Frédéric Paulin
Agullo
mars 2019
312 p.  21 €
ebook avec DRM 12,99 €
 
 
 

Rencontre avec
Frédéric Paulin

« Ma spécialité, c’est le moment présent »

« Le roman, ça rassure les gens, ils ne savent pas que le romancier peut révéler la vérité ». Cette confidence d’un personnage de « Prémices de la chute » résume l’ambition de Frédéric Paulin : raconter pour un large public comment, depuis la décennie noire de l’Algérie, la terreur islamiste s’est répandue jusqu’en France. Le premier volet de son triptyque, « La guerre est une ruse », est un succès en librairie qui cumule les récompenses. Le deuxième, qui vient de sortir, est attendu au tournant : il faut confirmer.

Le temps d’introduire de nouveaux personnages et de réinstaller les anciens, et on y est. Roubaix, 1996, un gang armé écume les supermarchés. Un reporter local et une jeune gradée de la PJ voient entrer en action les premiers djihadistes français, revenus de Bosnie. On va dès lors rebondir entre ces témoins de première main et deux observateurs plus distants mais tous plus impliqués : une responsable du contre-terrorisme et un officier de renseignement, Benlazar, envoyé cette fois dans les Balkans après sa mission en Algérie (« La guerre est une ruse »).

L’auteur développe un jeu captivant entre une réalité connue (attentats, manœuvres politiques) et sa perception par ces héros fictifs. Une manière d’éclairer les événements depuis des coulisses imaginaires, sous un angle inédit. Et si l’on n’avait pas su voir ? ou pas su agir à temps ? Loin des théories du complot, son récit recoupe des visions déjà connues des attentats de 1996 ou du 11 septembre. Une façon d’appuyer là où le terrorisme a fait mal. Il ne ménage pas ses personnages, ne leur donne pas toujours le beau rôle, et nous laisse très impatients de lire la suite. 

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée et l’envie de ce triptyque sur le djihadisme ?
Frédéric Paulin. Les attentats de 2015 ont été le déclic. A ce moment-là, autour de moi, les gens tombent des nues, se demandent qui sont ces jeunes qui tirent dans le tas et se font exploser. Je me suis dit que c’était plus compliqué que ça. Sans rien leur pardonner, je peux comprendre que ces terroristes sont un produit de l’Histoire. Je vais m’évertuer à expliquer ce qui les a amenés à cette extrémité. Je me souviens alors qu’il y a eu Khaled Kelkal, que le GIA en Algérie a été la première matrice du djihadisme, son laboratoire d’idées, avant qu’il ne passe la Méditerranée et qu’Al-Qaida ne franchise le phénomène. Plus tard encore, Daech ne sera jamais qu’une mutation de la bête. Et maintenant qu’ils ont perdu leur territoire, ils se déploient ailleurs, en Asie, en Afrique ou dans le terrorisme.

Comment romancer tout ça ?
J’avais écrit un seul texte brut de 700.000 signes sur les origines de ce djihad qui venait de frapper Paris. Un roman énorme, envahissant, dans lequel je pensais piocher la matière de plusieurs livres. Je ne voyais aucun éditeur prêt à se saisir d’un tel projet. C’est là que les éditions Agullo m’ont contacté : l’un des associés, Sébastien Wespiser, avait aimé mon livre sur les mercenaires (« Le monde est notre patrie », éditions Goater), je lui ai adressé mon manuscrit. Il fallait corriger, couper, découper mais il était partant. On l’a retravaillé ensemble. L’éditrice, Estelle Flory, a passé trois jours chez nous, on a beaucoup discuté, un peu picolé. C’étaient les gens et la méthode que j’attendais. C’est ce travail qui donne un livre à la fin. Après « La Guerre est une ruse » et « Prémices de la chute », je me suis attelé au troisième, qui doit sortir en 2020. Il va falloir encore beaucoup tailler…

C’est une œuvre de spécialiste ?
Je suis romancier, pas historien, ni journaliste, même si je l’ai été un peu. Mon expertise : spécialiste du moment présent. Je crois qu’il s’explique par l’histoire récente. Et après tout, c’est quoi, un expert ? Pour écrire « La guerre est une ruse », je me suis beaucoup documenté sur la décennie noire en Algérie et je constate que ma simple doc vaut certaines expertises que l’on voit s’exprimer dans les médias.

