Dathan Auerbach
traduit de l'anglais par Nathalie Peronny
belfond
février 2019
448 p.  21,90 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 

r e n c o n t r e  a v e
Dathan Auerbach

« La peur est une des émotions
les plus intéressantes à explorer »

Thriller ? Horreur ? Mystère ? Premier roman traduit en français d’un jeune Américain inconnu, « Bad Man » est un livre impossible à étiqueter, à cheval sur différents genres. Le héros, Ben, est rongé par la culpabilité : cinq ans avant, son petit frère a disparu dans le supermarché où il l’accompagnait. Depuis, sans relâche, l’adolescent fait du porte-à-porte avec ses questions et ses tracts. Il s’est même fait embaucher dans l’immense magasin comme employé de nuit pour pouvoir le fouiller.

L’angoisse qui suinte du récit tient à son mal-être, à ses complexes, mais aussi à la vie propre du lieu, à sa respiration nocturne. Dathan Auerbach maîtrise ce quasi huis-clos sur plus de 400 pages, suivant une ligne de crête entre réel et surnaturel, en équilibre instable. Ben interroge tout et tout le monde, jusqu’à ses propres rêves, et l’issue reste incertaine jusqu’aux dernières pages.

Ce personnage à la Steven Spielberg, plongé dans une atmosphère oppressante à la Stephen King, ferait un superbe héros de film. L’auteur ne voit pas si loin. Ce prof de philo de 34 ans, fluet et souriant, prend juste la vie comme elle vient, dans la douceur de sa Floride natale. Serait-ce parce qu’il s’est installé dans une ville appelée Destin ?

Pourquoi aimez-vous raconter des histoires qui font peur ?
La peur est une des émotions les plus intéressantes à explorer. C’est aussi une des plus anciennes, celle qui a aidé les humains à se protéger et à survivre. Quand j’étais petit, j’aimais m’inventer des dangers. Dès 7 ou 8 ans, j’ai commencé à regarder des films d’horreur en cachette, comme la saga « Child’s Play », avec la poupée Chucky. Ma grand-mère vivait dans une très grande maison avec une pièce dédiée à sa collection de poupées en porcelaine où j’adorais m’enfermer. C’était effrayant mais je savais que je ne risquais rien, je n’avais que le bon côté de ma peur.

A quel moment est venue l’envie d’écrire ?
Je me suis longtemps contenté de regarder des films et lire des livres d’horreur. Et puis en 2010, à 26 ans, j’ai découvert sur Reddit (NDLR. site web communautaire) le forum NoSleep, 15000 fidèles à l’époque, 12 millions aujourd’hui. Le concept est que vos lecteurs s’approprient votre histoire comme si elle était vraie et s’y inventent un rôle. J’en ai lu des dizaines, j’ai trouvé ça génial et, après avoir hésité, j’ai posté la mienne, « Footsteps » (« Empreintes »), une centaine de mots. Les lecteurs ont marché, m’ont posé des questions comme si ce que je racontais m’était vraiment arrivé. J’ai répondu par une autre histoire, puis une autre encore, jusqu’à en publier six.

C’est là qu’arrive votre premier livre, « Penpal » ?
Les lecteurs de NoSleep m’ont poussé à tout rassembler dans un livre. Ils m’ont conseillé le financement participatif pour le réaliser. Grosse surprise : je pensais lever 1500 dollars, j’en ai récolté 15.000 ! J’espérais au mieux vendre une centaine d’exemplaires à mes fans, j’en suis à plusieurs milliers et il est toujours disponible sur Amazon. J’étais même monté dans le Top100 des ventes car mes lecteurs se sont précipités et l’algorithme d’Amazon a réagi à cette demande soudaine. La réponse dépasse mes espérances.

C’était en 2012. Que s’est-il passé depuis ?
Je n’ai jamais rien planifié, j’ai nagé avec le courant sans penser faire une carrière d’auteur. Après ma première nouvelle, j’ai cru que c’était tout. Après la sixième aussi. Et après « Penpal » également. J’étais juste content. A chaque fois, j’ai accompli bien plus que je ne l’espérais, j’ai apprécié le retour des lecteurs. Mais je ne pouvais pas ne pas continuer. J’avais toujours écrit durant mes trajets pour aller au travail, et puis j’en ai eu assez de passer du temps dans les transports. J’ai cessé d’enseigner au collège pour donner mes cours de philo en ligne, de chez moi. Cela m’a libéré du temps pour écrire davantage.

