Le point zéro
Seicho Matsumoto

Atelier Akatombo
octobre 2018
270 p.  18 €
ebook avec DRM 11,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Intrigue à la japonaise

« Le Point zéro » est comme une œuvre musicale où des instruments pourtant familiers produiraient des harmonies inédites. Comme un tableau où des aquarelles ordinaires composeraient une perspective déroutante. Un homme disparaît soudainement, son épouse et ses proches se mettent à sa recherche. Une énigme on ne peut plus classique mais qui se déroule au Japon, il y a une soixantaine d’années. Et dans cette atmosphère qui forcément nous déconcerte, la partition policière connue, cent fois écrite, va prendre à nos yeux un relief troublant.

L’auteur, Seichô Matsumoto, décédé en 1992 à 83 ans, avait cherché à raconter une histoire de son temps. Une époque où les mariages arrangés restaient fréquents, comme celui qui unit Teiko à ce cadre de dix ans plus vieux qu’elle, présenté par un entremetteur de confiance. Le célibataire a ses mystères, ses silences, une distance intimidante, mais la jeune femme approche la trentaine et son pedigree la rassure. Le couple d’inconnus part en voyage de noces et leur curiosité s’éveille.

Au retour, Kenichi prend une dernière fois le train pour la province où il vivait et travaillait jusqu’à leur rencontre. Il ne reviendra pas. Un seul chapitre s’est écoulé, quelques jours en cet automne 1958, que l’on est sous le charme. Car si la naissance des sentiments et le choc de la disparition évoquent des suspenses déjà lus, les dialogues surprennent, les attitudes interrogent. Ces détours dans les approches, ces échanges toujours indirects et prudents, ces femmes sans cesse déférentes, ces rencontres où s’impose une hiérarchie… La société japonaise a des raisons que notre raison ignore.

Epiant ou questionnant, Teiko va remonter le passé de son mari, sautant d’un taxi à un train de campagne, traversant des villages enneigés et des landes glaciales. On la sent se libérer, se découvrir elle-même, mais sans jamais bousculer les codes ni trahir les conventions. Dans sa quête d’une explication, voire d’un coupable, s’illustre un fait majeur des rapports entre hommes et femmes dans le Japon de l’après-guerre. Une clef des relations sociales qui concentre les traumatismes hérités du conflit. La révélation de ce « point zéro », en même temps que celle du sort de Kenichi, donne une portée inattendue à ce roman entêtant.

 

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