Désorientale
Négar Djavadi

Liana Levi
litterature
août 2016
352 p.  22 €
ebook avec DRM 16,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Un conte moderne décapant

Difficile de croire qu’il s’agit d’un premier roman tant cette fiction nous emballe, nous enthousiasme et nous remue à la fois. Ce n’est pas la seule publication de cette rentrée littéraire à embarquer les lecteurs du côté de l’Iran, où l’auteure est née en 1969, mais c’est assurément l’une des plus inattendues.

C’est sans aucun doute dans le terreau familial que Négar Djavadi a puisé une grande partie des traits de caractère de ses personnages. De ces intellectuels opposants au Shah puis à Khomeiny, elle a modelé Darius Sadr et sa femme, Sara, parents de Kimiâ, la narratrice, Leïli et Mina.

Lorsque l’histoire débute, la famille Sadr se trouve à Paris, ayant fuit le régime iranien. Kimiâ raconte, à rebours, les péripéties les ayant entraînés dans cet exil.

Aux passages vécus aujourd’hui par la narratrice, une jeune femme adulte qui attend dans un hôpital, répondent des chapitres livrant les clefs du passé : la rencontre de ses parents, le récit de légendes inspirées de l’histoire de ses aïeuls façon Mille et une Nuits.

Il n’est pas seulement question de rappeler ces bouleversements contemporains qui ont fait basculer un pays moderne et progressiste dans un fonctionnement répressif. Non, Négar Djavadi va plus loin avec son personnage de Kimiâ, née dans un corps qui ne lui convient pas, héritière d’une histoire familiale complexe autant que dramatique. Cette quête d’identité, la difficulté de raconter l’homosexualité (masculine comme féminine) font la force de ce premier roman. Comment être soi dans une société étouffante ou lorsqu’on vit en exil, sans repères ni racines. Pas simple, même lorsqu’on est la petite-fille de Nour, trentième enfant de Montazemolmolk, le seigneur féodal originaire de Mazandaran aux yeux bleus comme la mer Caspienne…

Les confessions de Kimiâ, parfois entrecoupées d’articles de journaux ou de citations extraites de Wikipédia, jettent enfin sur cette fiction un voile d’authenticité troublante.

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 Les internautes l'ont lu
coup de coeur

Négar DJAVADI est née en 1969 en Iran. Ses parents, intellectuels, étaient des opposants au Shah puis à Khomeini. La famille a donc dû quitter le pays clandestinement et s’est installée en France. Négar DJAVADI a longtemps travaillé dans le cinéma et elle signe là son premier roman.

Le personnage principal du roman est une jeune trentenaire, Kimiâ, la plus jeune fille de la famille de Darius SADR, intellectuel et journaliste, qui a dénoncé les dérives et la corruption du gouvernement du Shah, puis s’est opposé au gouvernement islamiste installé par l’Ayatollah Khomeini. Toute la famille a trouvé refuge en France.

Kimiâ commence à raconter son histoire alors qu’elle se trouve dans la salle d’attente de l’Hôpital Cochin à PARIS où elle doit faire une FIV.

Elle replonge dans son enfance : la vie à Téhéran, sa famille si nombreuse, les événements qui ont mené jusqu’à sa naissance le jour de la mort de sa grand-mère paternelle dans le même hôpital. Elle nous fait partager des tranches de vie de ses ancêtres, notamment cet arrière grand-père qui avait les yeux du même bleu que celui de la Mer Caspienne.

Elle nous dévoile la façon de vivre des Iraniens, le poids des non-dits et notamment celui de l’homosexualité qui doit rester cachée car terriblement taboue.

Puis vient le temps de l’exil en France, ce pays qui faisait terriblement rêver ses parents et ses deux soeurs aînées. Temps du désenchantement s’il en est car rien ne correspond à leurs attentes, un peu trop sublimées peut-être.

Kimiâ fera le choix de se « désorientaliser » afin d’éviter toutes les questions sur l’Iran et de tenter de vivre sa vie sans tabou.

L’autre point fort de ce roman, c’est qu’au-delà de l’histoire de famille et de femmes que Négar DJAVADI a choisi de nous raconter, elle aborde le contexte politique au temps du Shah, le rôle joué par les Occidentaux et notamment les Américains et la France qui a accueilli Khomeiny lors de son exil. Tous ces choix politiques dont nous payons le prix maintenant.

