Ce sont des choses qui arrivent
Pauline Dreyfus

Le Livre de Poche
août 2014
216 p.  6,60 €
ebook avec DRM 6,49 €
 
 
 
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Chez ces gens-là…

En cette glaciale matinée de février 1945, la haute aristocratie française enterre l’une des siennes, Natalie de Sorrente. Au premier rang, éplorés, le duc, son époux, leur fille Charlotte, tous deux à la flamboyante chevelure et le petit Joachim, le visage blême sous une tignasse sombre. Mais qui était cette jeune reine de Paris, autant désirée par les hommes que jalousée par les  femmes, celle qui était à tu et à toi avec Charles et Marie Laure de Noailles, Jean-Louis et Baba de Faucigny Lucinge, Charles de Beistegui, Paul et Hélène Morand ou encore l’amusant Bérard, et que la mort a cueillie à juste 37 ans ? 

Retour en arrière. 14 Juin 1940 à l’aube, les Allemands pénètrent dans une capitale silencieuse et déserte. Ses habitants ont fui et avec eux ce petit microcosme qui  s’est installé  dans le Sud. A Cannes, les Sorrente tentent de reprendre cette existence de fêtes où l’on s’étourdit, où l’on pratique « le small talk » à défaut de ragoter. Natalie s’y ennuie à périr. Qu’importe que le pays soit à terre, qu’il ait confié les rênes du pouvoir  à un vieillard de  84 ans, que l’on persécute les juifs : « Ne l’auraient pas bien cherché ceux-là » , «les juifs, on ne sait pas très bien ce que c’est ». Et puis « la collaboration est une chance, le bolchevisme, voilà l’ennemi commun. » Heureusement le champagne continue à couler, les papilles se régalent de caviar et parfois à la faveur d’une étreinte naît un petit garçon, aussi brun que sa sœur est rousse. « Ce sont des choses qui arrivent ».

Le mensonge « dans l’air du temps » un jour explose et la révélation de sa filiation fait  basculer le destin de Natalie. Elle n’est pas la fille du prince de Lusignan et soudain le terme de bâtard plane au-dessus de la maison des Sorrente. « Ce sont des choses qui arrivent. » Dans ces conditions, la fin ne peut être que tragique.

Pauline Dreyfus  dresse un tableau ravageur de cette société où la naissance et sa nécessaire alliée, la fortune, étaient tout. Corsetés dans leurs certitudes et leurs préjugés, ces « heureux du monde » n’entendaient jamais « être à côté » et toute mésalliance équivalait à un ostracisme sans appel.

De ce monde, Pauline Dreyfus semble n’ignorer aucun de ses us et coutumes, et sa peinture frappe avec une totale justesse. En filigrane, apparaissent l’antisémitisme et les problèmes de filiation. Une  documentation parfaite, une plume que ne renierait pas un Paul Morand, « Ce sont des choses qui arrivent » est aussi impeccable qu’implacable. En contrepoint, Natalie de Sorrente s’apparente plus à une silhouette qu’à un personnage de chair et de sang. Elle traverse la vie telle une somnambule. A moins que ce ne soit le moyen pour l’auteur de montrer qu’en dehors de ses tics de classe, elle n’a pas de réelle existence.

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Ma guerre chez les aristocrates

Dès les premières pages, l’ironie mordante de quelques phrases bien senties vous conforte dans l’idée que vous allez passer un sacré bon moment. Certes cela commence par un enterrement, mais sa description est si savoureuse qu’elle donne le ton de ce qui va suivre. Nous sommes en 1945 et c’est la duchesse Natalie de Sorrente que l’on enterre, en présence du « Tout Paris ». En revenant sur les dernières années de sa courte vie, Pauline Dreyfus nous invite à observer les années de guerre et d’occupation de façon plutôt inédite et généralement peu mise en avant. Car dans les rangs de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie, on n’a pas tout à fait vécu les mêmes choses…

Ici, la guerre est surtout vue comme un dérangement. « La guerre, pour les Sorrente, ce sont d’abord des complications domestiques ». Obligé de se transporter en zone libre, dans le sud de la France, on s’ennuie faute de mondanités suffisantes, on regrette son tailleur, son coiffeur bref, tout ce qui faisait le sel de la vie. Seul Jérôme, le mari de Natalie goûte réellement cette étape qui ôte à sa femme si séduisante le trop plein de tentations du tourbillon parisien. Ce qui ne l’empêche pas de tomber enceinte malgré l’inexistence de rapprochement avec son mari.
« Ce sont des choses qui arrivent ». C’est ce qui se dit dans ces cas là, inutile d’en faire un drame ou de l’étaler en place publique. C’est ce qui se dit à chaque fois que l’on ne souhaite pas s’étendre sur un sujet ou approfondir. Comme ces juifs que l’on arrête. Surtout éviter les sujets qui fâchent. S’en tenir à la légèreté, à la frivolité qui seules permettent d’éviter l’ennui. Le mari accueille donc son héritier de façon toute naturelle, après tout, il doit bien cela à une femme qui garantit le train de vie et l’éclat d’un blason qui avait grand besoin d’être redoré.
Mais Natalie n’est pas au bout de ses surprises. A la mort de sa mère, une femme richissime et très courtisée, elle est soudain mise au courant d’un secret entourant ses origines, qu’elle semble être la dernière à ignorer encore. Suffisant pour bouleverser son univers et la plonger dans les affres du questionnement. Car comment garder ses repères si ce que l’on croyait être, les bases sur lesquelles on a construit sa personnalité et sa vie ne sont qu’illusion ?
Pauline Dreyfus frappe fort et juste. Sa reconstitution de l’époque est criante de vérité, assurément très bien documentée. On croise au fil des pages tout ce qui compte dans le monde des arts, des lettres et des affaires. Ce qu’elle nous montre, c’est la vie mondaine sous l’occupation, les premières au théâtre, les dîners chez Maxim’s et ces grands bals que l’on donne malgré tout, parce qu’il faut bien se distraire. La collaboration ? Mieux vaut ça que les bolchéviques ! Voilà ce qui guide l’attitude de ce petit monde. On parlera par la suite de « collaboration mondaine ».

« Ce sont des choses qui arrivent » figure parmi les quatre finalistes du Goncourt et c’est assurément mérité, autant pour l’audace du sujet que pour l’écriture, nette, précise, acérée. Un régal.

Retrouvez Simone G. sur son blog   

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