Une forêt d'arbres creux
Antoine Choplin

Points
août 2015
120 p.  5,90 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Le dessin ou la vie

Mourir d’avoir dessiné l’inconcevable réalité d’un camp de concentration. Dans « Une forêt d’arbres creux », texte court et percutant, Antoine Choplin retrace en le fictionnant, le destin tragique de l’artiste caricaturiste tchèque, Bedrich Fritta. En décembre 1941, il fut déporté avec sa femme, Johanna, et leur fils de moins d’un an, Tomi, dans la ville-ghetto de Therisienstadt (aujourd’hui Terezin en République tchèque). Nommé à la direction du service de dessin technique de ce camp, que les nazis voulaient faire passer pour une colonie juive modèle, l’artiste fut accusé en juin 1944 de « propagande de la terreur », transféré et exécuté à Auschwitz pour avoir caché et fait passer clandestinement des croquis représentant l’horreur concentrationnaire.

Il faut autant de talent que d’humilité pour s’emparer d’une histoire qui n’est pas la sienne quand elle touche à la Shoah. Tenter de témoigner de l’inimaginable quand on ne l’a pas vécu est un exercice à haut risque qu’accomplit et réussit Antoine Choplin. Son regard d’auteur sur cette histoire parvient à atteindre une forme de vérité et à nous bouleverser. De ses mots sensibles, il dessine les contours de cette tragédie entre création et destruction. Son personnage était un dessinateur caricaturiste, tendance expressionniste et le talent d’Antoine Choplin c’est justement de ne jamais forcer le trait, de veiller à ce que sa touche reste délicate. C’est avec une économie d’effets qu’il dépeint la puissance de la création pour lutter contre la déshumanisation. Quand, sous sa plume, Bedrich Fritta s’empare d’un crayon gras pour dessiner, cela « réduit à néant le temps d’une seconde, les tragédies ». Mais cela plonge aussi l’artiste tchèque dans une profonde désespérance : « Pourquoi tant de couleurs, là où lui se sent tenu en joue par l’obligation du noir ». On pense à cet autre acte créatif lumineux accompli dans un camp: l’opérette « Le Verfügbar aux enfers » écrite clandestinement à Ravensbrück par Germaine Tillion et ses co-déportées pour résister aux bourreaux et se sentir vivantes. Le rire burlesque comme un pied de nez à la barbarie. Une autre façon de mettre de la couleur sur les ténèbres.

« Une forêt d’arbres creux » est un livre profond sur les pouvoirs de la création artistique qui permet, bien qu’étant plongé dans l’horreur, de conserver « une dignité  d’être pensant  et de se décentrer  de l’enfer», selon l’expression de la survivante des camps Marie-Josée Chombart de Lauwe. Pouvoirs bénéfiques, mais aussi maléfiques, lorsque les bourreaux du ghetto commandent à Bedrich Fritta un carnet de croquis, pour faire croire au monde qu’à Terezin il fait bon vivre : « Un vertige lui ferme les paupières, la vue se brouille, la lumière semble avoir forci et devenir son ennemi ». Si son coup de crayon permet à Fritta de se tenir à l’écart de l’impensable, il sait tout autant qu’il peut en faire une arme de combat. Ce talent pour dessiner doit lui permettre de témoigner même si c’est au prix de sa vie et de celle des siens. Il a eu ce courage-là, en cachant ses œuvres-témoins derrière des lattes de bois du bureau des dessins et en tentant de les faire sortir clandestinement pour que personne ne puisse dire un jour « on ne savait pas ». Avec cette arme de rien, une simple plume et de l’encre de Chine, il a fait le pari que la vérité puisse l’emporter sur l’illusion. Il en est mort.

Cette vie d’artiste massacrée que nous raconte Antoine Choplin, nous renvoie en écho à celle de cet autre peintre victime de la Shoah, Charlotte Salomon dont le beau livre graphique « Vie ? Ou Théâtre ? » va être publié le 17 octobre prochain pour la première fois dans son intégralité par les Éditions du Tripode. David Foenkinos nous avait offert un émouvant portrait de cette femme unique dans son roman «Charlotte», couronné du prix Goncourt des lycéens l’automne dernier, et qui paraîtra prochainement en version illustrée. On souhaite à « Une Forêt d’arbres creux » un aussi joli parcours. En cette tragique année 2015 où beaucoup de Français ont brandi des crayons dans la rue en hommage aux dessinateurs assassinés de Charlie Hebdo, ce livre s’impose pour nous rappeler que l’on doit, coûte que coûte, refuser de choisir entre un dessin ou la vie.

partagez cette critique
partage par email
 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Des vies à Terezin

