L'ordre du jour
Eric Vuillard

Actes Sud Editions
un endroit où aller
avril 2017
160 p.  16 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu


L’ordre du jour
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coup de coeur

Alors, c’est lui, le Goncourt 2017 : j’avais parié pour d’autres, L’Art de perdre notamment. Je n’avais pas lu L’ordre du jour, et quand je me suis retrouvée devant ce petit ouvrage de 150 pages, je me suis dit qu’il avait dû faire fort et que je devais avoir sous les yeux une espèce de concentré, de pur jus littéraire. À aucun moment je n’ai douté des dons d’Éric Vuillard que je ne connais que depuis son 14 juillet qui m’avait ravie. Mais quand même, un Goncourt aussi « court », était-ce possible ? Était-ce assez « nourrissant » ?
Eh bien oui, c’est possible : la puissance de ce que nous dit Vuillard est là, dans ces quelques pages. Une claque, comme on dit. Ce fut chez moi, qui ne suis pas historienne, une vraie claque. Parce que non seulement, j’ai appris beaucoup de choses mais j’ai eu le sentiment de les aborder, comment dire… de l’intérieur, des coulisses.
Avec Vuillard, en effet, on ne voit rien de loin, non, on est collé aux gens, aux choses, on frôle les épaules, on voit couler les gouttes de sueur, on observe les tics nerveux. On est présent avec eux, là, dans la même salle, on respire le même air, on mange la même soupe. Oui, les hommes politiques, puisqu’il s’agit d’eux, ne sont plus des entités abstraites, ils ont des corps, ils transpirent, ils suent, de peur ou de honte, de colère ou de haine. Ils existent, on les voit, on les sent, on les touche.
On les vomit même parfois.
Et du coup, les grands événements soulignés en rouge sur nos cahiers d’Histoire apparaissent vraiment comme étroitement liés à la personnalité, à l’humeur (bonne ou mauvaise, pied gauche ou pied droit ?) de ceux qui se trouvaient là, ce jour-là, à ce moment-là. Quand on connaît les conséquences de certaines sautes d’humeur, ça donne le tournis !
Oui, je le sais, ce sont les hommes qui font l’Histoire mais parfois les événements, les dates, toujours mis en avant, semblent effacer ceux qui en sont à l’origine. Les grands événements ont toujours quelque chose d’inexorable. Or ce livre nous rappelle, comme le dit Vuillard dans une interview radiophonique, que « l’Histoire est ce que nous en faisons. »
Dans 14 juillet, l’écrivain se plaçait du point de vue du peuple. Là, nous nous trouvons derrière l’épaule des grands de ce monde, dans le sillage de la fumée de leur cigare et des effluves de leur eau de Cologne. Avec Vuillard, l’Histoire est incarnée et c’est vertigineux, encore une fois, d’imaginer que de terribles événements auraient pu être, à peu de chose près, évités : un non au lieu d’un oui timide, un coup de fil au lieu d’un silence réservé, un coup de poing sur la table plutôt qu’une courbette. Parce que, comme l’écrit l’auteur, et je pense que cette phrase est peut-être le coeur de ce roman : « Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas. »
J’ai lu L’ordre du jour comme une espèce de prologue en trois actes d’une des pires tragédies de tous les temps : le nazisme et ses terribles conséquences.
Trois actes : les uns ont ouvert leur porte-monnaie, les autres ont fermé les yeux, les derniers se sont tus. Les moins forts ont gagné.
Les uns, ce sont les vingt-quatre industriels qui, le lundi 20 février 1933, donnent de l’argent, beaucoup d’argent, au parti nazi qui n’a plus un rond : les Opel, Varta, BASF, Bayer, Agfa, Siemens… qui remplissent les poches de Goering et de Hitler pour préparer la campagne électorale des élections du 5 mars. « Ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer ». On leur demande, ils donnent, gentiment. (Plus tard, ils se serviront d’une main-d’oeuvre à bon marché en la personne des prisonniers des camps…)
