La disparition de Josef Mengele
Olivier Guez

Grasset
août 2017
240 p.  18,50 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 
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Mengele, le mal incarné

Qui est cet Helmut Gregor qui arrive à Buenos Aires au printemps 49 ? On sait qu’il a été nazi mais en Argentine, à cette époque, le mot ne fait pas peur : il y en a tellement dans ce pays, peu regardant sur le plus grand génocide que l’humanité a connu. L’homme est médecin mais il accepte des petits boulots en attendant l’avènement de l’Homme nouveau, lui le gardien de la pureté de la race. Car celui dont Olivier Guez a épousé la trace n’est autre que le médecin de la mort, Josef Mengele, tristement célèbre pour avoir commis l’horreur sur des enfants. Il intègre la « nazi society », mène grand train, protégé par ses réseaux et par l’argent de sa famille.

De nombreuses zones d’ombre
Une partie du monde se moque de ce qui s’est passé, tout à la reconstruction. L’autre chasse les nazis et le débusque en Argentine, le suit au Brésil, et le manquera de peu en Allemagne. Le criminel de guerre revient et pourra même être arrêté pour une banale histoire d’accident de voiture sans être inquiété. Pourquoi n’a-t-on jamais réussi à attraper cette figure emblématique du mal ? De quelles complicités actives Mengele a-t-il bénéficié ? Olivier Guez mène l’enquête et ressuscite tout un univers d’agents du Mossad, de monstres nostalgiques du Fuhrer, de femmes amoureuses prêtes à tout pour le sauver.
Dans la plus noble tradition du journalisme littéraire à la Truman Capote, le récit de cet auteur qui avait reçu le prix allemand du meilleur scénario pour son film «Fritz Bauer, un héros allemand», fascine et fait froid dans le dos avec cette cavale qui n’en finit pas et surtout ce criminel qui ne ressent aucune culpabilité. Mengele finira sa vie noyé sur une plage du Brésil et de nombreuses zones d’ombre persistent dans cette histoire tragique. Une lecture nécessaire.

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coup de coeur

La fin d’un monstre

Buenos Aires , terre de fuyards, où le passé n’existe pas, havre de paix pour les anciens dignitaires SS. Helmut Gregor, y débarque en 1949, dans sa valise, des seringues, des échantillons de sang, des plaquettes de cellules, des notes et schémas anatomiques, étrange pour un mécanicien. Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau, Gregor est l’ange de la mort, le docteur Josef Mengele. Les chambres à gaz tournaient à plein régime pendant qu’il cueillait des myrtilles avec sa femme.

Tout en représentant l’entreprise familiale d’équipement agricole, Josef pratique pendant ses moments perdus, des avortements clandestins pour les jeunes filles des riches familles argentines. Ses amis nazis caressent le rêve de revenir aux affaires en Allemagne, lors des élections fédérales de 1953.

Portrait d’un monstre qui ne pense qu’à lui, qui n’aime que lui, portrait d’un homme qui se sent trahit par l’Allemagne et ses dirigeants qui condamne le nazisme et indemnise les juifs, , qui est amer en voyant les industriels qui s’en sont mis plein les poches pendant la période bénie des camps et qui ont retrouvé leur famille, la société civile et repris leur carrière, alors que lui exilé, doit seul payer l’addition.

Portrait d’un homme qui a réussi à passer dans les mailles du filet, il a échappé à l’armée rouge, aux américains, aux israéliens, mais il est traqué, avec la peur d’être démasqué, capturé, jugé et pendu comme Eichmann dans la cour d’une prison. Portrait d’un homme qui jusqu’à sa mort misérable pense toujours que les juifs n’appartiennent pas au genre humain et qui rêve d’une race nordique supérieure, avec un milliard de purs germains à l’horizon 2200.

