Quel lecteur êtes-vous David Foenkinos ?

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Comme Agnès Desarthe qui a inauguré cette série d’interviews, David Foenkinos fut un lecteur tardif. Mais pas attardé, comme le choix de ses premières lectures le prouve! De quoi réjouir les parents de ces ados qui craignent, s’ils prennent un livre, qu’il n’explose entre leurs mains. A 16 ans, David a donc découvert la lecture. Il ne s’est plus jamais arrêté et, alors qu’il est devenu un romancier à succès, il continue à dévorer. De tout. Des classiques comme ses contemporains. 

Vous souvenez-vous de vos premières lectures ?

Je ne suis pas issu d’une famille de littéraires et il y avait très peu de livres chez moi. Lorsque j’avais des lectures obligatoires pour l’école et qu’il fallait lire 280 pages par exemple pendant les vacances de la Toussaint, je faisais 280 divisé par 14 et je me contentais de 20 pages par jour, pas une ligne de plus !

Quand s’est produit le déclic ?

Je suis tombé gravement malade à l’âge de 16 ans, j’ai eu une infection de la plèvre, dont j’ai failli mourir. C’est évidemment un événement qui a changé ma vie, et c’est aussi l’une des plus belles choses qui me soit arrivée. Cela a changé mon rapport aux choses. Lorsque je raconte que je me suis mis à lire à la suite de mon hospitalisation qui a duré des mois, les gens pensent que c’est parce que j’avais du temps, que je croupissais au lit sans rien d’autre à faire. Ce n’est pas l’explication. Mais cela a éveillé en moi un rapport différent à la vie, ça m’a propulsé vers les mots, j’ai commencé aussi à écrire un peu. Et puis j’ai éprouvé l’envie de posséder des livres. Des amis m’en apportaient. J’ai découvert Nabokov, Henry Miller, Jack London, Charlotte Brontë, et surtout Paul Auster. Je ne pouvais plus lâcher « Moon Palace ». Plus qu’un déclic, ce fut une évidence.

Vous souvenez-vous de ce que vous avez éprouvé ?

Il est assez bizarre de transformer quelque chose que l’on pensait ne pas aimer en addiction. J’avais l’impression de ne plus être la même personne.  

Et, une fois sorti de l’hôpital, cette passion a continué ?

Elle est même devenue obsessionnelle. J’avais besoin du contact physique avec les livres, et j’ai commencé à passer mon temps à en acheter, cela me rassurait. Mon goût pour la lecture est venu aussi du goût pour l’objet-livre.

Vous en avez beaucoup ?

Des milliers. Lorsque je veux en relire un, je suis obligé de le racheter, car je ne le retrouve jamais. Je suis en train de visiter des appartements, je me focalise uniquement sur des lieux où je pourrais ranger mes livres.

Avez-vous des souvenirs précis de lectures ?

Même pour les gens qui n’ont pas de mémoire comme moi, un livre que l’on a vraiment aimé permet de souligner une époque. Par exemple, je n’oublierai jamais la lecture de « Belle du seigneur » d’Albert Cohen dans un avion entre Paris et Genève. Je pleurais de rire, c’était la première fois qu’un livre me mettait dans cet état, et je me souviens très bien des deux filles qui étaient assises à côté de moi, car je me sentais très gêné.

Comment êtes-vous passé de la lecture à l’écriture ?

A ma sortie de l’hôpital, je suis entré en seconde et suis devenu un des meilleurs élèves en français. Mais j’ai complètement dissocié mon goût de la lecture de mon goût de l’écriture. Au début, alors que j’adorais la fiction, je n’écrivais que des lettres. Puis je me suis lancé dans des nouvelles, j’ai participé à plein de concours, mais jamais je n’aurais pensé que cela deviendrait ma vie. Comme la lecture, cela a débuté comme une passion, avant de devenir une obsession. Mon rapport aux mots restait très bancal, jusqu’au jour où j’ai envoyé un manuscrit à Gallimard. Ils ont trouvé ça foutraque, mais intéressant. Et « Inversion de l’idiotie: de l’influence de deux Polonais » a été publié. C’est fou d’ailleurs qu’ils l’aient édité, car le texte partait dans tous les sens et il avait été refusé partout ailleurs ! Jean-Marie Laclavetine a changé ma vie.

Et Gallimard, c’est l’éditeur d’Albert Cohen, l’un de vos auteurs-fétiches.

D’Albert Cohen et de tant d’autres. De Patrick Modiano, dont j’ai lu tous les livres. Je suis d’ailleurs souvent allé sur les traces des romans que j’aimais. Annecy pour « Villa triste », les rues de Paris avec « Dora Bruder ». Gallimard est aussi lié à Milan Kundera, Daniel Pennac, qui faisait son service de presse en même temps que moi à la parution de mon premier roman. J’avais l’impression de rêver. Pour en revenir à Albert Cohen, je l’adore, mais il n’est pas mon écrivain préféré. Une chose est certaine en revanche, c’est qu’il a débloqué quelque chose en moi. Son humour a éveillé mon imaginaire, l’envie d’inventer des histoires. Il fait partie de ces auteurs qui vous impulsent votre propre créativité. Grâce à lui, je me suis détaché de tentations pseudo-autobiographiques des jeunes écrivains.

