L'Art de perdre
Alice Zeniter

Flammarion
aout 2017
512 p.  22 €
ebook avec DRM 14,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Contre silence et tabou

Voici le roman dont on parle le plus en cette rentrée. Avec courage et talent, Alice Zeniter y rouvre un chapitre de l’histoire franco-algérienne à travers une fresque familiale déployée sur trois générations. Ambitieux et prenant !

Pays perdu

A l’occasion d’un projet d’exposition pour la galerie d’art où elle travaille, Naïma se plonge dans l’histoire de l’Algérie, pays d’origine du peintre à l’honneur, mais aussi de son père et de son grand-père. Ces derniers ne lui ayant jamais parlé de ses racines, elle ne sait presque rien des raisons de leur immigration, ni des souffrances et humiliations enterrées sous des années de silence. Ali, le grand-père, était cultivateur d’oliviers en Kabylie. Pendant la guerre, la population est prise en étau entre la peur du FLN, partisan violent de l’indépendance, et celle de l’OAS, défenseur de la présence française tout aussi brutal. Pour protéger les siens, Ali devient traître aux yeux de sa patrie et se voit contraint à l’exil. A son arrivée en France, la famille Zekkar transite par des camps, avant d’atterrir dans une cité de Normandie où la seule perspective est l’usine. Amère reconnaissance pour ces expatriés bannis de leur pays natal, indésirables en France et victimes du racisme. Hamid, le fils d’Ali, se construit en opposition à un père honteux et résigné, avant de s’éloigner à son tour de cette histoire et de sa langue maternelle, troquant un passé inavouable contre la méritocratie à la française.

Histoires de transmission

Puisque son grand-père est mort et que son père lui oppose un silence buté, Naïma en est réduite à remonter seule le cours de l’histoire familiale. Héritière sans patrimoine, c’est dans les livres et sur Internet qu’elle analyse ce mot de « harki », que les concernés et leurs descendants portent comme un fardeau. La jeune femme en vient à s’interroger sur sa propre identité, comprenant que si on laisse le soin aux autres de vous raconter, il y a de grandes chances pour que le récit soit erroné. Tout en revendiquant son indépendance, elle exerce donc son droit de savoir. Ici, l’art est un des moyens les plus apaisés de s’approcher de la connaissance, même si l’exhaustivité ni l’objectivité n’existent ; la voie romanesque n’exclut pas les doutes et ne répond pas à toutes les questions, mais par sa formidable liberté, c’est un angle d’équilibre qui permet une enquête et une reconstitution familiales passionnantes.

