Amélie Nothomb
Le Livre de Poche
août 2014
160 p.  6,30 €
 
 
 

Quelle lectrice êtes-vous Amélie Nothomb ?

 « Une journée sans lire représente une vraie souffrance »

Chaque année, depuis 1992 et « Hygiène de l’assassin », Amélie Nothomb s’installe en haut du podium de la compétition littéraire. Elle a des fans comme une rock star, des inconditionnels qui la suivent quelle que soit la direction où elle les emmène, des ados qui copient son allure… Amélie dispose d’un bureau chez son éditeur Albin Michel qui, soit-dit en passant, pourrait lui édifier une statue pour sa fidélité et la constance de son succès! A l’occasion de la parution de son nouveau roman, « Pétronille », dans une petite pièce de la rue Huyghens, où s’empilent les lettres qu’elle reçoit (une quarantaine par jour) et auxquelles elle se fait un point d’honneur de répondre (à neuf sur dix environ), Amélie nous a parlé de la lectrice qu’elle fut, qu’elle est et qu’elle restera.

 

Quels sont vos premiers souvenirs de lecture?
Ils remontent à très loin. J’ai appris à lire toute seule, dans « Tintin en Amérique », j’avais trois ans, et je me suis aperçue que j’arrivais à déchiffrer le texte. A partir de là, je n’ai plus arrêté. Je suis passée ensuite à la Comtesse de Ségur. Mes parents étaient consternés, ils trouvaient que c’était des lectures anti-sociales. Mais moi, toutes ces petites filles méchantes, j’adorais, avec une préférence pour « Un amour d’enfant ».

Quelle fut l’étape suivante?
J’ai dévoré Hector Malot, « En famille », « Sans famille, » les histoires d’enfants pauvres m’enchantaient. Je pense que j’étais un peu sadique. Dans cette lignée « souffrance des héros », j’étais prête pour « Les Misérables », mais un peu jeune. Je voulais éblouir mon monde, et, malgré mes neuf ans, je fus éblouie moi-même par l’histoire de Cosette. A 11 ans j’ai découvert « Le comte de Monte-Christo », l’extase totale. Ensuite, je me souviens très bien d’une nouvelle de Colette, « La cire verte ». C’est la première fois que je me suis rendue compte qu’un texte pouvait être beau. Ce fut pour moi une révolution copernicienne!

Y avait-il des livres à la maison?
Plein. Nous avons vécu au Bengladesh, en Birmanie, au Laos. Ma sœur et moi nous trouvions dans un état de confinement extrême. S’il n’y avait pas eu les livres, qu’aurais-je fait? Chez nous, la littérature ressemblait à une religion. C’est un privilège, mais c’est aussi très inhibant si on a le désir de devenir écrivain. « Pour qui te prends-tu misérable vermisseau »?

Vous souvenez-vous du moment où vous avez décidé de devenir écrivain?
Un livre a eu une grande importance dans ma vie, « Lettre à un jeune poète » de Rilke, qui pose la question de l’écriture d’une façon révolutionnaire. C’est grâce à ce livre-là que je me suis dit tout à coup, que j’avais le droit d’écrire, non pas parce que j’avais du talent, mais par que je ne pouvais pas vivre sans cela. C’est la seule question qu’il faut se poser.

On a l’impression que vous avez passé votre enfance et votre adolescence à lire.
C’est à peu près ça. De 11 à 17 ans, j’ai suivi des cours par correspondance. Ce qui laisse une très grande liberté. Et quand je suis arrivée en Belgique, pour poursuivre mes études, je m’attendais à me faire des amies. Il n’en fut rien. Je n’osais adresser la parole à personne. J’ai vécu des années de grande solitude, mais qui m’ont permis de lire énormément.

En tant que romancière, êtes-vous influencée par vos lectures?
J’ai tellement lu, que je n’ai jamais été tenté par l’imitation. J’ai écrit dix romans, avant que le onzième, « Hygiène de l’assassin », ne soit publié. Le premier était un récit de science fiction, qui se passait au sein d’un œuf géant. Le pouvoir politique était représenté par le jaune, le peuple par le blanc. Il subissait une forte oppression, jusqu’à ce que l’œuf explose pour devenir une immense omelette qui se promenait dans l’espace. Il est difficile de voir l’influence que j’ai subie! Lire énormément permet d’éviter de répéter des choses qui ont été déjà publiées.