En lisant les premières pages, j’ai eu la vision d’une ou plutôt deux photos. La première plein cadre sur les deux ormes avec un arrière-plan flou et la seconde l’arrière-plan devient net et l’on ne voit que les barbelés. La vie de Bedrich Fritta et de sa famille se déroulera désormais derrière ces barbelés, dans le ghetto de Terezin alors appelé Therisienstadt. Le dessinateur tchèque se trouvé nommé à la tête du bureau de dessin technique et doit établir les plans d’une future chambre à gaz. La nuit venue, une fois la confiance entre eux établie, les crayons deviennent des armes, leurs armes. Ils dessinent le camp tel qu’il est et non tel que les nazis veulent le montrer à la Croix Rouge. Démasqués, ils seront, avec leurs familles, emmenés en convois dans un camp de concentration dont il ne réchappera pas. Quelques dessins ont pu être sauvés. Chaque chapitre fait penser à un des dessins. En des termes sobres, il raconte le camp, les visages gris, dénués de vie, les yeux vides « Il apparait pourtant, à l’exception de ces battements esquissés des paupières, dénué de vie. Les lèvres sont serrées, le sourire absent. » La promiscuité, le froid, la saleté des corps que l’on ne peut entretenir, la peur, la faim, les humiliations, l’emprisonnement. Pourtant, il y a, tout de même ce contentement de tenir un crayon, de tracer des traits « Un contentement, c’est bien cela pour le moins, tenu en joue par une culpabilité impermanente ». La sobriété, l’intensité de l’écriture d’Antoine Choplin donne encore plus de force au récit. Les crayons me ramènent à Charlotte Salomon tout comme à tous les dessins créés après le massacre dans les locaux de Charlie. Un coup de cœur pour ce livre et cet auteur dont j’avais beaucoup apprécié « La nuit tombée ».

partagez cette critique
partage par email
 
nuit blanche

Une forêt d’arbres creux

Antoine Choplin choisit une écriture très classique, une phrase poétique pour rendre compte de l’horreur des camps. Ce choix rend du reste encore plus fort le contraste entre la dureté des conditions de vie et l’horreur de ce camp de transit où périrent quelque 33000 personnes et la beauté formelle du récit. Nous suivons Bedrich, Johanna et Tomi à leur arrivée en décembre 1941. La mère et l’enfant sont placés dans le quartier des femmes, le père dans un braquement insalubre avec ses compagnons d’infortune. Son savoir-faire l’amène à intégrer le bureau des dessinateurs où il est notamment chargé des plans du crématorium. « Bedrich s’emploie à l’harmonie des façades, à l’équilibre visuel de la construction dont la funeste vocation, par de longues intermittences, disparaît de son esprit. » Assez vite, avec ses collègues, il entend profiter de son statut un peu privilégié et entreprend de résister à sa manière. Sa mission et celle de quelques autres du bureau des dessins, consiste à élaborer pour les visiteurs « un album, florilège brillant, témoin du bien-vivre et des harmonies de Terezin ». On assiste notamment à des travaux surréalistes d’embellissement du camp avant la venue d’une délégation de la Croix-Rouge. Mais Bedrich veut que le monde sache la vérité « sensible et nue ». Avec ses amis, ils font ce qu’ils savent le mieux faire et dessinent, racontent ce que subissent les déportés et racontent leur quotidien par l’image. «Il lève les yeux vers Ungar, comprend ce à quoi s’emploie sa main alerte, les files d’attente devant les dépôts de nourriture ; de l’autre côté Bloch en termine avec l’esquisse de plusieurs figures humaines hallucinées, rassemblées en d’étranges postures…» Bien entendu, il leur faut cacher soigneusement leurs œuvres afin d’éviter les représailles, mais surtout pour que leur acte de résistance soit utile. Car très vite on comprend que face à la barbarie, la culture est un vrai rempart. C’est du reste le message qu’il entend transmettre à ses congénères et à son épouse : « Il lui disait combien les livres et les choses du savoir, c’était important. Le calcul, la poésie. Même ici, à Terezin, ça comptait. Surtout ici, il a ajouté, ici et maintenant, à Terezin. » Un combat poignant, à l’issue incertaine, mais qui offre aussi par sa dimension artistique une porte de sortie : « Enfin, peut-être qu’un surplus de finesse ferait sourdre cette chose minuscule et que trahirait à leurs visages un je-ne-sais-quoi d’étincelant et de dérisoire : un peu d’espoir, voilà, ravivé par les propos d’Ungar mais maintenant endossé par chacun d’eux. Après tout – c’est ce à quoi pense Bedrich -, on pourrait bien finir par échapper aux convois vers l’Est, et il faudrait bien qu’un de ces jours tous ces murs s’effondrent. » Un court roman qui est aussi un grand livre !

Retrouver Henri Charles Dahlem sur son blog 

partagez cette critique
partage par email