Sucre noir
Miguel Bonnefoy

Rivages
août 2017
210 p.  19,50 €
ebook avec DRM 14,99 €
ebook sans DRM 17,99 €
 
 
 
 La rédaction l'a lu

Pirate des Caraïbes

Après le succès du « Voyage d’Octavio » paru en 2015, le jeune auteur Miguel Bonnefoy, qui a grandi au Venezuela et au Portugal, nous régale avec « Sucre noir », exaltant notre goût pour les chasses au trésor et les contes de notre enfance. Alors, à l’aventure !

Un trésor de pirate

« Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt » : c’est la première phrase de ce roman, poétique et mystérieuse à souhait. La frégate du célèbre pirate mais piètre capitaine Henry Morgan s’est échouée sur un manguier géant. Agonisant sur son trésor volé tel un harpagon des Caraïbes, le boucanier à la triste réputation laisse bateau et équipage en perdition sombrer dans une nature luxuriante et sauvage. Trois siècles plus tard, la modeste famille Otero possède une ferme sur l’emplacement légendaire, qui attire sans succès les chercheurs d’or et les aventuriers en tout genre. Le lecteur suit les heurs et malheurs des trois générations qui cultivent la canne à sucre et fabriquent du rhum, sous la houlette des femmes de la famille qui font prospérer la propriété.

Pour tout l’or du rhum

A manière d’un conte teinté de réalisme magique, ce roman illustre la célèbre morale de La Fontaine : « travaillez, prenez de la peine… », tandis que la cupidité et l’épuisement de la terre sont punis par la faillite, ce qui résonne particulièrement avec l’actualité vénézuélienne. Miguel Bonnefoy fait jaillir d’une écriture fluide des descriptions somptueuses, des personnages bien campés, et nous entraîne dans un roman d’aventures aux influences multiples, ne se privant pas de clins d’œil à Flaubert, Bernardin de Saint-Pierre, Garcia Marquez ou Isabel Allende. C’est là un des grands plaisirs de lecture de ce roman rondement mené, qui découvre l’âme d’un pays tout en restant sur le même morceau de terre convoité pendant des siècles.

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Fable, aventure

Avouez que, pour un capitaine de flibusterie, s’échouer « sur la cime des arbres au milieu de la forêt » a de quoi interloquer et prêter à rire. De rire, les naufragés n’en ont pas envie et ils périssent tous, mutinerie, maladie, accident…. Henry Morgan aurait laissé, comme tout bon corsaire, un trésor qui, enrichi par toutes les histories fait des envieux et donne des ailes aux chercheurs. Les histoires de trésors, de flibustiers ont toujours fait rêver les aventuriers et Severo Bracamonte n’échappe pas à la règle. Invité puis recueilli par la famille Otero. Il est subjugé par la fille, Serena, qui lui fait découvrir que les trésors peuvent être là où on ne les attend pas et n’être pas monnayables. Ils se marieront et agrandit la rhumerie. Une saga familiale, sorte de conte où les différents chercheurs de trésors, un par génération se heurtent toujours à Serena ou Eva Fuego, sa fille adoptive.
Ce roman est un conte quelque fois cruel, où les personnages peuvent être outrés, une métaphore sur le Venezuela qui a tout arrêté pour ne vivre que des mannes du pétrole et dont comme pour la ferme des Otero il ne reste que des cendres.
L’écriture de Miguel Bonnefoy me transporte, m’enveloppe dans sa verve, je me coule dans son univers à la fois réaliste et onirique. Le titre est une métaphore illustrant la fable : le sucre (rhum) et le noir (pétrole).
Un conte philosophique (selon la 4ème de couverture), une fable, un livre d’aventure… De quoi passer un très agréable moment de lecture avec une morale très simple : l’argent ne fait pas le bonheur.

J’ai préféré son précédent et premier roman, Le voyage d’Octavio. Pas facile d’écrire un second roman après une telle perle. Ceci dit, j’attends le prochain roman car j’aime l’écriture de Miguel Bonnefoy

