Gil
Célia Houdart
P.O.L
fiction
janvier 2015
240 p.  12,50 €
ebook avec DRM 8,99 €
 
 
 

« Je fais confiance à ce qui se passe
au moment où le lecteur lit »

Gil est un jeune homme qui vit dans la grande banlieue parisienne. Son père est un postier d’origine portugaise, tous deux vivent seuls car la mère de Gil s’est enfoncée dans la maladie mentale, depuis quelques années elle est internée. C’est un garçon timide qui parle peu et toujours trop bas. Signe particulier : c’est un pianiste. Lorsque le roman débute, il intègre à dix-huit ans le Conservatoire national à Paris.
Cette nouvelle vie va le conduire à d’autres bouleversements imprévus. Au Conservatoire, un professeur s’aperçoit que Gil est peut-être encore plus doué pour le chant que pour le piano. Gil lui-même en avait d’ailleurs l’intuition, mais ne se l’était pas avoué. Après une longue hésitation, soutenu par ses professeurs, il va abandonner le piano pour le chant, et c’est une révélation.

Le lecteur assiste à l’apprentissage, aux efforts inimaginables, aux moments de désespoir et d’allégresse de Gil. Dans ce roman de formation, ou d’initiation, Célia Houdart place son héros devant une série d’épreuves, de choix, de renoncements ou d’opportunités. Gil va énormément travailler et pourra compter sur une série de rencontres, des professeurs surtout, des mentors qui vont l’aider et le guider. Célia Houdart nous conduit dans cette vie avec beaucoup de subtilité. Comme toujours dans ses livres, rien n’est jamais donné tout de suite, rien n’est souligné, car la romancière travaille en dentelière l’art de la suggestion. On va peu à peu découvrir, deviner, supposer la profondeur du personnage principal, grâce à un texte qui sonne comme un lent morceau musical, porteur de sensations et d’images fortes.

Pourquoi nous plonger dans l’ambiance des Conservatoires de musique, des cours de piano et de chant ?
C’est un milieu qui m’est familier. Ma grand-mère était pianiste, elle enseignait au conservatoire à Paris et je m’étais promis de rendre hommage un jour à ce type de professeur, ces personnages de l’ombre qui accompagnent de jeunes artistes. Souvent lorsque j’écris j’ai ainsi des projets en tête, comme des dettes vis-à-vis de certaines personnes. En outre, il m’arrive assez souvent de travailler en tant que librettiste avec des interprètes de musique classique ou contemporaine, une fois avec un chef de chœur. J’ai assisté à des séances de déchiffrage et j’ai été témoin de moments qui m’ont semblé très beaux, je peux même dire que j’ai eu un choc. L’interprète porte le son et établit un rapport particulier entre une partition et un texte. J’étais déjà hantée par l’écriture de ce livre et j’ai été extrêmement émue. Dans le souci des chanteurs de faire entendre le texte, d’être tout entier à son service, je me suis dit qu’il existe des correspondances avec mes propres préoccupations lorsque j’écris. J’en étais bouleversée et j’ai eu envie d’inviter cette expérience dans une fiction.

Dans vos romans précédents vous avez mis en scène un photographe, puis un sculpteur, ici un chanteur. Pourquoi convoquer ainsi dans votre travail d’écrivain d’autres disciplines artistiques ?
Les arts comptent beaucoup pour moi, il se trouve que des artistes de disciplines différentes m’entourent, certaines périodes de ma vie ont été placées sous le signe de ces rencontres et ce sont des points de départ pour des fictions. Et, outre ma grand-mère pianiste, mes parents sont marionnettistes. Il existe ainsi, comme dans les familles d’artisans, quelque chose qui se transmettrait, chacun s’approprie et développe en soi une pratique artistique particulière. C’est quelque chose qui se grandit lentement, demande beaucoup de patience. Je suis très sensible à cette maturation, elle s’oppose à notre société qui aujourd’hui valorise des carrières fulgurantes ou une sorte d’efficacité.

Gil en revanche n’est pas un héritier, son père est postier.
Le père de ma grand-mère était chef de gare, c’était une famille de prolétaires qui vivait dans le Nord. Un jour, un voisin a entendu ma grand-mère jouer du piano, il a trouvé qu’elle était très douée. Il a convaincu cette famille que ma grand-mère devait étudier à Paris et du coup mon arrière-grand-père a pris un poste Gare du Nord. Tout ceci pour dire qu’en effet j’hérite d’une filiation mais il y a bien un moment où les choses démarrent, et il m’est arrivé de croiser ainsi des gens qui ont développé des talents sans forcément être nés dans un milieu d’artistes. De plus, j’avais envie que la famille de Gil soit d’origine immigrée et habite vers Thomery, un endroit qui m’est familier, car mes grands-parents chez qui j’allais souvent vivaient là-bas. Il y a là une petite communauté portugaise et j’avais envie que cette famille porte en elle le répertoire traditionnel du fado, qu’il y ait des disques de fado à la maison sans que forcément les parents soient des gens qui aillent au concert.