Les autres s’appellent les puissances étrangères. Prenons par exemple Halifax, Lord Halifax,
président du conseil britannique, qui en novembre 37 rencontre Goering en Allemagne, se promène en son agréable compagnie, sourit, rit et assure en posant sa main sur le bras de son hôte, que « les prétentions allemandes sur l’Autriche et une partie de la Tchécoslovaquie ne sembl[ent] pas illégitimes au gouvernement de Sa Majesté, à condition que cela se déroule dans la paix et la concertation. » Ah, la politique d’apaisement… J’imagine les rires moqueurs de Goering et de son acolyte moustachu lorsqu’ils se sont retrouvés tous les deux et qu’ils ont reparlé des propos d’Halifax. Je les imagine se gaussant devant ce tapis rouge extra large et moelleux à souhait qu’on déroulait à leurs pieds. À chaque fois que je lis des textes sur l’Histoire, je crois rêver. Allez-y les gars, amusez-vous mais ne vous faites pas mal. Et surtout, foutez-nous la paix, on fait la sieste ! « Oui, il n’a pas pu ne pas deviner, sous le masque pâteux et boursouflé, le noyau effrayant. » Il l’a vu mais il s’est tu.
D’ailleurs, je parle de tragédie mais vous savez, on rit beaucoup dans L’ordre du jour : de la naïveté par exemple des gouvernements français et britannique. Une scène du récit est à ce titre purement incroyable : le 12 mars 38, tandis que l’Allemagne envahit l’Autriche, au 10 Downing Street, Chamberlain reçoit l’ambassadeur Ribbentrop qui, pour retarder une éventuelle action du côté britannique, raconte à l’assemblée, avec moult détails, calembredaines et calembours, ses parties de tennis et celles de Bill Tilden. Ah, ah, on se marre ! Et de faire durer le plaisir le plus longtemps possible devant une assemblée médusée, ennuyée et incapable de briser le protocole. A la fin de cette soirée, se retrouvant avec sa femme en voiture, il rit. Il s’est moqué de Chamberlain et de Churchill, leur a fait perdre du temps : cela s’appelle une bonne farce. Embobinés, roulés dans la farine, bernés, pigeonnés.
Une autre bonne farce sidérante : au procès de Nuremberg, Goering et Ribbentrop rient en écoutant les enregistrements de leurs échanges qui avaient pour but de piéger les services secrets britanniques. Je lis cela. Suis-je dans une fiction ? C’est un récit, non un roman. Est-ce à dire que c’est vrai ? Je découvre médusée les archives de l’INA où l’on voit les nazis rire, attention, pas des petits rires discrets (eh, les gars, un peu de pudeur, je vous rappelle qu’il y a eu, au bas mot, soixante-dix millions de morts…), non, aucune retenue, des fous rires et tous se marrent du bon coup, de la bonne farce. On vous a bien eus les mecs, hein, on a été bons ! Tous…
Hilares.
Bidonnés.
À gerber.
La fiction dans le réel. J’aurais préféré qu’elle se cantonne à la littérature.
Ma littérature chérie, protège-moi du réel.
Troisième acte du prologue : 12 février 1938. Schuschnigg, chancelier d’Autriche, rencontre Hitler au Berghof : il est accusé de mener une politique anti-allemande, cela doit cesser, il doit signer l’accord – et c’est non négociable. Quel accord ? Oh, trois fois rien: que l’Autriche et le Reich se consultent sur les problèmes internationaux, qu’un nazi de l’équipe du moustachu soit nommé ministre de l’Intérieur, que les nazis emprisonnés soient libérés etc, etc. Évidemment, transpire Schuschnigg, ça fait beaucoup… L’autre s’agite, ses yeux noirs roulent furieusement, il crie. Schuschnigg a chaud, il a peut-être mis un pull de trop ce matin. Il regarde avec envie les sommets enneigés. On temporise, on traîne, on détourne l’attention, on fait genre (pour être moderne … mais ça colle plutôt bien ici parce qu’au fond, tout est joué), que penseriez-vous d’un plébiscite ? Oui, non ? Ah bon. Puis on signe.
