de la réunification, la RDA se dissout – et il ne s’agit pas seulement d’une disparition politique, mais également physique. Elle devient ce qu’il appelle « un pays à l'horizontale » : les statues sont déboulonnées et couchées, les monuments et usines abandonnés, laissés en friche, et le quotidien des habitants se retrouve sur des étals de marchés ou de vide-greniers. La RDA a pourtant existé entre 1949 et 1989, soit plus d'une génération, pendant laquelle des gens sont nés, ont grandi, étudié, vécu… Il n'est pas question dans cet essai de légitimer un régime, quel qu'il soit, mais de constater la volonté de gommer et d'effacer toute trace de ce que fut la RDA. En allant à la recherche et à la rencontre des habitants, des paysages, ruraux et urbains de ce pays, Nicolas Offenstadt nous dévoile ce qu'est devenue, aujourd'hui, la partie orientale de l'Allemagne, le sentiment de non-reconnaissance de sa population, ses espoirs et les problèmes que l'on connaît face à l'extrémisme. Bien plus profond et sensible que ce qu'on appelle « l'Ostalgie », qui n'est que la face émergée de l'iceberg, « Le pays disparu » est un livre intelligent, une approche originale et d'une grande sensibilité.
L'art suisse n'existe pas
Michel Thévoz
Cahiers dessinés
Provocateur à son habitude, l’historien de l’art Michel Thévoz, grand spécialiste de l’Art brut et critique averti, s’autorise d’une superbe et insolente « Étude de fesses » (1887) du respectable Félix Vallotton pour lancer gaillardement son pavé dans la mare : L’art suisse n’existe pas. Et pourquoi existerait-il d’ailleurs ? La Suisse elle-même se voit administrer, dans une introduction fracassante, une leçon d’inexistence qui a quelques preuves à avancer. Partant, et l’inaliénable indépendance des artistes faisant le reste, l’expression « art suisse » vole donc en éclats, laissant à l’auteur toute latitude de s’emparer de quelques phares dudit art, de Hans Holbein à Bernard Garo, pour démantibuler toute tentative d’agrégat. Et, ce faisant, pour mettre en lumière – à sa manière… iconoclaste – œuvres et artistes au gré de sa réflexion ! Habile comme pas un pour embarquer le lecteur, aussi néophyte fut-il en beaux–arts, dans un dédale de souvenirs, analyses, anecdotes, pamphlets et autres virtuosités littéraires, Michel Thévoz sème les indices, retoque les prétextes, dézingue les clichés, débusque les intentions et psychanalyse les pulsions, pour conclure en beauté sur cette formule à méditer : « L’œil, finalement, est le plus sophistiqué des médias ».
Brasier noir
Greg Iles
Actes Sud
Écrivain de polars prolifique, dont quelques titres ont été traduits, Greg Iles a fait d’une pause forcée le tremplin d’un impressionnant travail d’écriture, la conception d’une monumentale trilogie intitulée Natchez Burning, du nom de la ville du Mississippi où il vit. Reprenant son personnage marquant et raisonnable de Penn Cage, référence – comme avant lui son père, le médecin – dans cette communauté où les hiérarchies héritées du passé sudiste sont encore très présentes, il le plonge dans un puissant et bouillonnant univers, dont les trois volets pourront se lire séparément. Polar si l’on veut, car un crime est bien au centre de l’intrigue (qui a éliminé Viola Turner, revenue à Natchez des années après les drames qui y émaillèrent les années 1960-1970, et avait peut-être à en dire des choses que certains préféraient étouffer ?), mais Brasier noir est surtout une fresque, le portrait sans concession d’une société archaïque, violente et refermée sur elle-même, aux prises avec la révolution sociale, politique et morale que fut la lutte pour les droits civiques et l’abolition de la ségrégation institutionnelle. Dans cette ville où les Blancs sont minoritaires mais tout-puissants, où les élites nationalistes corrompues sont intouchables et se moquent des lois fédérales, où l’on a créé une milice suprémaciste parce qu’on trouve le Ku-Klux-Klan trop mou (!), la majorité noire est totalement «afro» et pas du tout «américaine». D’où le brasier, apocalyptique. Qui n’entraînera pourtant pas la purification attendue : quelques traces, insensibles au napalm, résistent et dénoncent par-delà le temps… Impossible évidemment de résumer ne fut-ce que le dixième de cette intrigue foisonnante, menée tambour battant et qui n’épargne aucune couche sociale, aucune faction, aucune hypocrisie politique, religieuse ou judiciaire. Greg Iles est également guitariste et parolier dans un groupe de rock, ainsi que scénariste pour l’adaptation au cinéma de quelques-uns de ses romans : son sens de la narration, du rythme, des situations est prodigieux. Les détails font mouche, les attitudes résument une vie dans un geste, le non-dit transparaît entre chaque phrase dans une ambiance dominée par la méfiance, la délation, le non-droit. Le western y côtoie l’essai sociologique, la CIA flirte avec Autant en emporte le vent. C’est peu dire que l’on sort de ce Brasier totalement soufflé, enthousiaste et épuisé – mais quelle époustouflante traversée de la face sombre de l’Amérique !