Olivier Guez nous entraîne avec sa plume alerte et précise sur les pas de l’ancien médecin tortionnaire d’Auschwitz . Son roman présente plusieurs centres d’intérêt, le triste personnage de Mengele bien sûr, l’homme et ses monstruosités, la bienveillance des pays d’Amérique du Sud et de leurs dirigeants, dont Péron et sa femme Evita, qui accueillent à bras ouverts les anciens chefs nazis, l’Allemagne frappée d’amnésie générale qui réintègre les hommes de mains et les cadres de l’ancien parti d’Hitler. Mais le lecteur doit toujours avoir en tête qu’il s’agit avant tout d’une histoire romancée et que la description de la fin pitoyable de Mengele ne doit pas faire oublier tout ce qu’il a fait endurer à des milliers de femmes et d’enfants notamment.

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La disparition de Josef Mangele

Entre le Goncourt et le Renaudot de cette année , difficile de quitter les exactions de l’Allemagne hitlérienne .D’autant plus que les informations de l’un recoupent au mot près les
propos de l’autre.
Olivier Guez prolonge la quête initiée par Simon Wiesenthal et le Mossad , à la recherche des bourreaux d’Auschwitz
Comment les bourreaux nazis ont trouvé en Argentine un petit paradis, et ce , sous l’oeil bienveillant des Peron .Pourquoi, connaissant les tristes exploits de « l’ange de la mort » , l’Allemagne a laissé l’entreprise de materiel agricole de la famille Mengele subsister ( tout en finançant l’exil de Josef ):parce qu’elle employait 2000 salariés .
Ainsi , c’est à Buenos-Aires que Mengele s’exile d’abord sous le nom de Helmut Gregor ; il y vit relativement heureux, pratique des avortements douteux, se marie, divorce  , la vie quoi.
Mais l’arrestation d’Adolf Eichman rebat les cartes ; le nomadisme en Amérique du Sud s’installe ainsi qu’une grande insécurité mentale. Olivier Guez raconte cette cavale. Mais la notoriété de Mengele, le bourreau d’Auschwitz un des tueurs les plus connus , cache des milliers d’autres oubliés, recyclés chez Krupp, Bayer, Mercedes…
Cette manière de déconstruire l’Histoire est fort intéressante et permet de regarder la vérité en face.

