Qiu Xiaolong
traduit par traduit par Adélaïde Pralon
Liana Levi
mars 2014
304 p.  19 €
ebook avec DRM 7,99 €
 
 
 
Rencontre avec Qiu Xiaolong

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Son passeport américain garantit sa liberté de ton, mais aussi sa liberté tout court. Depuis Chicago, où il vit depuis les évènements de Tian an Men en 1989, Qiu Xiaolong décrypte la Chine moderne au travers des enquêtes de son double de papier, l’inspecteur Chen. Gourmet et poète à ses heures, comme son créateur, ce flic irréductible nous fait vivre depuis les coulisses la tragi-comédie du pouvoir à la pékinoise. A chaque livre, son regard sur la société chinoise se fait plus désabusé… A moins que ce ne soit celui de l’auteur ?

 Votre nouveau roman « Dragon bleu, tigre blanc » est inspiré par la récente affaire Bo Xilai. Ce choix de coller à l’actualité l’a-t-il rendu plus complexe à écrire ?

Oui, c’était plus difficile, car je voulais que ce soit bien un roman et pas une enquête sur l’affaire. De plus, certains détails rendus publics par les médias officiels chinois sonnaient bizarrement. Comme je l’ai écrit dans un essai, « la réalité en Chine peut être plus étrange qu’une fiction ». C’est difficilement concevable qu’un homme aussi puissant que Bo Xilai, numéro 1 potentiel du parti, soit corrompu et sali à ce point, que sa femme ait commis tout ce qu’on lui a reproché. En général, quand un romancier s’inspire de faits rééls, il doit en rajouter pour que ce soit plus intéressant. Là, il fallait plutôt édulcorer… Cela reste une histoire fascinante parce que, si l’on ne change rien à ce système, rien ne garantit qu’il n’y aura pas d’autres Bo Xilai et d’autres complots similaires.

Ce qui change aussi, c’est que l’inspecteur Chen est ici isolé, affaibli, menacé…

Il l’est. Comparé à Lai (NDLR. personnage du roman inspiré de Bo Xilai), il est minuscule. L’idée du livre m’est venue lorsqu’un de mes amis vivant en Chine m’a demandé : « Mais comment ton inspecteur peut-il mener autant d’enquêtes sur la corruption des puissants sans jamais être inquiété ? » Pour un honnête homme comme Chen, les ennuis sont inévitables. Si les intérêts du parti sont en jeu, qu’est-ce qui l’emporte à la fin ? Certainement pas la justice. Dans la réalité, Bo Xilai est en prison car beaucoup de faits se sont retournés contre lui. S’il n’avait pas viré le chef de la police, celui-ci ne se serait pas réfugié au consulat US pour tout leur déballer. Et Bo serait aujourd’hui n°1 du Parti. Et du pays…

Comment vous êtes-vous documenté pour préparer ce livre ?

Les médias officiels chinois ont livré beaucoup de détails sur l’affaire Bo. Quand ils ont évoqué l’adultère de sa femme avec le Britannique retrouvé mort, on s’est dit : « C’est possible, ça ? Wow ! » Pour aller au-delà de ces versions officielles, j’ai consulté d’autres sites d’information, à Hong Kong ou Taïwan. Et aussi mes amis chinois sur place.

Ce roman reflète-t-il une évolution de la société et des mœurs politiques en Chine ?

Dans mes premiers romans, Chen ne savait très bien à quoi il s’attaquait. Nous étions tous encore trop idéalistes, nous espérions des améliorations dans les années à venir. Or, en quinze ou vingt ans, le degré de corruption s’est nettement aggravé. On ne peut plus trouver d’excuses au gouvernement. Chen est déçu et cynique. Sa colère est celle de nombreux Chinois et ses impressions sont les miennes quand je retourne là-bas.

Comment le régime traite-t-il aujourd’hui les écrivains qui prennent leurs distances ?