Carnaval noir
Metin Arditi
Grasset
Le mystérieux tableau d’un grand maître de la peinture de la Renaissance, une Scuola grande (confrérie) de la Sérénissime République à la puissance suspecte, des découvertes savantes dangereuses à exposer, une idéologie suprémaciste dont les ramifications s’étendent à travers le temps, des groupes de pression aux méthodes expéditives, des chercheurs universitaires menacés aujourd’hui par un secret séculaire… cela vous rappelle Da Vinci Code ? Peut-être, mais la comparaison s’arrête là ! Car, au best-seller facile d’un Américain sans grande profondeur, Metin Arditi oppose l’impeccable construction d’un roman généreusement nourri aussi bien de culture et d’histoire que de réflexion sur les origines, développements et potentiels ravages des crises contemporaines. Qu’il s’agisse des énigmatiques et terribles événements du « carnaval noir » qui ensanglanta Venise en 1575 ou des meurtres qui frappent systématiquement ceux qui l’étudient aujourd’hui, du sens mystique d’un Christ polydactyle – ses mains ont six doigts – peint il y a un demi-millénaire par un artiste (lui-même nain) ou des complots actuels d’une Église cyniquement réactionnaire, des pouvoirs supposés ou réels d’une confrérie mêlant jadis art, finances et politiques, des répercussions de la brûlante question migratoire, de l’obscurantisme traditionnaliste ou du terrorisme islamiste, la matière spectaculairement brassée par Carnaval noir impressionne. Et lorsque Metin Arditi jette au brasier une étudiante vénitienne et sa directrice de thèse, deux universitaires genevois, les plus puissants acteurs de la Curie romaine et le Pape lui-même (trop charitable, via !), l’intrigue s’emballe dans une flamboyante suite de rebondissements. Impossible à résumer, ce serait d’ailleurs criminel, Carnaval noir embarque forcément dans une lecture fébrile, dont le moteur rappelle que Metin Arditi fut, avant sa carrière littéraire, un enseignant à l’EPFL qu’intrigue une question curieusement peu étudiée : pourquoi la révolution copernicienne ne renversa-t-elle les convictions qu’un siècle après sa proclamation ? Réponse, peut-être, dans ce thriller historique passionnant !
La disparition d'Adèle Bedeau
Graeme Macrae Burnet
Sonatine
Le flic, le suspect et la disparue, trio d’enfer, celui qui est pavé de bonnes intentions ! Celles de Baumann, le morne directeur de banque d’une morne ville-frontière, qui en pince un peu pour la morne (mais gironde) serveuse de son bistrot favori, et s’inquiète pour elle. Ou celles de Gorski, inspecteur sans carrière par manque d’affaires dans lesquelles se faire valoir – il a d’ailleurs raté la seule qui passa jadis à sa portée. C’est beaucoup, pour un crime qui n’a peut-être pas eu lieu. Tel un pavé dans une mare, le sort mystérieux d’Adèle n’en finit pas de faire des ronds dans l’eau, les indices semblant comme eux s’élargir à vue d’œil tout en restant insaisissables… Biberonné au « brillant polar » anglo-saxon ou nordique, le lecteur se laisse berner par ce « polar terne » dont l’ambiance familière et l’intrigue qui n’en a pas l’air atténuent son sens critique : il sera bientôt, comme les deux anti-héros, manipulé par les apparences... Un hommage à Simenon – l’humour écossais en plus – qui évite l’écueil du pastiche, et que son auteur emberlificote à plaisir dans une (pas si) fumeuse histoire de manuscrit retrouvé – un régal !