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Les vraies richesses…

J’ai lu Sucre noir comme une fable, un conte philosophique écrit dans une langue belle et savoureuse comme une mangue bien mûre, je l’ai dégusté avec un très grand plaisir, me laissant aller aux évocations sensuelles, voluptueuses, quasi liquoreuses qui nous sont offertes.
Le livre s’ouvre sur une image surréaliste : un trois-mâts de dix-huit canons se trouve planté sur la cime des arbres. J’adore ce type d’image folle, de tableau irréel. De la mer, il n’y en a plus, les algues ont cédé leur place aux broussailles et au lierre, la boue a remplacé l’eau. Hum, ce mélange des éléments, terre, mer, ciel me comble de joie ! J’exulte !
L’équipage ne fait rien ou pas grand-chose et les réserves de nourriture baissent à vue d’oeil. Alors, on essaie d’attraper des oiseaux avec des filets de pêche (délicieuse inversion…) et l’on mange des crapauds en guise de crabes (avec un peu de mayo, on ne verra pas la différence…) Mais un soir, une tempête se lève, le bateau tangue dangereusement au-dessus du vide et risque à tout moment de s’écraser au sol. Il faut donc le délester : on jette alors les caisses, les armoires, les tonneaux, l’ancre, les tableaux volés (ah, ces belles accumulations d’objets hétéroclites, je jubile, voyez donc : «  Les oiseaux serraient entre leur bec des bracelets de cuivre et d’argent. Des robes de marquise flottaient au vent, sur la canopée, et les singes jouaient avec des dentelles, sautant d’arbre en arbre, déchirant le drapeau noir de la flibuste. » ) mais le capitaine Henry Morgan (célèbre flibustier, 1635-1688) refuse de jeter par dessus bord son trésor (nous y voilà, vous l’avez compris!).
Alors, écoutez bien, c’est sublime : « …le poids du bateau déracina les arbres et l’entraîna vers l’abîme. Un nuage de poussière se leva et couvrit le ciel. Le cadavre de la chute affola les animaux. Ainsi, les marécages, les passions, les profondeurs de la nature, avalèrent si bien la frégate de Henry Morgan que l’on ne récupéra aucun vestige, et son trésor resta enfoui là, entre des morceaux de voile et le cadavre d’un pirate, conservé dans le ventre des Caraïbes. » Magnifique, extraordinaire, fascinant chapitre UN – un trésor en lui-même, pas besoin d’aller plus loin – qui nous laisse sur toutes ces richesses cachées… Il est tellement beau ce chapitre UN qu’il me suffirait…
Trois siècles plus tard, c’est un village « qui s’est installé là où le bateau avait disparu. » La famille Otero, que l’on suivra sur trois générations, a racheté sur ces terres une propriété qui ne lui a pas coûté bien cher : les sols n’ont pas été entretenus, quant à la maison en elle-même, elle n’est pas bien belle et surtout, une clause morale stipule que personne ne doit entrer dans une des trois chambres de l’étage. (Humm, j’adore les lieux où il est interdit d’entrer… la fameuse petite pièce du château de Barbe-Bleue, la chambre n°237 de Shining…) L’ancienne propriétaire y vient une fois l’an y pleurer son mari disparu, elle emplit « son seau de larmes » et repart. Ezequiel Otero, sa femme Candelaria de Otero et leur fille unique Serena (des noms comme des voyages…) y vivent simplement, à l’écart du monde et les journées se répètent inlassablement. Ils cultivent la canne à sucre. Mais un jour, arrive un jeune homme de la ville, un certain Severo Bracamonte. Passionné par les histoires de pirates et de trésors cachés, il transporte avec lui des tas d’objets : cordes, compas, vieilles cartes, plans, documents divers, dessins, tous en rapport avec le trésor de Henry Morgan. Il en est bien persuadé : le trésor est ici sous ses pieds, il en a la preuve. On doit le laisser fouiller…
Et ils seront nombreux à vouloir retourner la terre en tout sens, cherchant un trésor qui est peut-être ailleurs… et pas si caché que ça !
Je vous imagine les yeux brillants, ça y est, vous avez retrouvé votre âme d’enfant, ça marche à tous les coups, les histoires de pirates et les trésors enfouis, on a beau dire que ça ne nous intéresse plus, qu’on a passé l’âge, pas du tout, croyez-moi !
Comme je le disais au début, j’ai lu Sucre noir comme on déguste un bonbon ou un bon vin, en le laissant doucement emplir mon palais de toute la magie de ses saveurs… un délice ! Les mots évoquant la nature luxuriante, le parfum des goyaviers, des amandiers, des orchidées, les arômes du rhum, les senteurs des épices et la chaleur de la terre sont délectables, exquis, succulents et certaines phrases s’apparentent à des fulgurances génialissimes d’une poésie extrême et d’une beauté absolue qui m’ont transportée. Allez, en voici quelques splendeurs : « Elle avait l’âge où l’on pense que les arbres tournent autour des oiseaux. », « Si les étoiles étaient de l’or, je creuserais le ciel. »
Il n’y a qu’à se laisser porter et ce n’est pas désagréable.
D’ailleurs, dans une interview, Miguel Bonnefoy explique que c’est lors d’une soirée pour la promotion de son précédent livre, le Voyage d’Octavio, soirée qui associait à la fois lectures d’extraits et dégustation de rhum (humm, pas mal…) qu’il s’est dit: « comme j’aimerais un jour pouvoir écrire un livre qui ressemble à une bouteille de rhum. » Eh bien voilà, c’est fait et pas besoin de déguster avec modération !
Néanmoins, derrière cette fantaisie apparente se cache un message peut-être pas si léger que ça, l’idée que ce trésor que l’on cherche toute une vie est peut-être là, sous nos yeux et que si l’on n’a pas eu la sagesse de le voir, c’est parce qu’on voulait à tout prix qu’il prenne la forme d’un coffre scellé !
Une réflexion sur le bonheur, les vraies richesses qui sont souvent devant nous, qui s’offrent à nous, au quotidien mais que l’on cherche ailleurs, parce qu’ailleurs, croit-on, c’est toujours mieux qu’ici. Il y a quelque chose de la fable de La Fontaine « Le laboureur et ses enfants » dans ce conte.
L’on peut aussi y lire l’histoire d’un pays, le Venezuela (d’où est originaire la mère de l’auteur) ou la métaphore du naufrage d’une terre qui a cru que l’or noir qui sortait de son sol était son trésor. Il s’est trompé, cet or noir, d’une certaine façon, l’a ruiné : certes, l’essence à la pompe est peut-être la moins chère du monde mais il faut se battre et patienter de longues heures au soleil pour espérer trouver des œufs, du lait, du sucre, de l’huile. Ce pays doit, maintenant qu’il a tout misé sur le pétrole, importer la quasi totalité de ses biens de consommation alors que ses terres sont si riches ! Le trésor, finalement, était un leurre, les vraies richesses se trouvaient ailleurs mais personne ne les a vues ou n’a voulu les voir…
Un très beau texte à savourer lentement et à méditer longuement…