Pour vous, le mode de la fiction permet de raconter une réalité …
Personne ne serait capable de lire une recension des massacres en Algérie dans les années 1990. Une histoire fictive permet au lecteur de respirer, de reprendre son souffle pendant que ça tire et que ça explose. On suit Taj Benlazar, son passé, ses amours, ses actes de bravoure, mais le roman est engagé, il explique une situation. On me parle souvent du « Bureau des Légendes », c’est la meilleure série française, ils ont une volonté de coller à une actualité avec des rebondissements romanesques. A un tout autre niveau que le mien, James Ellroy raconte l’histoire contemporaine des Etats-Unis avec des fictions qui semblent plus vraies que l’Histoire, comme dans «Perfidia».

Vous inspirez-vous de personnages existants ?
Non, j’ai lu des témoignages sur le travail de la DGSE et la DGSI, mais je n’ai pas de contacts dans les services. De même que je n’ai pas fait de repérages là où se déroulent mes livres et que je ne suis jamais allé en Algérie. De toute façon, y aller maintenant ne m’aurait pas aidé à comprendre ce qui s’y est passé il y a vingt ou trente ans.

Pourquoi avoir centré « Prémices de la chute » sur un personnage de journaliste ?
Cela m’a permis de décentrer la focale, d’être moins sur le monde de l’espionnage. Il est plus libre de ses mouvements, il peut enquêter de Roubaix au Pakistan, ce qu’un agent du renseignement intérieur ou extérieur n’est pas libre de faire. Je connais un peu la presse puisque j’ai travaillé au Journal de Vitré, dans le groupe Ouest-France… J’avais suivi mes parents à Rennes quand mon père a été muté à l’usine Citroën locale. J’ai loupé mes études, mais je me suis bien marré. C’est une ville où les apéros commencent à 4 heures de l’après-midi et se terminent à 4 heures du matin. J’y vis toujours avec ma compagne et nos deux fils de 8 et 4 ans.

De quoi vivez-vous ?
Depuis une dizaine d’années, de l’écriture. J’écris des romans de gare sous pseudonyme, dans le genre « brigade des mœurs ». J’ai aussi publié une dizaine de polars, toujours des histoires ancrées dans l’actualité. Et puis j’ai longtemps été la plume des élus EELV à Rennes pour leurs discours, leurs communiqués. J’étais heureux tant qu’on était en campagne, j’aimais cette effervescence qui nous faisait prolonger les réunions jusqu’à 3 ou 4 heures du matin. J’ai arrêté il y a trois ans, car je n’y trouvais plus mon compte.

Comment organisez-vous vos journées ?
Je n’ai pas d’horaires fixes, j’écris quand je le sens, dans la journée, le soir, parfois la nuit. Je n’ai jamais été en CDI, ce n’est pas pour m’en imposer un à 47 ans. Quand il y a des délais à respecter, en période de corrections par exemple, je peux me lever à 4 heures et m’envoyer 4 ou 5 heures de boulot. Mais j’essaie de ne pas imposer mon travail à ma famille.

Comment s’annonce le lancement de « Prémices de la chute » ?
Je vis une semaine folle. Avec « La Guerre est une Ruse », j’ai  remporté le prix des lecteurs à Quais du polar, un autre au Festival de Beaune et encore un à Metz. Quand on m’a prévenu par téléphone que j’allais être primé à Lyon, j’étais en train de faire des courses en famille. Je me suis arrêté, j’ai fermé les yeux et j’ai levé les bras comme un footballeur qui vient de marquer un but. Ils se sont demandé ce qui m’arrivait. Jamais je n’aurais pensé être récompensé, je pensais écrire des romans un tout petit peu exigeants, et me satisfaire d’en vendre 4 ou 5000 exemplaires. Les massacres au Rwanda ou en Algérie, ce n’est pas très engageant pour le lecteur. Mais là, on me parle de 10.000 exemplaires ! Je suis super content car je n’ai pas trahi ce que je voulais écrire…

Propos recueillis par Philippe Lemaire

 
 
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