Le grand écrivain
Jean-François Merle
Arléa
Ce n'est pas tout à fait un roman de la rentrée littéraire - il a déjà quatre mois, quelle horreur - mais c'est bien maintenant qu'il est savoureux de le lire ! Car le narrateur, écrivain de hasard que le succès incompréhensible d'un premier roman a laissé vide d'inspiration (alors que son éditrice attend la suite, imprudemment payée d'avance), nous offre une incursion caustique dans l'arrière-cuisine de la littérature: il va rembourser sa dette éditoriale en aidant Maillencourt à pondre ses mémoires. Coup double: l'illustre auteur sera débarrassé du pensum, tandis que le "nègre" improvisé espère autopsier ainsi le processus qui, d'un auteur jadis banal, a fait aujourd'hui un "Grand écrivain" en lice pour le Nobel. Ce qu'il apprend et, mieux encore, ce qu'il découvre par lui-même sera, comme on s'en doute, bien différent de ce qu'il imaginait, et la réalité selon sa louable coutume fera de son mieux pour dépasser la fiction! Impitoyable dans le fond, mais particulièrement allègre et sympathique dans la forme (grâce entre autres à l'autodérision permanente du narrateur), cette truculente enquête sur la fabrique du roman est sans doute un roman à clé, mais nul besoin de deviner qui est (peut-être) visé pour goûter tout le sel de l'aventure et de ses irrésistibles péripéties. Il est en revanche cocasse de savoir que Jean-François Merle, responsable de collections et traducteur de polars, est lui-même l'auteur d'un premier roman chez Arléa, mais qu'il lui a fallu trente ans pour réussir à en écrire un second! Peut-être d'ailleurs en a-t-il confié la rédaction à un "nègre", pour avoir la paix avec son éditeur, cette sorte de poupée russe littéraire serait bien dans son genre...
Entrée, plat, dessert
Micael
Cahiers Dessinés
Ne pas se fier au croquis de la couverture, c’est le moins bon de ce formidable recueil ! Micaël est un jeune gaucher mi-argentin mi-brésilien dont les coups droits sont redoutables. Ses dessins mêlent efficacement un trait impitoyable (mais cocasse) à des légendes sottes et terriblement drôles, le hissant au niveau de Sempé dont il est sans conteste un digne héritier.
Un monde en toc
Rinny Gremaud
Seuil
Le point commun entre les grandes métropoles du monde n’est plus aujourd’hui ni leur urbanisme ni leur offre culturelle, mais leurs centres commerciaux géants. Les mêmes partout. Ou presque… L’œil de journaliste de Rinny Gremaud détaille, tour à tour amusé, scandalisé ou résigné, l’inhumaine aberration des malls, qu’elle a explorés avec persévérance aux quatre coins du monde. Voyage à la fois épuisant et immobile, tant sont répétitifs les décors et les procédés marketing, mais au détour duquel elle réussit à capter le regard et la parole d’individus, certes dupes du système, mais pas encore totalement solubles dans l’uniformité. Décapant mais empathique !