Les écrivains chinois qui sont invités cette année au Salon du livre à Paris sont tous membres de la Shanghai Writers Association, une organisation approuvée par le gouvernement. Certains sont des écrivains professionnels, salariés par l’association sans pour autant avoir à publier régulièrement. Bien sûr, écrire n’apporte pas toujours de revenus réguliers. Mais là, l’argent vient de l’Etat ! Il faut réfléchir à ce que l’on écrit ou pas, car on risque d’être exclu et de tout perdre. D’autres font le choix d’avoir un emploi pour vivre et d’écrire sur leur temps libre. Encore faut-il réussir à être publié… Il reste la solution de chercher un éditeur à Hong Kong, où les règles sont moins strictes. Certains de mes romans ont été traduits en chinois, mais j’étais frustré qu’ils subissent des coupes et une censure grossières. J’ai donc parfois été publié à Hong Kong. Cela dit, un dissident comme le poète Yu Jie a postulé pour enseigner dans une université de Hong Kong et on lui a fait des complications. Il n’a eu le poste qu’en promettant de bien se tenir.

La poésie, telle que la pratique votre inspecteur Chen, a-t-elle encore une audience en Chine ?

Non, et c’est bien triste, même si ce n’est pas pire qu’aux Etats-Unis. On ne trouve plus de recueils de poésie dans les librairies chinoises. Les gens n’en lisent plus. Quand liraient-ils, puisqu’ils sont tout le temps sur leur smartphone ou leur ordinateur ? Il existait bien un site confidentiel, baptisé « Le petit potager », nourri bénévolement par quelques passionnés, mais il a disparu. Les rares poètes ont tous un boulot. J’ai signé récemment une chronique sur l’un d’eux, qui vit à Shanghai : pour nourrir sa famille, il réalise des documentaires.

Vous qui avez été privé d’éducation artistique par la Révolution culturelle, pensez-vous que l’accès à l’art se tarit ?

A mon époque, c’était bien vu de s’essayer à la poésie. Bien que risqué et mal payé, c’était encore populaire. Aujourd’hui, si vous vous présentez comme poète, vous passez pour un idiot. Le système de valeurs est différent, totalement matérialiste. Les jeunes veulent faire de l’argent et un poète n’en gagne pas : s’il arrive à être édité, il ne dépasse pas les 500 exemplaires. Il ne peut pas même compter sur un contrat, et espérer toucher des droits.

Quelle est la culture des jeunes Chinois ?

Celle des marques occidentales. Mes neveux et nièces ne me demandent plus quels vêtements je porte ni quelle voiture je conduis, ils me citent des marques occidentales que je ne connais même pas. En Chine, je suis hors du coup. Les marques à la mode sont même plus chères là-bas que chez nous… Ceux qui sont riches veulent que ça se voie et ils sont de plus en plus nombreux…

Il y a bien une littérature de qualité, tout de même, au pays du prix Nobel de littérature !

C’est vrai, Mo Yan est un écrivain reconnu, intelligent, un peu déplaisant pour le gouvernement mais pas trop. Son oeuvre est de qualité. Les Chinois le lisent, surtout depuis qu’il a le Nobel… Et il y en a d’autres comme lui. Mais comparé à il y a trente ans, les librairies proposent moins de romans que de guides pour réussir dans la vie. Les romans fantastiques ou d’horreur, à la Stephen King, sont aussi très populaires. Et c’est normal car on ne va pas suspecter leurs auteurs de dissidence. Le plus vendu, Jiangnan, vend des millions d’exemplaires, bien plus que Mo Yan.

Verra-t-on un jour les enquêtes de l’inspecteur Chen portées à l’écran ?

Trois producteurs, un italien, un allemand et un australien, se sont associés pour acheter les droits des « Courants fourbes du lac Taï ». Leur projet est sérieux. Ils ont terminé une première version du scénario et le retravaillent suivant mes suggestions. Ce serait une coproduction sino-australienne, car les deux pays ont des accords dans le cinéma. Cela permettrait une sortie du film en Chine, même en anglais. Ils projettent aussi de tourner sur place, avec un partenaire chinois. Ou sinon en Australie. Ils ont approché un acteur chinois pour le rôle principal, lors du festival de Berlin. Chen Cao est un intellectuel, un homme réfléchi. Tout ce que je demande, c’est que l’interprète soit intelligent et séduisant. Après, à eux de choisir.

Propos recueillis par Philippe Lemaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
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