Vous souvenez-vous de ce que vous éprouviez en lisant?
J’avais faim. J’ai toujours eu faim. Je me nourrissais. Des nourritures très diverses. Et puis à 12 ans, j’ai subi une agression qui m’a complètement changée. C’est à ce moment-là que j’ai cessé d’être sadique.

De quels autres grands chocs littéraires vous souvenez-vous?
La découverte de Montherlant à 14 ans. « Les jeunes filles »: voilà ce qu’il ne fallait pas devenir, et ce livre m’obsédait. J’ai lu ensuite Stendhal, qui reste un de mes dieux littéraires. A l’époque, j’étais plus fascinée par « La Chartreuse », mais « Le Rouge et le Noir » me parle davantage aujourd’hui. Et puis les auteurs japonais, Mishima surtout, « Le Pavillon d’or ». Je me vivais comme la laideur incarnée. Et l’histoire de ce moine disgrâcié qui met le feu au pavillon d’or pour se venger de la beauté, me parlait énormément. Je l’ai beaucoup relu.

Etes-vous une relectrice en général?
J’adore relire. J’aime cette phrase d’Oscar Wilde: « les livres qu’on ne relit pas sans cesse avec plaisir ne valent pas la peine d’être lus ». J’ai découvert Marguerite Yourcenar à 19 ans avec « Les mémoires d’Hadrien ». Quelle splendeur !

Lisiez-vous ou lisez vous encore aujourd’hui des choses moins littéraires?
Oh oui, j’ai lu tous les livres de Douglas Kennedy. Il tient ses lecteurs en haleine. Je viens de terminer Bill Brayson, un essayiste américain comique. Je n’ai aucun mépris pour rien. Si quelque chose marche, je me dis qu’il doit y avoir une raison.

La légende veut que vous ayiez des tonnes de manuscrits en réserve! Est-ce vrai?
J’ai mis dix ans avant de montrer un manuscrit à un éditeur. Je suis en train d’écrire le 79e, mais 24 ont été publiés seulement. J’écris entre trois et quatre livres par an, mais il y en a à peine un quart destiné à la publication. Certains ne sont pas bon, d’autres trop intimes. Parfois, je n’en ai simplement pas de désir.  

Comment se déroulent vos journées?
Je me lève tous les matins à 4h, sans exception. J’écris jusqu’à 8h, puis j’arrive chez mon éditeur. J’ouvre la maison, les gens d’en face ont toujours cru que j’étais la concierge, je ne les ai pas détrompés. Et je réponds activement à mon courrier. A 13h, je rentre chez moi, et là commence ma vie de lectrice. En vacances, je peux lire jusqu’à 12 heures par jour.

Aujourd’hui, comment choisissez-vous vos livres?
Je relis les classiques. Comme je suis jurée du prix Décembre, je suis bombardée de romans. Je lis aussi mes amis. Et des auteurs étrangers. Ça part dans toutes les directions, mais une journée sans lire représente une vraie souffrance.

 

COMMENT LISEZ-VOUS ?

Marque-pages ou pages cornées?
Ni l’un ni l’autre. Tous les deux sont des défaites. Si l’on a besoin d’un marque page, si la mémoire ne suffit pas, c’est qu’on a mal lu. Quand je tombe sur une phrase indispensable, elle finit sur un post it collé au mur.

Debout, assise ou couchée?
Couchée. Pour écrire, j’ai besoin d’être assise de préférence sur un tabouret. Pour lire, couchée le plus confortablement possible.

Jamais sans mon livre?
J’éprouve une impression de misère et d’angoisse quand je n’ai pas de livre avec moi.

Un livre ou plusieurs à la fois?
Un. Je lis relativement vite, mais je préfère que ce soit un seul.

Bruit ou silence?
Si c’est du bruit qui ne me fascine pas comme celui des marteaux piqueurs, ou de la musique d’ascenseur, cela ne me dérange pas. Si la musique est sublime, il y a incompatibilité.

Combien de pages avant d’abandonner?
J’ai l’abandon difficile. Pas avant 50 pages…

 

L’ORDONNANCE DU DOCTEUR NOTHOMB

« La princesse de Clèves » de Madame de La Fayette

« Le portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde

« Eloge de l’ombre » de Junichirô Tanizaki

« Don Quichotte » de Cervantes

« Le journal d’un génie » de Salvadore Dali

 

Propos recueillis par Pascale Frey

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