Le jardin de sable
Earl Thompson
Monsieur Toussaint Louverture
Comme Jacky, le protagoniste du roman, l'auteur est un enfant de la Grande Dépression. Et fort des souvenirs de sa jeunesse il nous conte cette enfance de misère, de taudis, de prostitution et d'arnaques, mais aussi de tendresse, souvent maladroite et faite de bric et de broc. L'amour a une place importante dans le roman, un amour transfiguré par l'extrême pauvreté, fait de nécessité, de besoin impérieux et de brutalité, mais c'est d'amour qu'il s'agit tout de même. Cette traversée sordide et brutales des années d'enfances de Jacky nous permet de rencontrer des personnages d'une humanité déroutante, car que ce soit les loosers magnifiques, les salauds pathétiques ou les êtres brisé par la cruauté d'une vie inhumaine, tous essaient de s'en sortir de toutes leurs forces, et de parier contre un fin de course jouée d'avance. Il est souvent difficile de parler d'une traduction sans avoir lu le texte original, mais si ce roman est aussi bon c'est que l'émotion a eu les moyens de passer et que, page après page, la plume de Jean-Charles Khalifa fait mouche.
E.V.A
Alexis Righetti
Favre
E.V.A. comme… quoi ? Comme ce qu’on appelle globalement intelligence artificielle, sans trop savoir ce que cela recouvre déjà, moins encore ce que cela signifiera un jour… Prenant la réalité virtuelle au premier degré, Alexis Righetti nourrit son Eva des expériences pompées à des personnages qui lui inculquent bon gré mal gré l’art de vivre «à l’humaine». Mais que valent les découvertes, les peurs, les sentiments pour un robot, que peut-il en faire d’exploitable selon ses critères? Et que deviennent les êtres ainsi dupliqués, avec leurs passions et leurs défauts inprogrammables? La fable, tendre et drôle, est également une habile réflexion sur le devenir de la technologie.
Qu'est-ce que vous voulez?
Roman Sentchine
Noir sur Blanc
En cet hiver 2011-2012, la Russie se prépare à réélire Poutine pour un second round de présidence. L’habituelle résignation planait sur la ville quand, souvenez-vous, des manifestations pacifiques mais importantes ont commencé à donner corps à une idée folle : et si on disait non ? Si les dés n’étaient pas pipés ? Si le changement était possible ? Avec le résultat que l’on sait, mais ce n’est pas ce qui importe à Roman Sentchine, qui se met à l’écoute de sa propre famille pour dessiner l’encéphalogramme de cette période très particulière. Le révélateur de cette alchimie familiale et sociétale : Dacha, quatorze ans, que l’indécision des adultes déstabilise. Comment des intellectuels, dans la capitale de l’un des pays les plus puissants du monde, peuvent-ils se laisser ballotter ainsi par un destin téléguidé ? Que veulent-ils, à la fin, se demande-t-elle, retournant à ses parents et à son entourage la question que les adultes, d’ordinaire, assènent aux ados ? Vif, grâce à des dialogues éblouissants, franc (les sournoises rhétoriques racistes et antimusulmanes ne sont pas masquées, au grand dam… de la traductrice !) et entraînant, d’une précision d’entomologiste mais éminemment littéraire, sans illusions et pourtant idéaliste en filigrane, "Que voulez-vous ?" assume les contradictions politiques et les renoncements individuels d’une société que l’Occident peine à comprendre. Non pour les défendre ou les excuser, plutôt pour les présenter et les exorciser. La fascination fonctionne jusqu’à la dernière ligne, là où l’on réalise que c’est Tchékhov et non Poutine qui a gagné…
Gaston, biographie d'un gaffeur
Franquin, Jidéhem
Dupuis
Gaston est apparu chez Dupuis comme une pâquerette dans un pré : un beau matin c’est fait, pas besoin de savoir pourquoi ni comment. On n’en avait pas besoin, mais on sait qu’on ne voudrait plus s’en priver… Conscient de l’attrait de ce curieux événement, Franquin et Jidéhem entreprirent de la narrer dès 1965 en reprenant et étoffant leur « numéro zéro » dans un petit bouquin illustré, devenu introuvable mais heureusement réédité aujourd’hui à l’identique. Un petit grand album à l’humour foutraque et malicieux, qui ramène aux plus belles heures soixante-huitardes, et laisse même flotter un petit air de nostalgie… sans doute émis par quelque invention gastonienne qui ne tardera pas à faire décoller, fondre ou exploser ce livre !