Oui au fond, tout est joué et le pire de tout cela, c’est que tout s’est joué sur du BLUFF, du VIDE, du RIEN. Il faut se tenir aux murs pour lire ces lignes, ne plus penser aux millions de morts, à toutes ces vies bousillées. Insupportable.
Oui, du BLUFF parce que les forces armées françaises sont largement supérieures aux forces allemandes et que celle qui se présente comme la meilleure armée du monde a des blindés en carton pâte à peine capables de franchir un petit col. Oh, l’évocation de cette panne géante de panzers… Grotesque. Du Charlie Chaplin. L’invincible armée qui tombe en panne toute seule. L’attaque éclair qui devient un « embouteillage de panzers. »
Oui, du BLUFF parce que tout est propagande, manipulation, manifestation de forces qui ne sont pas, qui n’existent pas : « réussite inouïe du culot ». Ils nous ont eus, on s’est fait berner. De la poudre aux yeux.
J’en pleurerais.
Voilà ce que l’on touche avec les bouquins de Vuillard, la quintessence de l’Histoire, son coeur qui est le coeur des hommes qui se sont trouvés là. On la sent battre, cette Histoire, on sent qu’elle est étroitement liée au tempérament de ceux qui l’ont faite, à leurs désirs, leur volonté de puissance, leur orgueil, leur démesure, leurs qualités d’orateur, leur pouvoir de fascination et de séduction, leur capacité à BLUFFER, à baratiner, à épater la galerie…
Deux choses encore : j’ai relu récemment Le joueur d’échecs de Stefan Zweig. Sur le paquebot qui les conduit en Amérique du Sud, deux hommes : d’un côté, Czentovic, le champion du monde, un être inculte, qui sait à peine lire, une brute épaisse et bornée, cupide et froide, apathique et stupide. Face à lui B., un homme raffiné, intelligent, cultivé, bien meilleur aux échecs que le champion du monde. Or, B. a été arrêté à Vienne la veille de l’Anschluss, il est resté plusieurs mois enfermé dans une chambre et surveillé par la Gestapo. C’est là que, dérobant un manuel d’échecs, il jouera nuit et jour, refera, mentalement, les plus grandes parties. Mais là, sur ce paquebot qui l’éloigne de son pays qu’il doit fuir, il est amené à jouer contre l’autre. L’autre qui est plus faible.
Et pourtant, c’est l’autre qui gagnera parce qu’il aura avec lui le BLUFF. Sans aucune empathie face à un adversaire nerveux, Czentovic a compris qu’il doit jouer lentement, très lentement. Czentovic n’est pas intelligent mais il est rusé. Il voit que B. est tendu, qu’il a besoin de jouer vite. (La ruse n’est-elle pas une forme d’intelligence, me direz-vous… et puis le jeu, c’est le jeu…me direz-vous encore…)
B. perd. Et pourtant, c’était le meilleur, le plus fort aux échecs.
Encore une fois, la brutalité gagne.
Oui, je sais l’humaniste perd la partie mais il reste le meilleur, le meilleur homme. Maigre consolation…
Zweig se suicide après avoir écrit cette nouvelle. On est en février 1942. Je crois qu’il a tout compris : l’humanisme européen auquel il croit est mort. L’ouverture aux autres, la mémoire, l’intelligence, la modération, la liberté, le langage ont laissé place au nationalisme, à l’amnésie, à la bêtise, au fanatisme, à l’aliénation, à la violence, et au silence.
Soyons vigilants.
Attentifs.
Au BLUFF.
Une dernière chose. Page 48 à 52, de L’Ordre du jour, Vuillard fait référence à Louis Soutter, peintre, musicien, que j’ai découvert cet été à travers le livre de Michel Layaz : Louis Soutter, probablement. J’ai été très émue de lire ces lignes pleines d’humanité à travers l ‘évocation de cet homme dans son asile de Ballaignes peignant avec ses doigts « ses petits personnages obscurs, se tordant comme des fils de fer ». Lui, enfermé, alors que les hommes les plus dangereux se baladaient librement. Quel contraste !
J’arrête là, j’ai trop parlé.
Pour finir :
L’ordre du jour est un bouquin vraiment puissant, poignant, saisissant qui mérite amplement sa récompense.