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coup de coeur

Et vogue le galion

Toute cette histoire tourne autour d’un trésor. D’abord celui d’un navire dont le naufrage qui ouvre le livre est un des plus beaux moments de lecture de ces dernières semaines. Il y a dans ces quelques pages un souffle épique qui ne se dément plus au fil des pages.

Ensuite, celui à la poursuite duquel partent successivement les différents personnages du récit. Serena Otero ne court pas après l’or mais après un fantasme. Severo Bracamonte rêve de découvrir le trésor perdu du galion échoué sur les terres de la famille de Serena mais trouvera un havre et une femme. Mateo et Eva Fuego se consument de ne pas atteindre leur idéal fait d’or et d’amour.

Chacun cherche son propre trésor sans comprendre vraiment à la poursuite de quoi ils se lancent, sans prendre le temps de se demander ce qui importe dans leur vie. A tour de rôle, ils répètent les mêmes boucles humaines, les mêmes récits, les mêmes aventures. Ainsi de façon cyclique les mêmes événements reviennent comme pour mieux scander la morale de ce conte philosophique et initiatique.

On retrouve le Miguel Bonnefoy conteur et ménestrel du « Voyage d’Octavio » avec la sagesse de quelques années supplémentaires, avec une humanité plus grande et un art de la narration plus abouti, mieux construit, plus intelligent encore.

Miguel Bonnefoy en revient encore plus que dans son précédent roman à l’humain : on ne cherche jamais aussi bien et aussi profondément, aussi véridiquement, qu’avec son cœur, sans vraiment chercher d’ailleurs ; le hasard est au cœur du récit de Miguel Bonnefoy, sous couvert d’un certain déterminisme, d’une certaine fatalité qui ne sert que de voile pour mieux rendre son histoire et son message mystérieux. Tout comme la canne à sucre n’est qu’un symbole de l’or noir qui secoue le Venezuela et le fait trembler.

La fragilité d’un destin, d’un pays, qui vacillent sur leurs fondations, sont au centre du récit de Miguel Bonnefoy qui livre ici, à travers une galerie de personnages, notamment (surtout !) féminins, aussi attachants qu’énervants par moment, aux voix puissantes qui résonnent longtemps dans l’histoire et après avoir tourné la dernière page du livre, portant les messages symboliques que l’auteur veut faire passer, une fable aussi poétique et merveilleuse qu’ancrée dans la réalité.

A coup de métaphores, d’images, de paraboles, de références, Miguel Bonnefoy, une fois de plus, explore plusieurs mailles narratives, un point à l’envers, un point à l’endroit, un point de croix, pour esquisser son motif. Il porte son talent au-delà des espoirs que « Le voyage d’Octavio » portait déjà en lui. Il le fait avec une fluidité plus assumée, un naturel plus bluffant, encore.

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