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La fin d’un monstre…

La disparition de Josef Mengele raconte la fuite et la traque du tristement fameux médecin chef d’Auschwitz surnommé l’« Ange de la mort », bourreau sadique qui, au nom de la science, s’adonnait à des expériences monstrueuses sur des êtres humains ou bien envoyait celles et ceux qui ne l’intéressaient pas se faire gazer. « Ne jamais s’abandonner à un sentiment humain. La pitié est une faiblesse : d’un mouvement de badine, l’omnipotent scellait le sort de ses victimes, à gauche la mort immédiate, les chambres à gaz, à droite la mort lente, les travaux forcés ou son laboratoire, le plus grand du monde, qu’il alimentait en « matériel humain adéquat » (nains, géants, estropiés, jumeaux) chaque jour à l’arrivée des convois. »
Après la guerre, on le sait, bon nombre de nazis sont allés trouver refuge en Amérique latine, c’est le cas de Mengele (encore jeune puisqu’il n’a que 38 ans), qui s’installe sous le nom de Helmut Gregor en Argentine dans un premier temps.
Le roman d’Olivier Guez est une plongée terrible au coeur de ces groupuscules nazis qui ont su profiter de la bienveillance du président Juan Perón, de nombreux réseaux, de multiples combines et de liens avec leur famille. Ainsi, il faut bien le dire, ces criminels ont réussi à vivre, pas trop mal parfois, pendant de nombreuses années.
« A la fin des années 1940, Buenos Aires est devenue la capitale des rebuts de l’ordre noir déchu. S’y croisent des nazis, des oustachis croates, des ultranationalistes serbes, des fascistes italiens, des Croix fléchées hongrois, des légionnaires roumains de la garde de fer, des vichystes français, des rexistes belges, des phalangistes espagnols, des catholiques intégristes ; des assassins, des tortionnaires et des aventuriers : un Quatrième Reich fantôme. »
Voilà, tout est dit et ce sont ces gens-là que l’on va croiser sur les beaux boulevards de Buenos Aires, l’un sirotant une bière à la terrasse d’un café, l’autre digérant un repas gastronomique en dégustant un cigare à l’ombre d’un arbre : de vrais pachas qui se la coulent douce, dans les premiers temps au moins.
Ces nazis, en nombre assez important, vivent en micro-sociétés, se reçoivent, s’entraident, passent d’agréables moments à discuter du bon vieux temps, rêvant de recréer un nouveau Reich en Allemagne, persuadés pour certains que la Guerre Froide se terminera dans un bain de sang entre les deux blocs et que ce sera enfin à leur tour d’entrer de nouveau en scène. C’est cette atmosphère que nous découvrons dans la première partie du livre intitulée de façon très explicite : « Le pacha ». En effet, et grosso modo jusqu’en 1960, Mengele « s’amuse et s’enrichit », il est à la tête d’une charpenterie et d’une fabrique de meubles quand il ne joue pas le représentant de commerce pour aller vendre, au Paraguay, les engins agricoles, moissonneuses-batteuses et autres épandeurs à fumier, fabriqués par l’usine familiale. Quelques avortements clandestins pour arrondir les fins de mois. Il se lancera plus tard dans l’industrie pharmaceutique. Avec ses petits camarades, « bottines luisantes, cheveux laqués », il va au théâtre, au cabaret, au dancing, chez les prostituées. La vida es bella…
Il se remarie, habite une villa somptueuse avec jardin et piscine, s’achète un coupé Borgward Isabella et reprend même son vrai nom (c’est dire comme il est inquiet!). Il part même en vacances au Chili avec ses petits amis : ils explorent « les volcans du désert d’Atacama, nagent nus dans des lagunes turquoises et campent sous des ciels limpides et étoilés. » Lorsque j’ai lu ces lignes pour la première fois, j’ai été saisie, je les ai relues, incrédule. N’étaient-ils pas plus recherchés que ça, ces meurtriers, ces monstres ? Le monde entier ne s’était-il pas mis à leurs trousses en déployant tous les moyens possibles et imaginables? Pourquoi ? Pourquoi tout ce temps perdu ?
Le roman d’Olivier Guez donne des éléments d’explication et pourtant, je demeure dans le même état de stupéfaction, moi qui pensais bien naïvement qu’aussitôt après la guerre, TOUT, absolument TOUT avait été mis en œuvre pour retrouver les assassins. Ce que j’apprends me laisse éberluée, saisie.
Et 1956, Mengele s’organise même un petit voyage en Europe, fait du ski en Suisse (!!!), l’année 1957 se poursuit dans la même douceur : « L’avenir s’annonce prometteur, le pire est derrière lui, Mengele se sent en sécurité. » Je crois rêver… Il se marie : le voyage de noces a lieu en 1958 en Uruguay dans un hôtel superbe face au lac Nahuel Huapi et Moreno. Debout, face au paysage, il en est bien persuadé « dans ce monde de ruines et de vermines déserté par Dieu, il a la liberté, l’argent,le succès, personne ne l’a arrêté et personne ne l’arrêtera. » Finalement, n’a-t-il pas toutes les raisons d’y croire ?
Mais le vent tourne ENFIN et Mengele va devoir fuir au Paraguay puis au Brésil : deuxième partie « Le rat ». Tout s’accélère… Il est temps !
Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est que l’on vit vraiment la traque de Mengele « de l’intérieur » même s’il ne s’agit pas d’un récit à la première personne, on le suit pas à pas et l’on découvre à quel point cette seconde partie va se révéler être une plongée au coeur de l’enfer, un cauchemar quotidien, la longue cavale angoissée d’un homme devenu une bête traquée et terrorisée.
Je ne vais pas entrer dans le détail de cette chasse à l’homme incroyable, des changements d’identité de Mengele (Peter Hochbichler entre autres), de ces arrestations loupées à un cheveu près ! On en rage ! Il est vraiment passionnant de découvrir la façon dont a été organisée cette traque, notamment par les services de renseignement israéliens, le Mossad, et le chasseur de nazis Simon Wiesenthal, et surtout dans quelles circonstances et pour quelles raisons ils ont manqué de très peu d’arrêter ce grand criminel de guerre.
Certains passages de cette seconde partie mettant en scène un Mengele de plus en plus narcissique et autoritaire sont absolument sidérants : par exemple, son séjour chez les Stammer, un couple de hongrois expatriés chez qui il va se cacher pendant plusieurs années, les menant à la baguette, critiquant leur mode de vie, leur nourriture, l’éducation de leurs enfants, ce qu’ils sont… Une cohabitation insensée qui manque à plusieurs reprises de tourner au drame.
Ce roman montre ainsi l’enlisement progressif de Mengele, transpirant de trouille et de haine depuis qu’il a appris l’arrestation d’Adolf Eichmann en 1960, sombrant dans une terrible paranoïa, vivant avec la peur au ventre, oui, c’est le portrait, au fond, d’un être fondamentalement mauvais, minable, pathétique, malade, complètement fou, tristement perché sur sa tour de guet en tenue d’apiculteur, regardant la route départementale qui mène à la ferme avec des jumelles super puissantes Zeiss, entouré de ses chiens, toujours prêt à se sauver avec, dans sa mallette, ses opéras de Wagner, ses cantates de Bach, ses livres, ses journaux et ses cahiers de notes sur ses terribles expériences, obligé de vivre loin de ceux qu’il aime, seul, profondément seul et plein de haine pour ce que sont les hommes et le monde devenus. Un être abject.
Il ne regrettera aucun de ses crimes. Non, jamais il ne se repent, persuadé qu’il est d’avoir raison, d’être dans le juste, la vérité. Même face à son fils, il dira : « la conscience est une instance malade, inventée par des êtres morbides afin d’entraver l’action et de paralyser l’acteur ».
Comment est-ce possible ?
Mengele s’enfoncera jusqu’au bout, s’enlisant dans une vie qui ne veut plus de lui.
« Mengele, ou l’histoire d’un homme sans scrupules à l’âme verrouillée, que percute une idéologie venimeuse et mortifère dans une société bouleversée par l’irruption de la modernité. »
Un texte extrêmement documenté (l’enquête d’Olivier Guez a duré trois ans), un récit haletant qui nous fait vivre la période de l’après-guerre en Amérique latine, la fuite de ces démons qui vont espérer retrouver ailleurs un nouvel Eldorado.
Terrible et saisissant !
A lire absolument.
Je terminerai par ces mots de Primo Levi : «… dans la haine nazie, il n’y a rien de rationnel : c’est une haine qui n’est pas en nous, qui est étrangère à l’homme, c’est un fruit vénéneux issu de la funeste souche du fascisme, et qui est en même temps au-dehors et au-delà du fascisme même. Nous ne pouvons pas la comprendre ; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies : les nôtres aussi. »
Si c’est un homme, 1947.