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coup de coeur

Le début de l’Horreur

Les Edts Actes Sud ont encore sorti un court récit , mais un récit qui vous colle un coup de poing dans le plexus.Et pour cela , E.Vuillard , excelle .
Il nous raconte , vu du cœur de l’Allemagne, les cinq années qui ont précédé la seconde guerre mondiale. Si la guerre est une chose horrible , sa lente maturation ne l’est pas moins.
Vingt quatre des plus grosses fortunes de l’industrie allemande (Krupp, Bayer, Opel , etc..) se réunissent à l’appel du président de l’Assemblée au Reichstag, il sont reçus par Göring et d’un commun accord font allégeance au chef nazi qui se muscle:Hitler.
Toutes ces puissances d’argent vont participer et ce jusqu’à la fin a la folie nazie, puisqu’ils iront se « servir » en travailleurs dans les camps de concentration. Donc tous au courant des exactions commises.
E. Vuillard raconte, non pas avec les yeux de l’Histoire, mais au plus près de l’action, et raconter en moins de 150p les petitesses des principaux dirigeants de l’Europe, leurs bassesses ,est un superbe exercice de mémoire et d’écriture .
Superbe aussi le rappel des films de propagande, l’enthousiasme des foules.. avec souvent la même bande-son , qu’en était -il vraiment ?
La dernière partie du livre est particulièrement forte, c’est un coup au cœur, et pourquoi pas un avertissement pour un avenir proche peut-être: en 1933,vingt quatre hommes en apparence placides , en costume trois-pièce, et milliardaires ont suffi pour mettre l’Europe à feu et à sang.
Un grand livre, de la vraie littérature.

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nuit blanche

1933, aux sources de la Seconde guerre mondiale

Comment la Seconde guerre mondiale a-t-elle été rendue possible ? Quelles circonstances particulières ont présidé à l’avènement de cette tragédie ? Quels ont été les premiers acteurs de ce drame et qu’en savaient-ils ? Autant de questions auxquelles Éric Vuillard répond dans ce court mais passionnant récit, utilisant pour cela la même approche que dans 14 juillet, c’est-à-dire au niveau des personnes, des acteurs qui se voient soudain confrontés à une situation exceptionnelle, à des choix aux conséquences terribles.
Tout commence par la convocation à Berlin le 20 février 1933 de la fine fleur de l’industrie et de la finesse. À l’invitation de Göring, les grands patrons sont venus au Reichstag écouter Adolf Hitler leur présenter son programme en vue des élections du cinq mars. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ses propositions trouvent une oreille attentive chez ses messieurs «très respectables». L’État fort, l’éradication des syndicats et des marxistes obtiennent leur adhésion. Si bien que, séance tenante, ils rassemblent quelque 3 millions de Reichsmark qui vont assurer la victoire du chancelier à la petite moustache et à la mèche rebelle.
C’est le début d’un engrenage qui va petit à petit réussir à tout broyer sur son passage. Une fois l’économie allemande sous la botte, il fallait s’attaquer aux puissances étrangères. Après les visites de courtoisie et la «politique d’apaisement», les choses sérieuses peuvent commencer. Sans que les chancelleries européennes ne s’en émeuvent outre-mesure, les exactions se font plus violentes, les discours plus haineux et la menace plus précise. Lorsque le 12 février 1938 le chancelier autrichien arrive à Berchtesgaden, il n’est plus question que de lui faire rendre les armes. Face à l’ultimatum, les manœuvres de Kurt von Schuschnigg pour tenter d’adoucir les clauses les plus dures du traité qu’on lui soumet tournent vite au dérisoire. Beethoven ne viendra pas plus à son secours que le Droit international. C’est la tête basse qu’il reprend le chemin de Vienne. Après un timide «oui», il va soumettre la capitulation au Président de la République. Mais Hitler s’impatiente et n’attendra pas l’accord formel de son voisin pour envahit le pays et déclarer l’Anschluss.
Le voyage soi-disant triomphal de Hitler dans son pays natal est l’un des événements les plus cocasses et les plus éclairants de ce livre. Parce que la réalité est à mille lieues de la version officielle qui fait encore trop souvent autorité. « Car ce sont des films que l’on regarde, ce sont des films d’information ou de propagande qui nous présentent cette histoire, ce sont eux qui ont fabriqué notre connaissance intime ; et tout ce que nous pensons est soumis à ce fond de toile homogène. Nous ne pourrons jamais savoir. On ne sait plus qui parle. »
Éric Vuillard réussit par l’entremise de ce court récit une œuvre d’autant plus salutaire qu’elle est portée par une volonté de faire parler les faits plutôt que les idéologies, de scruter les photos et les expressions des visages plutôt que les discours – c’est particulièrement bien réussi avec la rencontre de Daladier et Chamberlain – de retrouver dans les écrits intimes les sentiments que l’on voulait cacher sur le moment. Mais aussi, et c’est là encore une vraie prouesse, de chercher la marque de l’infamie dans ce qui n’est pas dit, pas écrit. En cherchant par exemple dans la brochure de présentation de l’histoire du groupe Thyssen-Krupp quel rôle a pu, par exemple, jouer Gustav Krupp. Vous savez, l’un de ces 24 «messieurs respectables». Si respectable ! http://urlz.fr/5st3