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nuit blanche

Désorientale… mais pas dés-intégrée

« Tout ce que je sais c’est que ces pages ne seront pas linéaires. Raconter le présent exige que je remonte loin dans le passé, que je traverse les frontières, survole les montagnes et rejoigne ce lac immense qu’on appelle mer, guidée par le flux des images, des associations libres, des soubresauts organiques, les creux et les bosses sculptés dans mes souvenirs par le temps. Mais la vérité de la mémoire est singulière, n’est-ce pas ? La mémoire sélectionne, élimine, exagère, minimise, glorifie, dénigre. Elle façonne sa propre version des événements, livre sa propre réalité. Hétérogène, mais cohérente. Imparfaite, mais sincère. Quoi qu’il en soit, la mienne charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils. » Négar Djavadi nous prévient d’emblée, son premier roman ne va pas ressembler à un long fleuve tranquille. Or, c’est justement ce parti pris de ne pas respecter la chronologie, de mêler la grande et la petite histoire et de faire resurgir les souvenirs de famille là où on ne les attend pas qui font tout le sel de ce livre grouillant d’anecdotes, vibrant de fortes déclarations et colorant les destinées des immigrants. Kimiâ, la narratrice, commence par nous raconter pourquoi son père se refusait à prendre les escalators du métro parisien, nous promet qu’elle reviendra sur ce qui s’est passé le 11 mars 1994 dans le XIIIe arrondissement et retrouve le lecteur dans la salle d’attente de l’hôpital Cochin. Car elle doit avoir recours à une insémination artificielle. Bien entendu, elle peut combler son attente en tentant d’imaginer la raison pour laquelle les couples qu’elle croise se retrouvent là. Mais aussi nous expliquer son propre parcours. Remonter plusieurs générations en arrière et raconter l’Iran du Shah, les années de Révolution puis celles qui ont provoqué l’exil de la famille et la transformation qui s’en est suivie. « Je suis devenue, comme sans doute tous ceux qui ont quitté leur pays, une autre. Un être qui s’est traduit dans d’autres codes culturels. D’abord pour survivre, puis pour dépasser la survie et se forger un avenir. » Nous voici au cœur d’un film à grand spectacle avec ses panoramiques et ses gros plans : «Zoom avant sur le visage déformé du père. Observez bien ce qui se joue dans son regard bleu.» Puis quelques lignes plus loin : «quittons maintenant le champ – son regard bleu – pour nous tourner vers le contrechamp : les yeux de l’enfant. D’immenses yeux bleus remplis de larmes…» Toutes les techniques sont mises à profit, le soudain retour en arrière, la plongée et la contre-plongée, le travelling, comme lors de l’arrivée des passagers à l’aéroport de Paris en provenance de Turquie, ou encore le plan américain pour les scènes de dialogues. Grâce à Négar Djavadi, il n’y a presque pas d’effort à faire pour visualiser les scènes. Le lecteur est littéralement plongé au cœur du récit, sur les pas des protagonistes et partage ainsi les émotions – fortes – des protagonistes. Voici par exemple la scène de la naissance de Kimiâ, celle de l’irruption de l’armée au domicile familial, la mise à sac du logement et l’arrestation de ceux qui sont présents, ou encore le détail des activités clandestines et le combat des intellectuels contre toutes les dictatures. La seule chose qui a du mal à sortir du stylo de la romancière est cet épisode aussi dramatique que fondateur : «Puisque je parle des Nicolas II de la grand-tante, je pourrais raconter ici L’ÉVÉNEMENT, arrêter de la passer sous silence, comme Saddeq la découverte du corps de Mère. Et pourtant… Il te faut encore patienter cher lecteur, car, même si je vais essayer, je sais déjà que je n’y arriverai pas. Je n’y arrive jamais. » Rassurez-vous, la patience du lecteur sera récompensée. Et bien d’autres surprises, y compris sur la grossesse espérée, viendront pimenter ce beau roman, dont le foisonnement n’a d’égal que le plaisir que l’on prend à s’y plonger.

Retrouvez Henri-Charles Dahlem sur son blog 

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