Il n’y a jamais rien d’autobiographique dans vos romans ?

Des petites touches mélangées, pas plus. Mais aujourd’hui, je suis arrivé au bout d’un certain style. J’éprouve même une sorte de rejet de certains de mes romans. J’ai enfin terminé l’histoire que j’essayais d’écrire, celle de Charlotte Salomon, une artiste allemande morte à Auschwitz en 1943. Cela fait des années que je travaille sur sa vie et son parcours de manière obsessionnelle. Et pour la première fois, je suis présent dans un livre, j’y explique ma fascination pour elle.

Lorsque vous écrivez, pouvez-vous continuer à lire ?

Cela dépend. Chaque livre est différent. Pour « Les souvenirs » par exemple, quand je me remettais au travail, j’avais besoin de lire un peu comme un échauffement. Kundera, Proust, Houellebecq. J’adore Houellebecq. Mais en ce moment, je suis tellement concentré sur mon écriture que je lis très peu.   

La Pologne et la Suisse sont deux pays que l’on retrouve dans presque tous vos romans. Lisez-vous des auteurs de là-bas ?

Je suis faciné par l’univers des pays de l’Est: de Gombrowicz, à Kundera, en passant par Dostoïevsky et Gogol. J’ai même essayé d’apprendre le russe. Pour la Suisse, j’ai lu Walser, avec lequel on me comparait à mes débuts. Et dans « La séparation », mon héros s’appelle Fritz, en hommage à « Mars » de Fritz Zorn.

Quels sont les écrivains qui vous inspirent ?

Albert Cohen, on l’a dit, et aussi Gombrowicz. Mais j’ai été obligé d’arrêter de le lire, car il est trop calorique. Avec lui, on finit par écrire « à la manière de ». J’ai éprouvé la même sensation avec Thomas Bernhard. Ce sont des écrivains trop puissants, trop riches. J’ai aussi beaucoup lu le Jean-Philippe Toussaint de l’époque de « La salle de bains ». Et Bernard Frank. Ils m’ont aidé à trouver ma phrase.

Lisez-vous vos contemporains ?

Oui, beaucoup. A la rentrée, j’ai lu les livres de Karine Tuil, de Sorj Chalandon, j’ai eu un coup de cœur pour « Tout cela n’a rien à voir avec moi » de Monica Sabolo. C’est un récit incroyable, à la fois ludique, très drôle, poétique et terriblement profond. Je lis en général les auteurs que j’aime, mes amis… et mes collègues de bureau en quelque sorte!

 

  Où, quand et comment ?   

Où et comment ?

Partout, par petits bouts. Je n’ai pas besoin de temps ni de concentration. J’adore picorer. Je peux lire deux pages, m’arrêter, je peux ne pas finir un livre et en éprouver du bonheur. La lecture n’est pas un acte sacré. Et comme je voyage tout le temps, je lis dans les trains, dans les avions. Mais ce que je préfère, c’est à l’hôtel, le matin, au petit déjeuner. 

Marque-pages ou pages cornées ?

Un crayon à papier, car j’en ai toujours un lorsque je lis, pour souligner des passages. J’adore reprendre un livre quinze ans après et me demander parfois: « pourquoi cette phrase ? »

Bruit ou silence ?

On n’a pas à choisir les conditions de lecture. C’est la qualité du livre qui nous permet de nous extraire plus ou moins du monde. Pour certains romans, il pourrait y avoir une fanfare autour de moi, cela ne me dérangerait pas. « La vérité sur l’affaire Harry Québert » de Joël Dicker par exemple m’a rendu dingue. Une perceuse électrice à côté ne m’aurait pas dérangé !  

Un rituel ?

J’adore glisser dans les livres des souvenirs, des lettres, des tickets de cinéma. Il m’arrive de retomber dessus dix ans après et de retrouver une surprise du passé. J’ai relu dernièrememnt « Le tournant » de Klaus Mann. Il y avait, au milieu, le billet d’un musée de Florence datant du 18 février 1997. Tout ce voyage m’est revenu en mémoire.

Grignotez-vous en lisant ?

Je mange de la soupe, tout le temps. Je suis soupophile… C’est mon côté vieux. Je n’aime pas mâcher !

Un ou plusieurs livres à la fois ?

Plusieurs. Je suis très infidèle. Un essai, un roman, j’adore voyager avec plusieurs livres et installer une petite pile dans ma chambre d’hôtel.

Combien de pages avant d’abandonner ?

Cela dépend si je connais la personne ou pas ! En général, pas longtemps. La lecture doit être un échange, et s’il ne se fait pas, je laisse tomber. Je n’en éprouve aucune culpabilité. Je me comporte de la même manière avec les films. Si je m’ennuie, je sors de la salle.

 

 LA PETITE ORDONNANCE DU Dr. FOENKINOS   

 

« La possibilité d’une île » de Michel Houellebecq

 « Un homme » de Philip Roth

 « Les possédés » de Dostoïevsky.

 « L’insoutenable légèreté de l’être » de Milan Kundera

 

 
 
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