Quand vos nuits se morcellent
Daniel de Roulet
Zoé
Pour ceux qu’intimident la monumentalité de l’œuvre, du personnage et/ou des études qui lui sont consacrées, ceux qui préfèrent l’homme à l’artiste, ou ne pensent pas pouvoir connaître l’un sans l’autre, Daniel de Roulet détient la clé d’une approche fine et originale de Ferdinand Hodler. "Quand vos nuits se morcellent" est en effet une « lettre à M. Hodler » au sujet de Valentine Godé-Darel, d’abord modèle puis maîtresse du peintre. À la fois intrigué, fasciné et admiratif, l’écrivain suit en pensée l’émouvante et longue descente aux enfers de cette femme rongée par la maladie, qu’Hodler accompagna avec dévotion et peignit jusqu’à son dernier souffle, et même au-delà : une centaine de dessins et tableaux gagnés sur la mort comme un polder sur la mer… Un texte d’une grande finesse, élégamment poétique dans son style, mais très contemporain dans ses interrogations sur l’amour, la fidélité, la création et la mort.
Le collier rouge
Jean-Chrsitophe Rufin
Gallimard
Il n’est pas rare d’entendre dire que les bêtes valent mieux que les gens, et le juge qui instruit ce curieux dossier va en avoir une impitoyable démonstration. Après un massacre dans lequel les hommes ont entraînés les animaux, imposant aux chevaux, au bétail, aux oiseaux l’horreur des tranchées, des pilonnages d’artillerie et des gaz asphyxiants, comment s’étonner de ce qu’un chien innocent en remontre alors à la justice ? Pour marquer à sa façon le centenaire de cette « der des ders » qui ne le fut pas, Jean-Christophe Rufin a mêlé ce que la médecine, la diplomatie et l’écriture, ses trois vocations, lui ont fourni comme réflexions sur la cruelle absurdité de la guerre. Comme le mystérieux collier rouge, tout dans ce roman, les détails, les motivations, les personnages sont en léger décalage avec la place qui leur est assignée. Et cet infime écart, qui brouille les limites et défie les perspectives, dessine une autre réalité que celle des chromos : héroïsme, victoire, patrie, pouvoir, tout vacille alors, tandis qu’un brave chien semble seul capable de comprendre ce qui fait la valeur de la nature humaine.
Une famille
Pascale Kramer
Flammarion
Les familles de Pascale Kramer sont toujours dysfonctionnelles, mais c’est en général à cause des adultes. Cette fois elle retourne sa lorgnette, et brosse dans un style parfait un émouvant portrait de clan, sensible et cruel. Dans cette « Famille » intellectuelle, aisée et aimante, Romain, né d’un premier mariage et que tout le monde adore, se révèle fragile, en proie à l’alcoolisme le plus sordide, et sans repères pour lutter. Le drame, d’autant plus douloureux que chacun aimerait le cacher ou le résoudre pour soulager les autres, façonne année après année la vie des parents, des deux sœurs et du frère, et finalement de leurs conjoints puis des petits-enfants. Car qu’il s’agisse d’assistance lorsque se déclarent les crises, de plus en plus graves, de soutien inconditionnel pendant les périodes d’abstinence, d’encouragements mutuels pour souder les rangs autour du « malade » ou de conflits discrètement repoussés au second plan, on ne vit qu’au rythme de ce fils perdu (parfois pour de bon). Les bons moments et les grandes étapes mêmes sont toujours assombries, au mieux par l’anxiété d’une possible rechute, au pire par ses suites. Et quand par hasard on a oublié Romain pour vivre joyeusement une naissance ou des vacances, c’est la mauvaise conscience qui finit par l’emporter… Avec une incroyable finesse de perception et un réalisme sans concessions, mais sans jugements moralisateurs, Pascale Kramer signe sans doute son meilleur roman.
