François-Guillaume Lorrain
Flammarion
mars 2016
224 p.  18 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 

« Nous sommes des machines à construire du sens »

Pour son dernier roman, François-Guillaume Lorrain a choisi comme personnage principal une maison, Maulna, témoin des aléas d’une famille en apparence normale, si ce n’est l’utopie du père de faire vivre les siens en autarcie dans cette demeure et sur ses terres. Lorsque se pose la question de vendre Maulna, le narrateur se retrouve partagé entre son amour pour sa mère, qui refuse de se séparer de la maison, et un passé douloureux qui hante toujours son quotidien d’adulte, et qu’il voit resurgir sous la forme d’un album photo.

Cinq ans après « L’Homme de Lyon », où le narrateur retraçait les jeunes années de son père à la fin la Seconde guerre mondiale, « Vends maison de famille » place une nouvelle fois la figure paternelle au cœur du récit.
A l’origine de ce livre, il y a un album photo, proposé par ma mère, qui tente de démontrer au fils qu’il exagère, qu’il noircit le tableau de cette enfance passée dans cette maison. Quand on regarde ces images, chacune d’elles peut sembler idyllique pour une personne qui n’en connaîtrait pas l’histoire, avec cette maison perdue au milieu de la végétation, ce potager si bien tenu, ces deux enfants élevés au grand air. Et pourtant, si on rentre dans chaque photo….

Mais pourquoi la maison occupe-t-elle une telle place ?
Je voulais construire un livre d’un lieu capable de raconter les aléas d’une famille à travers le temps. On le voit souvent dans les successions où une maison cristallise les relations que chacun entretient avec la famille. Ce roman est né de la collection des souvenirs de ma mère, de leur assemblage, mais également du désir de saisir pourquoi ma sœur et moi avions reçu une telle éducation, comprendre aussi le jusqu’au-boutisme du père, de son projet dément, grandiose et sublime à bien des égards, celui d’un lieu dont la nature généreuse permettrait de faire vivre une famille d’une manière quasi-autarcique.

Le projet du père paraît effectivement démesuré. Il semble d’ailleurs n’avoir aucun scrupule à faire travailler son épouse et ses enfants. Se rend-il compte du mal-être qu’il engendre ?  
La figure du père est bien entendu hyperbolique, exagérée. Je me rappelle que c’était le genre d’homme à craindre l’avenir, qui avait connu de nombreux échecs dans sa jeunesse et voyait ses enfants comme une « séance de rattrapage ». Sous des dehors de « paradis », cette maison de famille lui offrait l’opportunité d’exercer sa loi, d’être souverain en son domaine. Tout devait être parfait, son utopie était une véritable obsession, mais il l’évoquait paradoxalement très peu avec nous. On ne savait d’ailleurs jamais vraiment de quoi il parlait, il s’exprimait sous forme de visions, de flashs, comme si nous avions suivi son monologue intérieur, et bien entendu nous n’osions pas poser de questions. Il avait un double langage, tenait un discours assez paranoïaque sur le monde.

Un monde hostile dans lequel Maulna était un refuge nécessaire…
Oui. Le père semble désarmé face au monde du dehors, il ne lui fait pas confiance, ni aux hommes qui le peuplent. A l’inverse, la nature, elle, ne déçoit pas, réconforte même : on plante une graine, elle pousse.

 … mais un calvaire pour ses enfants.
Je n’irai pas jusque là. Nous savions surtout, ma sœur et moi, que nous étions dans l’anormalité, qu’il nous fallait obéir à quelque chose de très étonnant, où nous n’étions pas sûrs d’exister pour le reste du monde. Il nous a fallu nous reconstruire, et je suis persuadé que mon goût pour la fiction, pour l’écriture, vient de là, puisqu’il s’agissait, comme pour l’enfant, de pouvoir s’évader. Nous sommes des machines à construire du sens et, face à cette enfance incompréhensible, romanesque au possible, ma sœur et moi avons dû nous réinventer.

Cependant, ce livre est tout sauf un règlement de compte. Au contraire, le roman prend la forme d’une réconciliation, ou du moins, d’une oscillation entre un lien défait, saccagé avec le passé et un lien impossible à rompre. Prendre ou reprendre une maison, c’est faire la paix ou non avec son passé et sa famille. Dans le roman, il s’agit de mettre de l’eau dans mon vin sans rien renier de cette enfance à la fois insupportable et formatrice. Il est une sorte de transaction avec le passé, un arrangement entre deux amis réconciliés.

Le narrateur ne se plaint jamais, en effet, et décrit même certains épisodes difficiles avec humour et tendresse. Comment est-ce possible ? 
Je ne voulais surtout pas tomber dans le larmoyant, dans la plainte ou dans des dérives psychologisantes qui n’auraient rien apporté à l’histoire. La figure du père, parce qu’elle est excessive, hors norme, engendrait naturellement cette forme d’humour absurde.

Propos recueillis par Laëtitia Favro

 

 
 
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