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coup de coeur

Quand la littérature rencontre l’Histoire

L’ordre du jour est le deuxième livre d’Eric Vuillard que je lis et, décidément, c’est un écrivain que j’apprécie. Vraiment. D’abord parce qu’il possède une plume remarquable. En peu de mots – ses textes sont courts – il parvient à planter un décor, brosser le portrait d’un personnage et, surtout, rendre compte d’une situation particulière par le recours à une formule percutante et un registre de langage parfaitement choisi. Et puis, c’est un écrivain qui se situe à la croisée de la littérature et de l’histoire. Et cette rencontre m’apparaît toujours passionnante!
Dans 14 juillet, son précédent ouvrage, Vuillard s’intéressait à la foule anonyme qui, dans un puissant mouvement, avait renversé un régime. L’ordre des choses est presque son antithèse. Ce sont quelques individus, parfaitement identifiés, dont l’Histoire a retenu les noms, qui infléchissent le cours des événements.

Nous sommes en Allemagne dans les années 30, plus précisément le 20 février 1933, lorsque s’ouvre le récit. Vuillard nous fait entrer dans une salle du palais du président du Reichstag, où se trouvent réunis vingt-quatre des plus grands industriels allemands. Ils attendent l’arrivée du maître des lieux, Hermann Goering, qui précédera celle du chancelier en personne. Par la description de quelques gestes, l’évocation des paroles échangées et le bref rappel de ce qu’incarnent ces hommes, Vuillard en dit bien plus sur la responsabilité de ces derniers dans l’ascension du Führer qu’avec de longues démonstrations.
Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.
Quelle phrase glaçante ! Elle résume assez le terrible cynisme qui préside à cet instant. Au cours de cette séance, en retour du soutien politique et financier qu’il attend d’eux, Hitler promet en effet à ces capitaines d’industrie la stabilité dont ils ont besoin pour la bonne marche de leur activité. Un investissement qu’ils acceptent en finançant la campagne du chancelier et dont ils se verront grassement remerciés quelques années plus tard lorsque le régime leur fournira par le biais du travail forcé une main-d’œuvre gratuite totalement asservie.

Inutile de s’étendre davantage. Vuillard choisit de faire un saut dans le temps pour s’arrêter sur un autre moment clé : celui de l’annexion de l’Autriche, en 1938. Là encore, l’auteur nous permet d’assister à un entretien singulier, qui se déroule cette fois entre Hitler et le chancelier autrichien, Schuschnigg. On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre, tant la gestuelle et les dialogues sont outranciers. On peine à croire que le destin d’un pays, puis du monde, a pu se jouer ainsi. Et pourtant, si lourdes soient les responsabilités qui pèsent sur les épaules d’un chef d’Etat ou de gouvernement, celui-ci reste un homme, avec son tempérament, ses grandeurs et ses faiblesses. Or, Hitler a rapidement pris l’ascendant sur son interlocuteur. Et ce qui devait être un échange diplomatique se transforme vite en une mise sous pression, à laquelle l’Autrichien n’a pas su résister. Incapable de réagir à la véritable agression qu’il subit, il mobilise tous ses efforts pour simplement ne pas s’effondrer : il fume clope sur clope. Oui, comme n’importe quel quidam soumis à la pression et en dépit de la démesure de l’enjeu… Hitler a gagné la partie.

Plus encore que les récits des manuels d’Histoire, celui de Vuillard est terrifiant. Car il n’explique pas, il montre – avec quel talent ! Et ce faisant, il nous permet de percevoir de saisissantes et inquiétantes ressemblances avec des personnages ou des situations beaucoup plus proches de nous. Et ce n’est certainement pas fortuit…

Retrouvez Delphine Olympe sur son blog 

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