L'origine des autres
Toni Morrison
Bourgois
L’ouvrage, qui réunit plusieurs conférences récentes de Toni Morrison, étudie la couleur comme ligne de démarcation, mais surtout l’évolution du processus de création de l’Autre, phénomène constitutif de l’identité américaine et, au-delà, de la plupart des communautés. « L’Amérique de Trump » n’est d’ailleurs que l’un des ressorts de ces essais, qui s’y intéressent comme à l’avatar contemporain d’un courant séculaire, si totalement intégré qu’il en est parfois invisible et inconscient. L’étranger, dans tous les sens du terme, comme révélateur, mais aussi comme ciment social, comme signe de ralliement, comme expression des angoisses… Ces rigoureuses et percutantes démonstrations, brillamment introduites par Ta-Nehisi Coates sont une superbe leçon de pensée par une grande dame de la littérature.
Jane Campion par Jane Campion
Michel Ciment
Cahiers du cinéma
La sortie de la saison 2 de Top of the Lake remet sous les projecteurs le nom de Jane Campion. Il aura suffi à la réalisatrice néozélandaise de trois longs métrages pour être consacrée : Un ange à ma table (1990), La leçon de piano (1993) et Portrait de femme (1996) ; ses films suivants seront tous des chefs-d'œuvre. Cette monographie, publiée par Les Cahiers du Cinéma, permet d’appréhender son travail, lent et méticuleux, et révèle combien tout n’est que maîtrise chez elle. Au fil de la lecture, grâce à un agréable mélange d’interviews et de textes analytiques, on perçoit d’ailleurs clairement que cette maîtrise l’habite dès ses premiers courts métrages, au début des années 1980. Richement illustré de photos de films, de scènes de tournage ou simplement autour de Jane Campion, ce beau livre à la fois nourri et attachant permet de poser un regard plus construit sur l’œuvre de la seule femme ayant reçu la Palme d’or à Canne (!), et sur le cinéma en général.
La disparition de Stephanie Mailer
Joël Dicker
de Fallois
Il ne faut que quelques pages à la journaliste Stephanie Mailer pour disparaître, mais "l'héritage" qu'elle laisse à l'intrigue est colossal, puisqu'il couvre vingt ans et une ville entière, ainsi que la notion même de culpabilité et de justice ! Embarqués avec la foule de personnages dans une mosaïque d'intrigues qui semblent éparses (mais ne le sont évidemment pas), le lecteur n'a d'autre choix que de suivre. La simplicité du style laisse toute la place aux rebondissements qui se multiplient, forçant l'attention à développer toutes ses antennes. Passionné malgré lui, ce qui est un plaisant tour de force, le lecteur découvrira ainsi que la révélation d'un assassin peut poser problème à l'auteur lui-même (si, si)... et réaliser la dernière page tournée qu'un crime parfait s'est déroulé brillamment sous ses yeux et ceux de la police!
La femme du cartographe
Robert Whitaker
Payot
Isabel Gramesón, Espagnole née en 1728 dans la Vice-royauté du Pérou, fut mariée à quatorze ans à un Français, Jean Godin des Odonais, gentilhomme féru de sciences, botaniste et cartographe engagé par La Condamine pour l’expédition vers l’Équateur censée résoudre la question qui taraudait les savants : la Terre était-elle allongée vers les pôles, comme l’avait conclu Descartes, ou au contraire aplatie, comme le théorisait Newton ? C’est au carrefour de ces deux aventures, le mariage et l’expédition, que Robert Whitaker situe cet essai solidement documenté qui se lit comme un roman aux péripéties incroyables – mais avérées ! L’histoire d’Isabel et de Jean est indissociable des Lumières : querelles de domination coloniale en Amérique, guerre des théories scientifiques, conditions de voyage éprouvantes, soif de savoirs confrontée à la médiocrité des outils d’expérience. Retracées avec verve et précision, l’aventure de la géodésie et de la triangulation (à la fois impressionnante et cocasse) force admiration pour la ténacité de ces savants dans des conditions souvent terribles. Et que dire de l’expédition personnelle, effroyable et dramatique, de la vertueuse Isabel partie en ballerines et sans boussole à travers toute l’Amazonie, au risque de sa vie et de sa raison, pour récupérer le mari que les aléas diplomatiques lui avaient ravi ?
