Le Grand Marin
Catherine Poulain

Points
oliv. lit.fr
février 2016
384 p.  7,90 €
ebook avec DRM 13,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

L’écriture au long cours

Elle s’appelle Lili, n’est pas plus haute que trois pommes et pourtant, pendant des années, elle va se mesurer à des hommes au gabarit XXL, des marins qui sont nés sur l’eau et qui tanguent dès qu’ils retrouvent la terre ferme. Car la passion de Lili, c’est la mer. Ou plus précisément la pêche. Elle veut embarquer sur n’importe quel cargot. Elle aurait pu choisir la Bretagne, elle a préféré l’Alaska. Et là débute la grande aventure. Pouvoir d’abord rester sur le sol américain sans la fameuse « green card ». Puis réussir à se faire embaucher sur un cargot pour plusieurs semaines, alors qu’elle n’a aucune expérience. Et enfin, se confronter à des équipages uniquement masculins avec les problèmes que cela peut soulever, pas besoin de vous faire un dessin. C’est cela que raconte avec une verve et une force d’évocation Catherine Poulain. Vous pêchez le flétan ou le crabe en sa compagnie, vous hurlez de douleur lorsqu’un poisson vous a infecté la main de son poison, vous essuyez les tempêtes et les beuveries de vos camarades, vous dormez à même le sol, car la galanterie cède la priorité à la loi du plus fort et peu importe si cette couchette vous était attribuée. Et puis bien sûr, il y aura une histoire d’amour avec « le grand marin » qui est aussi un grand alcoolique. On a parfois l’impression d’approcher tout près de l’enfer, et pourtant, l’espiègle Lili en redemande. Elle veut être à la hauteur, quitte à y laisser sa peau. On ressort épuisé de ces pages, avec la sensation de n’avoir rien lu de tel depuis longtemps.

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coup de coeur

Superbe

Lili part pêcher en Alaska. Arrivée à Kodiak, sans carte verte, elle s’embarque sur le Rebel, un nom qui lui va comme un gant. Elle va connaître l’ivresse des grands larges, le frisson de la peur, de la pêche, bref être un vrai marin. Avant d’en arriver là, il faut qu’elle dépasse le stade de bleu que lui font payer les autres marins. Ils lui enlèvent ses affaires de la couchette, elle dort sur le plancher de la timonerie. L’apprentissage est dur, Lili courageuse, obstinée, bosse, trime et fait la nique à ceux qui pensent qu’elle ne fait pas le poids. La vie n’est pas plus tendre sur terre. Les estaminets regorgent de marins en escale qui repeignent la ville en rouge. L’alcool, la drogue circulent et détruisent ces boules de muscles. Lili préfère être sur le bateau, se mesurer aux flétans de deux mètres, manger leurs cœurs encore tout chaud. Elle se blesse, pleure de rage, souffre à en gueuler, mais comme le roseau, ne rompt jamais. L’amour n’est guère plus aisé, un rêve inaccessible. SON grand marin et elle ne sont pas différents des autres, peur de l’enfermement, de la routine. L’amitié, la fraternité prennent une grande place dans ce livre et j’ai aimé le respect que les marins témoignent au Moineau. Elle fait partie de la famille. Un livre tripal, coup de poing avec des phrases simples, sobres, rageuses, rythmées par les tâches à accomplir. Les descriptions y sont superbes et très visuelles. Un grand changement de tons entre l’exaltation de la vie sur le bateau et la tristesse de celle sur terre décrit l’état de vacuité, le désarroi du marin à terre. Un très bon premier roman brutal et sensuel.

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coup de coeur

Le grand marin… une quête d’absolu

Déjà couronné par de nombreuses distinctions, Le prix Mac Orlan, le prix Joseph Kessel, le Prix Henri-Queffélec, deux Prix Gens de mer et le Prix Ouest-France Etonnants voyageurs, ce premier roman est étonnant à plus d’un titre. D’abord parce que Catherine Poulain est sans aucun doute l’un des plus étonnants voyageurs de notre littérature. Sur les raisons qui la poussent à quitter la Provence, elle restera très discrète, comme si un beau jour cela était devenu une évidence de vouloir partir en Alaska, de vouloir atteindre « The Last Frontier »…