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coup de coeur

L’art de se retrouver…

Naïma ne va pas bien et son mal vient d’un silence, de mots qui n’ont pas été prononcés et que l’on a tus parce qu’ils faisaient mal. Les dire aurait été remuer le couteau dans une plaie encore à vif. Mais Naïma ne peut se construire sur du vide, elle a besoin de remplir cet espace vacant qui lui donne le vertige et la nausée. Elle veut savoir. Elle veut connaître le passé de son grand-père, en Algérie, elle, la petite-fille de harki (comme Alice Zeniter).
Un jour, elle a pris conscience soudain qu’elle avait tout simplement oublié d’où elle venait : « Quand on est réduit à chercher sur Wikipédia des renseignements sur un pays dont on est censé être originaire, c’est peut-être qu’il y a un problème. »
Naïma, tout comme la romancière dont on entend la voix au début de l’oeuvre, n’a pas tout oublié, elle a des images en tête, des bribes un peu confuses, mais il va lui falloir les lier, les rassembler, combler les vides de l’histoire par des recherches puis par la fiction : il faut cimenter ce qui s’écroulera comme un château de sable et disparaîtra si l’écrivain ne prend pas sa petite truelle pour se mettre au travail.
« C’est pour cela que cette partie de l’histoire, pour Naïma comme pour moi, ressemble à une série d’images un peu vieillottes… entrecoupées de proverbes, comme des vignettes cadeaux de l’Algérie qu’un vieil homme aurait cachées ça et là dans ses rares discours, que ses enfants auraient répétées en modifiant quelques mots… C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. »
L’Art de perdre, autant le dire tout de suite, est certainement le livre majeur de cette rentrée littéraire, l’histoire d’une famille sur trois générations : on découvre tout d’abord une figure inoubliable, le grand-père Ali, riche et fier propriétaire terrien de Kabylie, régnant sur ses oliviers et sa production d’huile. Ali a tout : de l’argent, des terres, une femme, une famille, des amis et bientôt son premier enfant, Hamid. Oui, il a tout, il aime son pays et ne le quitterait pour rien au monde. Or, l’Histoire, avec sa grande hache, comme disait Perec, va le pousser dans les bras du malheur. Ali va perdre. Pas tout mais beaucoup. Une vraie tragédie.
On est en 1954, les indépendantistes du F.L.N vont à la rencontre des populations dans les villages, font leurs démonstrations de force, impressionnent et expliquent qu’il faut être libre, indépendant, qu’un peuple ne peut en assujettir un autre.
Ceux qui ont combattu pour la France, les harkis, doivent renoncer à leur pension, sinon… mais Ali ne veut renoncer à rien, il a fait en 1944 la bataille de Monte Cassino, en est revenu décoré, aurait pu y rester comme tant d’autres : sa pension, il la mérite ! Mais les assassinats se multiplient et la violence le fera reculer à contrecoeur. Il doit protéger sa famille et il finira par partir, par tout quitter.
1962. Le bateau, la France : les camps de transit entourés de barbelés : Rivesaltes puis Jouques, le froid, la faim, des conditions de vie plus que précaires, un déracinement complet, le sentiment d’être complètement étranger au monde dans lequel on vit, perdu, avec sur le dos une veste lourde de médailles. Mais aucune marque de reconnaissance de la part de l’État français.
Rejeté de l’un et de l’autre côté de la Méditerranée, considéré comme un traître là-bas et un fardeau ici.
Terrible et émouvant portrait d’un homme blessé, déclassé, dépossédé, réduit à néant. « L’Algérie les appellera des rats. Des traîtres. Des chiens. Des apostats. Des bandits. Des impurs. La France ne les appellera pas, ou si peu. La France se coud la bouche en entourant de barbelés les camps d’accueil. »
Un homme, Ali, qui va peu à peu perdre de sa superbe et s’effacer, laisser une page blanche sur laquelle ses enfants écriront leur histoire. J’ai lu dans une interview d’Alice Zeniter que, finalement, elle connaissait mieux « la fiction du personnage d’Ali que la vérité de son grand-père. », j’ai trouvé ces mots très forts et très parlants.