Janvier
julien Buissoux
L'Olivier
En faire le moins possible, en paix et sans but particulier, est-il le rêve de tout employé de bureau? Ce n’était pas forcément celui de Janvier, mais les circonstances – on semble l’avoir totalement oublié – vont lui révéler à quel point il est doué pour ça… Confiant son avenir professionnel au hasard, à l’oisiveté et aux caprices de son ordinateur, l’inénarrable Janvier, devenu l’artisan méticuleux de sa propre inutilité, met à nu avec un humour cruel l’absurdité du travail dans une entreprise qui ne remarque même pas si ses salariés existent. Décapant!
De l'ardeur
Justine Augier
Actes Sud
Ce portrait puissant et bouleversant de l’avocate syrienne Razan Zaitouneh, pilier de la lutte non-violente pour des Droits de l’homme, lauréate du prix Sakharov et du prix Anna Politkovskaïa, renvoie à la totale déréliction d’un pays en ruines : enlevée en 2013 avec trois de ses collaborateurs, rappelle Justine Augier, elle a disparu comme des milliers de ses concitoyens. De l’ardeur, requiem pour une icône déjà oubliée…
Les jours enfuis
Jay McInerney
L'Olivier
À l’aise, heureux et enviables, Corrine et Russel Calloway ont toutes les apparences du bonheur parfait. Mais au séisme que fut l’élection d’Obama réplique celui de la crise des subprimes, et les lézardes apparaissent. L’examen de leurs Jours enfuis leur révèle qu’ils se sont un peu perdus de vue, personnellement et mutuellement. Que la partie qu’ils ont jouée pour faire vivre leur magnifique famille, leur galerie, leur maison d’édition, leurs activités sociales ou caritatives leur a coûté un peu trop cher, et que c’est leur sérénité et leur joie de vivre qui pourrait en payer le prix… Les choses bien sûr sont infiniment plus complexes, plus incisives aussi. La plume de l’écrivain, qui peut montrer tant de subtile empathie envers les ambitions aussi bien que le désarroi de ses héros, sait aussi se montrer ironique (et même rosse) pour décrire une ville devenue, non pas l’ombre mais l’image d’elle-même, entraînant ses acteurs dans de traîtres jeux de miroirs. La sincérité, la confiance, le naturel y sont denrées périssables, espèces en voie de disparition, tandis qu’y prospère une nouvelle faune, plus résistante. Saisis, Russel et Corrine réalisent qu’ils ont, tout simplement, vieilli… Grand seigneur, un Jay McInerney éblouissant organise autour de ce constat désabusé un magistral spectacle littéraire, baroque, spirituel, nostalgique et grinçant.
un personnage de roman
Philippe Besson
Julliard
Cette immersion dans la campagne d’En marche ! et de son bulldozer de leader, des premiers meetings amateurs à la remontée des Champs-Élysées en voiture blindée, est plutôt tonique, bien que Besson l’écrivain ait opté pour une neutralité stylistique qui tranche sur l’enthousiasme de Philippe l’ami-de-la-maison. Idées, problèmes, tangentes, audaces, rebondissements, endurance, coups de gueule : tout semble mis sur le même plan, mais vit en continu au rythme des petites phrases parfois assassines et des jugements à l’emporte-pièce d’un meneur d’hommes – et de femmes – qui (extrapolons, il n'y a pas de preuves…) donna sobrement à son parti tout neuf les mêmes initiales que les siennes. Fait notable, partisans, sceptiques et détracteurs du nouveau président français trouveront chacun dans "Un personnage de roman" matière à se convaincre plutôt qu’à se convertir, ce qui est finalement habile : toute l’attention reste ainsi libre pour observer comment un auteur fait revivre au XXIe siècle le meilleur de Rastignac, Julien Sorel et Bel-Ami.