Elle laisse tout pour se marier avec l’océan. Un avion pour New York, un car Greyhound pour rejoindre d’Est en Ouest Seattle et la voilà à Anchorage. Ensuite parce que rien ne semble devoir arrêter ce bout de femme. Dans une contrée des plus hostiles, dans un milieu presque uniquement masculin, sur un bateau offrant des conditions de vie plus que rudimentaires et des conditions de travail dantesques, elle va finir par se faire accepter. Parce qu’elle ne laisse pas la souffrance prendre le dessus, parce qu’elle ne concède pas le moindre terrain à la faim, à la fatigue, au froid. Parce qu’à aucun moment elle ne remet son choix en question. Mieux même. Quand ses compagnons d’infortune lui racontent leurs misères, les blessures, les naufrages, elle les envie presque.
Comme eux, elle veut aller au-delà des limites. Son but – qu’elle n’atteindra pas – serait d’atteindre cette dernière frontière, à Point Barrow, au bout du bout. En attendant, elle vit sa première expérience à bord : «Nous appâtons, des heures et des heures jusqu’à la nuit très sombre, traçant notre route d’écume, sillage éphémère qui déchire les flots et disparaît presque aussitôt, laissant le grand océan vierge et bleu, puis noir.» Le poisson se fait rare, la tempête menace. «On tombe sur le banc de morues noires la troisième nuit. La mer ne s’est pas calmée. Simon et moi continuons de perdre l’équilibre, au gros de l’effort, et d’aller nous écraser contre les angles des casiers sous le regard excédé des hommes. On se relève sans un mot, comme pris en faute. Mais ce soir-là on n’en aura pas le temps. La première palangre arrive à bord et c’est une déferlante de poissons qui jaillit à nous en un flot presque ininterrompu. Les hommes hurlent de joie. Mais Lili ne peut partager cette allégresse. Une vilaine blessure à la main l’oblige à quitter le bateau. Sans vraiment savoir quand elle pourra reprendre la mer, elle cherche à s’occuper, travaille sur le port, repeint les bateaux, répare les outils. L’oisiveté serait la mère des vices, même si elle n’hésite pas à accompagner les marins qui vont peindre la ville en rouge. A-t-on vraiment besoin de lui expliquer que «Ça veut dire aller se cuiter», tant les distractions sont peu nombreuses. La bière et le whisky sont les meilleurs compagnons des marins, quelques uns ont une femme et une maison, d’autres se contentent d’une visite dans un cabaret, voire d’un peu de drogue.
Lili rêve de remonter à bord, d’affronter la mer et les flétans. De regarder la mort en face. Malgré les mises en garde. Malgré les témoignages effrayants : «Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. (…) Je ne sais pas ce qui fait que l’on veuille tant souffrir, pour rien au fond. Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de ça, de cette ivresse, de ce danger, de cette folie oui ! »
Avec Joey, Simon, Dave, Jesse, Jude et les autres, elle va se battre de toutes ses forces. «La mer nous malmène. Nos pieds sont gelés. Debout sur le pont arrière, nous travaillons sans un mot, le cou rentré dans les épaules, les bras plaqués contre le corps. Nos gestes sont mécaniques. Les reins vont et viennent au rythme de la gîte. Le son rauque, lent et répété de la vague…» Quant au fruit de leurs efforts, il sera en partie ruiné par la perte d’une partie du matériel qu’il faudra rembourser à l’armateur et par une amende salée pour n’avoir pas respecté les quotas. Ce n’est pas encore cette fois qu’elle repartira cousue d’or… La maigre consolation de cette difficile campagne s’appelle Jude. C’est lui «le grand marin» qui donne le titre à ce roman et qui partagera, le temps de brèves étreintes, la couche de Lili. Jude qui va s’en aller pour les mers du Sud, Jude qui va attendre Lili. Mais cette dernière ne lâche pas son idée fixe, pas plus qu’elle ne veut rendre les armes face à l’adversité. Elle a encore des choses à prouver. Elle veut remonter à bord du Rebel pour ne nouvelle campagne de pêche. Catherine Poulain réussit le tour de force d’entraîner le lecteur dans ce qui peut sembler une folie. Après l’effroi, c’est une sorte de fascination qui le gagne. Une addiction. A tel point que quand le roman se termine, on éprouve une sorte de manque et on attend avec impatience la suite du périple de Lili.

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coup de coeur

Bon vent !

