Don Winslow
Harpercollins
novembre 2018
592 p.  22,90 €
 
 
 

I  n  t  e  r  v  i  e  w 
Don Winslow
« Je voudrais que le lecteur réalise
que le racisme est une réalité »

Pourquoi un policier franchit-il un jour la ligne rouge, en se laissant acheter et en finissant par se comporter en trafiquant et en tueur ? En se posant la question dans son dernier roman, « Corruption », Don Winslow bouleverse la règle selon laquelle l’intérêt d’un polar tient à la qualité du méchant. Ici, tout le monde en croque, des policiers aux élus, en passant par les juges, avocats, procureurs, promoteurs. Mais le sergent Denny Malone, chef d’une unité d’élite habitué à nettoyer les rues de Harlem à coups de Doc Martens à coque renforcée, ne se satisfait plus des petites enveloppes. Avec ses adjoints, ce flic de choc met de côté une grosse saisie d’héroïne qu’il compte revendre. Assurance sur l’avenir, sur le confort des épouses, les études des enfants. Le début d’un engrenage infernal.

Alliant la précision d’un documentaire sur les rues de New York au souffle d’une tragédie antique, l’auteur montre la dérive des derniers remparts d’une société malade, dépressive, suicidaire. Des policiers qui lâchent prise sous le poids de la violence, du cynisme, des pressions en tout genre, dans une ville où chaque nouveau gratte-ciel trahit une opération de blanchiment. Avec cette fiction vertigineuse, intense, crépusculaire, Don Winslow ne livre aucun message, sinon donner un contexte aux multiples morts de jeunes noirs abattus par des policiers blancs. Chef-d’œuvre du genre comme les premiers volets de sa trilogie du narcotrafic, « La Griffe du chien » (2005) et « Cartel » (2015), ce livre s’expose à un seul reproche : faire paraître bien fade toute autre lecture à venir.

La plupart de vos romans traitent du trafic de drogue. En quoi ce sujet vous touche-t-il ?
En 1998, 19 personnes ont été massacrées au Mexique, près d’un endroit où nous allions en vacances en famille. Je me suis demandé pourquoi et comment des gens en arrivaient à de telles horreurs. En enquêtant sur le narcotrafic, j’ai pris des notes et écrit des articles qui sont devenus « La Griffe du Chien ». C’était si horrible que je me suis juré de ne jamais y replonger. Mais les tueries ont empiré, avec des bilans bien plus graves. Je vis dans un quartier de San Diego très mélangé, où l’on mange plus de tortillas que de pain, et je parlais à des gens impliqués de près ou de loin, des policiers, des journalistes, d’anciens trafiquants, des familles dont le fils était recruté par un cartel. Je ne pouvais pas déserter, je connaissais suffisamment la situation pour écrire cette histoire en y injectant d’autres réflexions ou d’autres impressions qu’un journaliste. Je me suis mis à un autre livre. J’ai découvert un niveau de sadisme inimaginable, cauchemardesque. Dix ans avant, les gens avaient encore honte de ce qui se passait. Là, ils mettaient tout sur Internet, on suivait les massacres comme sur Netflix, avec photos et vidéos. Après « Cartel », j’ai pensé ne plus retourner au Mexique : le cartel de Sinaloa avait gagné et détruit les autres, le niveau de violence baissait. La guerre de la drogue était terminée, elle avait fait 100.000 morts. Et puis l’héroïne a amené une autre épidémie. Joaquin Guzman a été capturé, la « paix du Sinaloa » a été rompue, et le Mexique a vécu en 2011 son année la plus violente. J’ai écrit « The Border », qui vient de sortir aux USA et boucle la trilogie.

Le gouvernement américain mène-t-il toujours une « Guerre contre la Drogue » ?
Ce ne sont que des mots. L’économie américaine est aussi dépendante de la drogue que les toxicomanes. Après le krach de 2008, elle s’est redressée grâce à l’argent des cartels : les banques avaient besoin de liquidités et eux en avaient (NDLR. 350 Mds$ injectés selon l’ONU). La reprise économique a démarré en Arizona et au Texas, le secteur du bâtiment a flambé à Houston, San Diego, Los Angeles… et ça ne s’est pas arrêté aux années 2009 ou 2010. La construction et l’exploitation des prisons restent un secteur en croissance, alimenté par la détention de Noirs et d’Hispaniques arrêtés pour trafic. Comme le dit un personnage de « Corruption » : « Il y a un siècle, ils ramassaient le coton et aujourd’hui, c’est eux le coton ». Un prolongement de l’esclavage sous une autre forme. Les Américains dépensent 60 milliards de dollars par an en drogues venant du Mexique. En cash. L’argent revient par les banques, qui le prêtent à tout le monde. En 1996, quand le gouvernement mexicain a essayé de lutter, les cartels ont réagi en coulant le peso et les Etats-Unis ont dû aider à le renflouer. C’est sans fin.