Vous êtes mieux organisé ?
A vrai dire, je suis tout sauf organisé. Je me suis renseigné sur la façon dont les écrivains géraient leur temps. J’ai tout essayé pour structurer mon travail, notes, plan, storyboard… Ce n’est pas pour moi. J’ai des piles de papiers, des tas d’onglets et de fichiers ouverts sur mon ordinateur, ça marche comme ça. De temps à autre, je trouve juste une excuse pour sortir de chez moi, des cigarettes à acheter, une course à faire, afin de voir des gens.

Pourquoi centrer l’histoire de « Bad Man » sur un supermarché ?
Entre ma licence et ma maîtrise, j’ai fait le même petit boulot de nuit que Ben, gérer les stocks, ranger les rayons, garder le magasin. Le même job que lui dans le même supermarché. Et de nuit, tout paraît inquiétant, le crissement de vos pas, la musique d’ambiance, les éclairages. On se sent très seul, comme le dernier humain sur terre. C’est un boulot répétitif, ennuyeux, au point qu’entre équipiers, on échange beaucoup, on parle de tout ce qui peut nous stimuler et nous sortir la tête de là.

Cela vous a marqué à ce point ?
Ce qui m’a surtout marqué, c’est ce panneau à la sortie du magasin, au bord du parking, pour les affichettes signalant les personnes disparues. Quand je m’asseyais dehors pour une pause, à 2 heures du matin, il était là mais je ne voulais pas le voir. C’était une tache blanche dans le décor. Je suis parti avec un sentiment de malaise, comme si j’avais laissé tomber ces gens… Ces deux éléments, cette atmosphère et ce panneau des disparus, ont servi de base au roman.

Pourquoi avoir imaginé votre héros, Ben, avec un problème de surpoids ?
Je suis passé par là. Son tic, tirer sur son T-shirt pour cacher ses formes, c’est un geste que je faisais. Il est comme ça, c’est une personne parmi d’autres, il fait des erreurs, il n’est pas parfait. Et son ami Marty est directement inspiré de mon équipier au supermarché, Brian, qui s’est tué depuis dans un accident de voiture (NDLR le livre lui est dédié).

Comment avez-vous trouvé un éditeur pour « Bad man » ?
J’étais à deux doigts de l’auto-éditer quand j’ai été relancé par un éditeur qui me suivait depuis « Penpal », Tim O’Connell, chez Double Day. Je lui ai adressé mon manuscrit et il m’a renvoyé ses remarques. C’était des trucs d’ordre général, mais j’ai dû admettre qu’il avait raison, qu’il allait m’aider à publier un livre bien meilleur que si je m’auto-éditais, un livre que mes lecteurs apprécieraient davantage. Et c’est tout ce qui comptait. Cela m’a pris encore un an de réécriture et de va-et-vient avec lui, mais je n’ai qu’à m’en féliciter. Tout ce qui m’arrive maintenant en découle, les traductions pour l’Europe et l’Amérique latine, ce voyage à Paris…

Vous savourez l’instant ?
Oui, bien sûr, mais pas trop, je ne veux pas laisser passer six ans comme après « Penpal ». Je ne veux pas laisser aux lecteurs le temps de m’oublier. J’ai attaqué l’écriture de mon nouveau livre et je sais où je vais. Mais je n’en dirai rien tant que je ne suis pas assez avancé, pas même à mon éditeur.

Ce sera dans le même registre que « Bad man » ?
Je mélange des éléments de mystère, d’horreur, de thriller, de suspense… tout cela dans des histoires à combustion lente. Je sais que c’est difficile de m’étiqueter. Je n’y tiens pas trop non plus car, si on me range dans une catégorie, il y a des attentes que je décevrai.

Propos recueillis par Philippe Lemaire

 

 
 
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