Et la mère de Gil est folle.
Les destins artistiques ont quelque chose de marginal, et j’avais envie qu’en contrepoint il y ait dans ce livre une autre forme de marginalité, quelqu’un qui ait un rapport au monde un peu singulier, quelqu’un aussi qui n’ait pas de lien évident avec son fils mais qui par la musique va retrouver ce lien. La musique peut permettre à des gens de communiquer quand peut-être ils n’y parviennent pas autrement. Cette femme vit dans une institution, elle va écouter son fils pour la première fois et je trouvais beau que, grâce au chant, quelque chose se passe entre eux.

Gil semble être le dernier à prendre conscience de son talent.
Très souvent ce sont les autres qui vous révèlent à vous-même. En outre, j’avais envie d’un personnage qui ait presque un handicap avec le niveau sonore. Gil parle tout bas. J’ai toujours été très frappée par des témoignages d’acteurs comme Roger Blain qui bafouillent énormément sauf quand ils jouent. Une fois sur scène ils sont dans une clarté totale, et ça me fascine complètement. Gil, c’est un peu ça. Dans son enfance et son adolescence, avant de savoir qu’il a une voix extraordinaire,  c’est quelqu’un qui ne parle pas assez fort.  

Vos personnages en général parlent peu.
Oui, il y a beaucoup de taiseux, de taciturnes, et même de mélancoliques, en opposition avec ces figures de professeurs qui sont plutôt des bavards et accompagnent de leurs paroles ces êtres un peu en retrait. Ce sont des personnages qui ne sont pas forcément doués pour une vie sociale intense mais qui, depuis une sorte de solitude, une certaine intériorité, développent un chant qui les relie au plus grand nombre. Gil est l’histoire d’un épanouissement.

C’est surtout une histoire de rencontres. Vous aviez en tête tous ces personnages avant de vous lancer dans l’écriture?
J’avais une sorte de galerie de portraits mais je ne savais pas exactement dans quel ordre ils allaient arriver. Je laisse advenir les personnages en moi à mesure que je les décris et que le roman avance. J’observe ce qui se passe entre eux, comme si je leur donnais une marge de liberté. Je n’aime pas l’idée d’un roman à thèse au sein duquel les personnages seraient au service de mon propos. J’aime avoir le sentiment, qui est une illusion évidemment, qu’ils sont libres. Je les laisse vivre leur vie et je suis un peu moi-même spectatrice de mon propre imaginaire. Je place des êtres sur cette scène et il se passe des choses dont je suis le témoin étonné. Comme si en écrivant j’étais la secrétaire précise d’un monde intérieur un peu étrange.

Vous êtes très à l’écoute du texte qui avance, on devine un travail de dentelière élaboré phrase après phrase et on est étonné par vos descriptions. Toujours, un petit détail fait le personnage.
C’est ce que je vois, ce que je retiens, ces choses qui donnent corps à la vie et que je veux partager. Je dessinais beaucoup quand j’étais petite et j’aime beaucoup l’idée de tracer en quelques traits les contours d’un personnage, j’écris un peu comme ça. Il y a des choses que je capte et que je retranscris, ce n’est pas un goût pour le détail en soi mais une entrée possible vers un personnage, comme une saveur. Le charme de quelqu’un tient souvent à peu de choses, un geste. Et c’est ce que j’aime quand je lis, chez des auteurs comme Echenoz. C’est une littérature sensible qui parvient à être grande sans forcément ambitionner d’énormes fresques, une littérature qui dans l’intimité va vers l’universel. On pourrait parler de détails mais c’est un mot qui ne rend pas justice à la puissance de l’infime.

On a l’impression que vous retenez plus que vous ne livrez.
Je fais confiance à ce qui se passe au moment où le lecteur lit, c’est une forme d’engagement et de foi dans le pouvoir des mots. Tout n’est pas donné parce que la phrase est porteuse d’autres choses qui adviennent à mesure que le récit avance, des éléments se révèlent peu à peu. Je n’ai pas besoin de tout surligner et je n’aime pas les livres qui le font. Je n’aime pas être trop tenue par la main quand je lis, j’aime au contraire qu’on me fasse confiance et que mon propre imaginaire puisse s’inviter au contact d’un monde romanesque. Je crois qu’il faut éveiller du désir chez le lecteur, c’est ce que je cherche au fond. Un roman est la rencontre de deux imaginaires, pas seulement l’observation de celui d’un auteur.

Parlez nous du répertoire de Gil. Vous citez des compositeurs, des œuvres, des professeurs, mais vous avez tout inventé.
Je voulais me démarquer d’une certaine littérature qui dans le cadre d’une fiction invite des noms de compositeurs connus, qui forcément établissent une connivence avec un public de connaisseurs et peuvent créer une forme d’intimidation contre des lecteurs qui ne connaitraient pas ce répertoire. J’ai tenté de trouver des noms de compositeurs qui sonnent juste, qui fassent vrai sans que ce soit parodique, j’étais guidée par le son. Cela dit c’est un plaisir purement romanesque, le plaisir d’avoir créé un monde où tout est faux mais crédible.

 
 
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