Dans votre livre, l’argent de la drogue irrigue tout le système judiciaire. C’est de la fiction ?
Les deux tiers des gens qui sont jugés aux Etats-Unis le sont pour des affaires de drogue. Indirectement, cela signifie – et je ne parle pas de pots-de-vin – que le salaire des juges, des greffiers ou des surveillants de prison est lié au trafic de drogue. Sachant qu’il y a aussi quelques procureurs ou policiers – pas tous – qui prennent vraiment de l’argent au passage.

Avez-vous eu du mal à vous mettre dans la peau d’un personnage violent et corrompu ?
C’était lourd, oui. Mais il est vrai aussi que les policiers ont une vision négative du monde à cause de ce qu’ils vivent au jour le jour. Ils font un travail moralement dangereux : tout le monde ment, dissimule, ils finissent par penser que c’est la règle.

Quel a été le point de départ de ce livre ?
Je me mets à écrire quand je sens bien le personnage principal et je commence au moment où il se lève pour attaquer une journée ordinaire. Quitte à en jeter ensuite. Je veux être surpris par ce qu’il pense, ce qu’il dit, ce qu’il fait. Noël arrive ? Malone et ses hommes partent distribuer des dindes dans Harlem.

Vos romans sont toujours très visuels. Vous prenez des photos durant vos recherches ?
Parfois, oui, pour des scènes d’action, très techniques. Pour raconter une fusillade, je vais sur place vérifier que c’est possible, ou bien ma femme Jean y va pour moi. Pour situer et décrire un immeuble, je n’ai pas forcément le bon vocabulaire, quelqu’un va m’y aider à partir d’une photo. Le lecteur de ce livre est le passager d’un conducteur très perturbé. Et j’ai consacré du temps à chaque endroit où il passe.

Ce roman occupe une place à part, entre votre trilogie des cartels et la série Franck Decker, plus divertissante… 
C’est surtout un retour aux sources car je n’avais jamais écrit sur New York, où je suis né et où j’ai grandi. Je ne voulais pas faire dans la nostalgie, j’y suis donc retourné pour sentir le rythme de la ville et entendre sa voix, j’ai échangé avec des policiers du NYPD pour m’imprégner de leurs mots. Moi qui suis plutôt jazz, je me suis aussi plongé dans la culture hip-hop. Mon fils Thomas m’a préparé une playlist, j’ai écouté du rap à plein volume. Mon éditeur voulait supprimer la scène où Malone et ses hommes chantent « Fuck Tha Police » (NDLR. du groupe NWA), une nuit, dans leur voiture, en rentrant de bringue. J’ai tenu bon. J’ai suivi des policiers sur le terrain, j’ai vu les mauvais regards qu’ils endurent, entendu les insultes. Ils ont ce sens de l’ironie, ce sens de ce qu’ils sont et de la façon dont la communauté noire les voit. Les seuls qui détestent le rap, ce sont les policiers noirs…

Que voulez-vous que le lecteur retienne de « Corruption » ?
Je n’ai pas de message, je l’amène dans ce monde qu’il ignore pour qu’il se fasse son opinion. Je suis son guide touristique l’espace de quelques heures. Je voudrais qu’il comprenne mieux les policiers et qu’il réalise à quel point le racisme est une réalité.

Allez-vous suivre le procès de Joaquin Guzman, qui vous a inspiré le personnage d’Adan Barrera dans « Cartel » ?
Tout ce qu’on peut en attendre, c’est qu’il donne les noms de responsables politiques mexicains liés aux cartels. Sinon, je m’en moque, c’est juste du spectacle (NDLR : Quelques jours après cet entretien, l‘avocat d’El Chapo a accusé devant le tribunal de Brooklyn l’actuel président mexicain Enrique Pena Nieto et son prédécesseur Felipe Calderon d’avoir perçu « des centaines de millions de dollars » du cartel de Sinaloa. Les intéressés ont aussitôt démenti.) Juger « El Chapo » ne changera rien car il est déjà remplacé.

Propos recueillis par Philippe Lemaire
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