Puis la Normandie ( la mienne puisque je vis entre Flers et Alençon…), l’appartement HLM étriqué à Flers, l’usine, la langue que l’on ne comprend pas – ce qui signifie que l’on ne maîtrise rien. Effectivement, Ali n’est plus rien. C’est son fils aîné Hamid qui l’aide pour les papiers, Hamid, brillant élève qui apprend le français très rapidement à l’école, qui va au lycée, intègre les codes, s’intéresse à l’Histoire, à la sociologie et à la politique. Hamid n’a pas sur les choses le regard de son père, il est bien persuadé qu’un peuple doit se battre pour être libre. Il rencontrera Clarisse la dijonnaise qui deviendra la mère de quatre filles dont Naïma.
C’est bien la première fois que je lis avec autant de plaisir et de passion un livre sur la Guerre d’Algérie, la décolonisation, les harkis, le déracinement, les problèmes d’intégration. J’ai appris énormément. Et pourtant, j’aurais pu (dû) en savoir plus mais mon père ne m’a jamais parlé de cette période qu’il a vécue puisqu’il est allé là-bas, en Algérie (où ? je ne sais même pas!) faire son service militaire, « faire l’Algérie » comme on dit. Que s’est-il passé précisément ? Comment a-t-il vécu ces événements ? Silence. Je n’en saurai jamais rien.
Le livre d’Alice Zeniter m’a beaucoup, beaucoup touchée, ses personnages semblent incarnés : on les sent, on les voit, on vit, on partage leurs émotions, leurs souffrances, leur détresse. Ils sont extrêmement attachants, si humains, si sensibles.
J’ai pu saisir les terribles conflits de générations, l’impossibilité pour le père et le fils de se comprendre vraiment car, au fond, aucun des deux n’a vécu la même Histoire et donc logiquement, ils ne peuvent avoir la même perception des choses. Tout est une question de perspective, de point de vue. Et malgré tout, au-delà de tout ça, on sent que domine l’amour et c’est magnifique.
Superbe scène par exemple (elles sont nombreuses et si touchantes !) où pour la première fois, Hamid présente Clarisse à ses parents (celle où Clarisse présente Hamid à sa famille est aussi une vraie scène d’anthologie), peu de temps après une dispute violente avec son père. Yema, la mère, qui voit pour la première fois Clarisse lui dit en la serrant dans ses bras : (elle ne connaît que quelques mots de français : « Bonjour bonjour, comme tu as grandi ». Ali arrive volontairement en retard (on l’imagine fou d’impatience, s’obligeant à ne pas forcer le pas), regarde à peine ce fils qu’il adore, quitte la table rapidement (alors qu’il n’a qu’une envie : l’embrasser) et lui lance un « c’est bien que tu sois passé » faussement désinvolte. Et par ces mots, Hamid comprend qu’il est pardonné.
Je repense à la scène où Clarisse essaie de faire comprendre à Hamid qu’il doit parler, lui raconter son passé, elle lui dit soudain : « Je ne peux pas vivre avec toi si tu vis tout seul », alors, il parle, vidant tout d’un trait, la mettant en garde à l’avance : attention mon histoire manque de chameaux.
Et puis Naïma, héritière de ce passé encombrant, tentant de trouver une place et une identité dans une France où elle craint à la fois de mourir dans un attentat et d’être assimilée à ceux qui les commettent. Un coup de coeur particulier pour la scène où elle lit dans le dictionnaire : « harki, n. et adj. : Membre de la famille d’un harki ou descendant d’un harki. » – Non, dit-elle au dictionnaire. C’est hors de question. » Comment, en effet, peut-elle accepter cette identité de « harki » qui ne la concerne pas, qu’a-t-elle à voir avec cette histoire, elle qui n’a jamais mis un pied en Algérie ? Non, Naïma veut construire librement son identité et refuse qu’on lui colle sur le front des mots qui n’ont aucun sens pour elle.
Un immense coup de coeur donc pour ce roman dont la puissance vient aussi de cette absence de parti pris (très émouvante scène à Paris où Ali est allé rencontrer Mohand un ancien maquisard du F.L.N : finalement, désabusés l’un et l’autre, ils comprennent que d’une certaine façon, ils ont tous les deux perdu), un livre plein d’émotions, de tendresse et d’humour aussi, qui met en scène des hommes et des femmes qui ont souffert et souffrent encore, qui cherchent leur place dans une société complexe, toujours en mouvement,veulent choisir librement leur identité, et qui se trouvent emportés bien souvent malgré eux par la tourmente des événements…
Un livre MAGNIFIQUE ! Le prochain Goncourt ?
Inutile de vous dire que je ne passe plus devant les immeubles du Pont-Féron de Flers sans penser à la famille d’Ali et de Yema…