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coup de coeur

Ce roman est une prouesse littéraire, d’exactitude. Une mine fabuleuse de renseignements, un travail époustouflant alloué à la mémoire. Plutôt dans la lignée d’une biographie, voire un essai, ce livre est un outil pour dévoiler les faits et mettre les points sur les I . Olivier Guez délivre la fuite de Josef Mengele en pans sombres, sûrs et douloureux, en filigrane dans des lignes justes et maîtrisées à l’extrême. On apprend jour après jour comment Josef Mengele a disparu. Fantôme protégé par ses pairs en Argentine, Paraguay et Brésil avec la complicité ambiguë des états. Ce sombre médecin machiavélique, de la mort ce qui est paradoxal pour un médecin, n’est jamais jugé par l’auteur. La distance entre ce dernier et Josef Mengele est constante, et c’est une richesse pour le lecteur qui ne prend pas tout de plein fouet. On se retient de frémir, de briser les reins de ce mal fait aux déportés. On voudrait que ce médecin de l’horreur soit enfin trouvé et jugé. L’écriture est splendide, fluide, et souple, elle contrebalance les évènements. Le lecteur note et retient chaque heure de Josef Mengele pour le piéger enfin. Rien ne se passe ainsi. La ténébreuse disparition de Josef Mengele sera dans le point final, physiquement accomplie. Cette page sombre de l’histoire devrait se trouver dans chaque lycée, que ce livre soit lu par tous les étudiants, et par tous, que ce nom : Josef Mengele devienne un contre -exemple. Cet essai est un chef d’œuvre de mémoire. A lire d’urgence.

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