Quel grand livre que ce Grand marin ! C’est une œuvre essentielle qui vous transporte réellement, qui vous parle des hommes, du sens de la vie, de la mort, de notre rapport au monde, à l’univers… Bref, UN GRAND ! Elle, c’est Lili et elle part, elle quitte Manosque-les-Couteaux. Cela ressemble à une fuite. On n’en saura pas plus. Elle va pêcher en Alaska ! La bonne blague, lui dit-on, toi, petit bout de femme, petit gabarit, tu vas affronter un monde d’hommes, un monde violent où tu risques la mort à chaque minute. Ah, ah, laisse-nous rire… C’est pourtant ce qu’elle fait malgré les « God bless you », les mises en garde : attention « aux lignes qui s’en vont dans l’eau avec une force qui t’emporterait si tu te prends le pied, le bras dedans, à celles que l’on ramène qui, si elles se brisent, peuvent te tuer, te défigurer… Aux hameçons qui se coincent dans le vireur et sont projetés n’importe où, au gros temps, au récif que l’on n’a pas calculé, à celui qui s’endort pendant son quart, à la chute à la mer, la vague qui t’embarque et le froid qui te tue… Embarquer, c’est comme épouser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie, t’as plus rien à toi. ». Le ton est donné. Elle embarque à bord du Rebel avec Simon, John, Vick, Jesse, Jesús, Dave et Jude « l’homme-lion, le grand marin », le taiseux pas aimable qui fascine, celui qui « travaille dans la vague. ». Appâter, jeter les palangres à la mer, les remonter en veillant à ne pas passer par-dessus bord, éventrer les poissons vite, très vite, encore plus vite, en ayant des yeux derrière le dos, lutter corps à corps avec la bête qui se débat, briser la glace dans la cale, souffrir du froid tenace malgré la fièvre, de l’humidité, de la faim, des blessures, de l’absence de sommeil, tenir debout alors que les yeux se ferment, asperger le pont d’eau glacée, rincer les cirés et recommencer, jeter les palangres… Et les cris des hommes, le bruit des machines, de la houle et du vent à peine supportables… La terre n’existe plus, c’est un autre univers. On est au milieu des éléments, petite chose ballottée au gré des tempêtes, de l’océan qui bouillonne, des vagues violentes. Le retour sur la terre ferme est aussi une épreuve, le rythme retombe, on tue le temps en buvant encore et encore, on attend le prochain départ car c’est en mer que l’on est « dans la vraie vie », « dans la vie magnifique, luttant au corps à corps avec l’épuisement,… la fatigue et la violence de l’au-dehors. » L’envie de repartir est irrésistible : être dans le mouvement, dans « … le souffle, qui jamais ne s’arrête » et s’épuiser à en mourir : « Et l’on va donner nos forces jusqu’à en tomber morts peut-être. Pour nous la volupté de l’exténuement. » Et quand la pêche à la morue est passée, on repart pour celle au flétan, au crabe, au saumon… Lili veut être sûre d’avoir vécu avant de mourir : « Ça me rend folle quand on m’oblige à rester, dans un lit, une maison, ça me rend mauvaise. Je suis pas vivable. Être une petite femelle c’est pas pour moi. Je veux qu’on me laisse courir… J’ai peur des maisons. » Elle veut « vivre dehors », être une « runaway, une bête coureuse des routes ». Même son grand marin ne pourra pas la fixer, peut-être parce qu’il en était incapable lui-même… Je me suis laissé totalement embarquer par les mots de Catherine Poulain qui m’ont littéralement transportée, ravie, dans tous les sens du terme : j’ai pêché auprès de Lili, lancé violemment les milliers d’hameçons dans une mer en furie, tendu un visage bleui au vent glacial qui lacérait ma peau, souffert d’imaginer ses mains meurtries et sa fatigue lancinante rongeant son corps, admiré la beauté infinie de la mer et des cieux, goûté avec elle « la poche de laitance du poisson », avalé, enfin, à mon tour, l’océan, dans ce rapport sensuel aux hommes, aux poissons, à la mer et au vent. Je me suis offerte à la vie… Quel voyage, vraiment quel grand voyage !

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Lili en Alaska

« le grand marin », c’est l’histoire de Lili qui sous une fragile apparence cache une volonté de fer. Elle veut partir pêcher en Alaska, avoir la souffrance et le danger comme seul horizon. Elle a tout lâché, sa famille, ses amis, la France. Une seule idée la fait vivre : aller le plus loin possible sur une carte et dans son corps aussi, comme poussée aux extrêmes : eau glacée dans les bottes usées, dans les gants déchirés, manipulant des flétans plus grands qu’elle, ivre de fatigue par manque de sommeil, avec le risque, les blessures qui peuvent à tout instant mettre fin à ses rêves. Il faut se battre, serrer les dents, ne pas hurler sa peur et sa douleur pour se faire une place dans ce monde d’hommes. « Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier et que malgré tout on en redemande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à en devenir fou ». Le skipper et les autres marins tout anciens alcolos, plus ou moins repentis lui font une place dans leur cercle de machos. « Les femmes sur les bateaux, tu sais, j’ai toujours été contre. Mais je n’avais encore jamais pêché avec aucune. C’est un monde d’hommes, un travail d’hommes – en plus on ne peut même plus pisser tranquille sur le pont, faut s’arranger pour être hors de leur vue. Pourtant des femmes comme toi, qui bossent comme des mecs, vingt-quatre heures sans broncher, ah, j’en veux bien une sur mon bateau. » Quant à l’amour, peut-il exister entre Lili et le « le grand marin » ? de promesses en séparations au gré des escales, un avenir est-il possible pour ces deux êtres épris de liberté ? L’histoire d’amour me semble secondaire, ce qui m’a surtout frappé dans ce texte magnifique, c’est la solidarité, la fraternité qui uni ces marins. Ils vont au bout de la souffrance et de l’épuisement. de coups de gueule en bagarres, ils se retrouvent pour une ultime cuite avant de sombrer quelques heures dans un sommeil lourd qui les laissera hagards au lever du jour pour mieux recommencer. Ce roman, que l’on devine en grande partie autobiographique nous fait découvrir une écriture magnifique, nerveuse et précise. de nombreux dialogues donnent un rythme trépident au récit. Catherine Poulain a un vrai grand talent et m’a entrainée à la suite de Lili et du grand marin dans une magnifique aventure. A lire absolument.

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