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coup de coeur o n  l  a  r e l u

Contre silence et tabou

Peut-être que le mot « chef d’oeuvre » est excessif et doit être réservé aux romans de Zola, Hugo ou Balzac. Peut-être…
Alors, je vais essayer de vous parler d’un livre magistral, un livre qui habite longtemps le lecteur avec des personnages qui au fil des pages deviennent des compagnons de route pour lesquels on a de la tendresse, qui vous font vibrer et partager leurs souffrances, leurs amours, leurs vies.

Ce livre, c’est « L’art de perdre » d’Alice Zeniter, une saga familiale foisonnante qui débute dans l’Algérie des années 30.
Dans la première partie, nous rencontrons Ali qui, dans sa Kabilie natale, semble promis à un avenir bouché à se casser le dos à essayer de cultiver une terre rocailleuse jusqu’à ce qu’un jour, comme un cadeau du ciel, un pressoir charrié par la rivière croise sa route, manquant de peu de l’estropier.
Dès lors, sa vie se transforme, Ali se lance dans la culture des oliviers et produit de l’huile, les affaires sont florissantes.
Mais ce que l’on appelle pudiquement « les évènements » sont en marche et le destin de bien des hommes et celui d’Ali devenu Harki va basculer, jusqu’à ce qu’un bateau l’emmène sous d’autres cieux.

Dans la deuxième partie, Ali essaie de survivre avec sa famille dans un camp à Rivesaltes et Hamid, son fils va poser des questions qui resteront sans réponse. le père à jamais blessé, garde le silence. Un fossé d’incompréhension va se creuser peu à peu.

Naïma, la petite fille d’Ali, vit heureuse à Paris, jusqu’à ce que les attentats de 2015, l’obligent à se poser des questions sur le passé de sa famille dont elle ignore tout.

Il y a beaucoup d’émotion et d’amour dans ce livre, même si les sentiments restent muets, faute de mots pour dire je t’aime ou je te comprends.

Ce roman poignant évoque avec subtilité et émotion les destins brisés par L Histoire et l’irrationalité des hommes, les séquelles de la colonisation, l’exil, le déracinement, le lourd poids de l’héritage familial mais aussi la force de l’amour filial.

La plume d’Alice Zeniter est élégante, tour à tour musicale et brutale. J’ai tourné les pages avec passion. La fin du livre m’a tiré des larmes.
Et j’ai relu ce livre, à haute voix, cette fois-ci, pour en partager l’émotion avec un proche qui a perdu la vue.
L’oralité transcende la beauté de l’écriture et cette relecture me bouleverse.

Alors « Chef d’oeuvre » ? Oui, je crois que ce roman mérite ce qualificatif.

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Un drame dans le drame algérien

Voilà un texte référencé « roman », et qui est avant tout un long témoignage .
Transformé en saga, il raconte de l’intérieur l’épisode révoltant de l’abandon par le général de Gaulle , autrement dit par l’Etat ,de ces français appelés harkis qui se sont battus pour la France , en terre algérienne .
Naïma, petite fille d’Ali, raconte l’histoire de sa famille arrivée en métropole en 1962 .Quitter son village , son pays a été un déchirement pour cet homme et sa famille, mais c’était cela où une mort certaine. Choix cornélien , supplétif pour les uns, traître pour les autres . L’accueil dans des camps en France pour une durée indéterminée….
Traités comme des sous hommes, la vie en France n’a été que déception. Les enfants se sont amalgamés le plus souvent grâce à l’école.Et pourtant la troisième génération , celle de l’auteur , reste marquée par cet exode ; l’année 62 ne doit pas être prononcée , le teint ou les cheveux frisés semblent encore gêner .
En fait , Naïma , a un pied dans chaque pays , dont un d’ailleurs qu’elle ne connaît pas , elle est toujours sur le qui-vive, alors qu’il ne s’agit même pas d’intégration puisqu’elle est française à part entière.Elle est in-tranquille.
Un voyage professionnel en Algérie , les retrouvailles avec des membres de sa famille ne lui donneront pas envie d’y retourner . Le danger , pour les harkis, 50 ans après ce qu’on appelle pudiquement et hypocritement -les événements – semble diffus mais toujours présent pour eux qui ont donné leur sang pour la France pendant les deux grandes guerres.
Ce texte est admirablement empreint de sensibilité, d’une certaine tristesse aussi, d’un manque, mais d’une parfaite lucidité.
S’il y a bien un épisode honteux qui appelle à la repentance de la Nation, c’est bien celui-là. Nul doute que les jurys des Prix littéraires y penseront en novembre.

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