Dumas fils ou l'anti-Oedipe
Marianne et Claude Schopp
Editions Phébus
Saisissant solidement la chronologie, mais aussi les œuvres, les correspondances, les critiques, les témoignages et les anecdotes, les deux historiens de la littérature restituent de concert un Dumas fils autonome, pour lequel ils ont paradoxalement forgé l’épithète d’anti-Œdipe. Loin de tuer le père (bien qu’à l’évidence la tentation lui en soit parfois venue…), Alexandre, qui reconnaissait George Sand pour sa mère spirituelle, a toujours gardé en effet un lien très intime avec son père, ce « grand enfant qu’il avait eu tout petit » selon sa jolie expression. S’escrimant, et réussissant, dans le même monde de la scène et du roman, père et fils partagent, malgré de sérieuses dissensions par moments, un « fonds de commerce » qui les lie au-delà des rapports familiaux ou de la conception de la littérature. Fredaines et liaisons diverses, coulisses de théâtres, vie mondaine, implications dans un univers littéraire entre Romantisme et Commune, sermons et bagarres, critiques et louanges, le portrait est vif et passionnant de ce « couple » atypique, et de la bohème parisienne dans laquelle il baigne! (Prix Goncourt de la biographie 2017)
Un cadavre dans la bibliothèque
Olivier Dauger, Dominique Ziegler
Paquet
Jane Marple, la mythique héroïne d’Agatha Christie, trouve une seconde jeunesse dans cette version du célèbre "Cadavre dans la bibliothèque". Cette découverte, fort désagréable, se double en effet de mystères enchâssés, inspirant le dramaturge et metteur en scène Dominique Ziegler pour son premier scénario de bande dessinée ! Sa complicité avec l’illustrateur Olivier Dauger donne tout son charme rétro (mais pas trop) au roman, et renouvelle plaisamment le genre. Well, Jane, whodunit?
Trois générations
Yom Sang-seop
Zoé
La Corée, ce n’est pas que les JO ! Mais il aura fallu attendre bien longtemps la traduction de Trois générations (1931) de Yom Sang-seop, journaliste et activiste en révolte contre l’annexion de son pays par le Japon… Cette fresque se déploie dans les années 1920-1930 autour d’une famille bourgeoise de Séoul dont le grand-père est le gardien traditionaliste, alors que son fils s’est tourné vers une existence à l’occidentale et que le petit-fils, étudiant, est tenté par le marxisme : le choc des générations est fort. Avec un art époustouflant du récit, l’écrivain brosse une généreuse chronique familiale, riche d’événements et, surtout, d’éclairages sur la vie privée, sociale et culturelle coréenne. Dès les premières lignes, on est happé par la modernité stupéfiante de cette histoire mouvementée, humainement complexe, dont les personnages secondaires très travaillés accentuent les subtils reliefs. Une formidable découverte !
Les Damnés de la Commune
Raphael Meyssan
Delcourt
Passionné par la Commune (1871), Raphaël Meyssan lui consacre une trilogie forte et inventive qui tranche sur l'univers de la BD : les dessins sont uniquement des originaux d'époque! Agençant les gravures à coups de ciseaux, il nous entraîne sur les traces authentiques de Lavalette, un meneur communard qui fut jadis son "voisin d'immeuble" (!), et de l'intrépide Victorine, maman, épouse et révolutionnaire, pour raconter cette guerre civile aussi brève que tragiquement utopiste. Un effet bluffant pour une belle leçon d'Histoire.
Le Chah du Mahboulistan
Karagueuz Effendi
OLIZANE
Avec une jolie intuition, l’éditeur Olizane, spécialiste de l’Orient, vient de mettre à son catalogue la réédition d’une farce malicieuse et suprêmement drôle, Le Chah du Mahboulistan, parue en 1923 sous la plume de Karagueuz Effendi, pseudonyme cocasse de l’archéologue français Jacques de Morgan, un grand connaisseur de la Perse qui découvrit, entre autres, le fameux "code d’Hammourabi". Les aventures du Chah, potentat fantasque et dépensier qui ruine son pays dans les boutiques de luxe parisiennes et traîne après lui une meute de spéculateurs amis de son pétrole tout neuf, est un véritable régal : non seulement l’histoire est parfaitement bouffonne, mais son analogie avec moult situations contemporaines est aussi évidente que jubilatoire !